DEMOCRITE, atomiste dérouté

16 janvier 2022

La Macronade ou la banalité du mal

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18 septembre 2021

De la sympathie philosophique

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      Un mode de philosopher ne peut se comprendre qu'à partir des forces souterraines qui animent son auteur. C'est d'ailleurs parce que certaines de ces forces entrent en résonance avec soi qu'on se trouve en sympathie avec tel ou tel philosophe et non pour des motifs purement abstraits et théoriques. La sphère de la raison n'intervient que tardivement dans une dynamique de reconnaissance. Il y a quelque chose qui fonctionne ici à la manière des coups de foudre. Les inconscients, entendons le régime de forces pulsionnelles à l'oeuvre, se trouvent, se rencontrent et se reconnaissent en se renforçant mutuellement alors même que le processus de conscience n'est pas encore construit, ce qui laisse l'amoureux transi et quelque peu hébété.

     Dans le cas de la sympathie philosophique, l'adhésion opère sur le même mode, un mode physiologique subreptice et contagieux. L'adhésion à un auteur repose sur une reconnaissance inconsciente des forces qui nous animent et que le philosophe actualise sous une forme objectivée et théorique. On comprend alors pourquoi des métaphysiques adverses demeurent définitivement irréconciliables et comme immiscibles malgré la somme incalculable d'arguments que les protagonistes peuvent s'envoyer à la figure. Les platoniciens n'ont pas défait les épicuriens. Socrate n'a jamais épuisé les sophistes. Les rationalistes n'ont pas ruiné les empiristes. Les chrétiens ne pourront jamais invalider les sceptiques. Ni dans un sens ni dans l'autre. Il est rare qu'un matérialiste se découvre au matin idéaliste ou qu'un adepte du stoïcisme se revendique soudainement d'Epicure même lorsqu'il l'admire secrètement à la manière de Sénèque.

      Tout est affaire d'humeurs, de bile et de tempérament. Seule une météorologie du corps et une théorie climatique des organes pourraient peut-être rendre compte de la manière étrange dont nous nous accointons avec Schopenhauer, Nietzsche, Epicure, Bouddha ou Aristote. Ici, le corps parle bien plus qu'on ne le croit surtout lorsque ce même corps est nié par la philosophie en question qui lui impose de faire silence. C'était là le diagnostic opéré par Nietzsche dans la préface du Gai Savoir. Une philosophie est toujours d'une manière ou d'une autre la bio-psycho-graphie de son auteur. Des forces plus ou moins contrariées s'y déploient selon des agencements spécifiques. L'intérêt de ceux qu'on appelle des philosophes, c'est qu'ils incarnent précisément un type physiologique au service d'un type de vie auquel on s'identifie précisément parce que nos forces propres et nos tensions internes s'y trouvent justifiées et par suite accrues.

      Aussi, au-delà de la fascination exercée par ce qu'on appelle imprudemment la philosophie sur certains esprits avides de certitudes ou de sens, ce qui est en jeu c'est bien une somme souvent méconnue par le sujet, de besoins, d'angoisses et de conflits qui se dissimulent derrière l'arsenal théorique qui le séduit et entraîne sa conviction. Voilà pourquoi Nietzsche considère le protocole rationnel comme une expression symptomatique en prise directe avec la pathologie souterraine de celui qui philosophe et se réfugie dans les arcanes protecteurs de l'armature conceptuelle.

      Comment faire sentir à un autre philosophe ou à un autre type de corps - donc de vie - à quel type d'expérience immédiatement organique peut renvoyer la philosophie tragique lorsqu'elle n'est pas réduite à la seule intuition nihiliste ou pessimiste ? Comment rendre l'interdépendance fondamentale de l'organisme vis-à-vis de la nature et des puissances colossales qui s'y déploient par exemple dans l'expérience déroutée de la marche en montagne ? C'est incommunicable pour celui qui n'a pas mis à l'épreuve sa propre vie et sa solitude sur le terrain miné des grands espaces. Ce risque est pourtant une expérience active dont la dimension esthétique ne peut être niée. Mais qui pourra le voir et le reconnaître sinon celui qui l'éprouve dans sa chair, celui qui sent intimement de quoi il s'agit et dont les stimulations rencontrent immanquablement le réel ?

      En ce sens, chaque philosophe reste porteur d'un incommunicable, d'un secret qu'aucune raison ne peut rendre transmissible. Le relativisme est la règle et ce, malgré l'exigence paradoxale d'une universalité souvent revendiquée par les philosophes eux-mêmes. Au fond, on ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus. Les autres restent dehors et continuent de discourir, de gémir ou de revendiquer sans comprendre finalement de quoi il retourne. 

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08 juillet 2021

La joie du marcheur

Mirage du réel

 Mirage du réel, Démocrite

Marcheur, vois-tu où te mènent tes pas ? Sais-tu seulement l'errance vitale qui te porte confiant et ensauvagé à la lisière d'une indicible énigme ? Ton audace n'est rien sans l'épreuve de la divinité qui t'enveloppe et te submerge de part en part. L'heureuse et inexorable apparition de la brume abolit tout objet et te livre en pâture aux assauts tragiques de l'éphémère : en ces lieux, tu meurs et renais mille fois. A chaque expiration, à chaque prise d'air, tu te rapproches un peu plus des choses sans raison que rien ne contient. L'aurore commence avec la décomposition de l'idée et l'incinération de la pensée. C'est au crépuscule que la joie se fait jour, à l'heure où le temps s'effondre sur lui-même et qu'une parcelle d'éternité t'inflige la nécessité du retour. Alors, la misérable domesticité qui te lie au monde d'en-bas te rappelle à ta condition et suscite en toi l'espoir de revenir vivant sur tes pas.

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Au bord des brumes, Démocrite

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05 juillet 2021

Supporter l'insupportable

    Lorsque le songe de la vie se défait devant l'inexorable révélation du tragique, lorsque, sous les coups de boutoir de la vérité, le trou irréversible du néant se creuse dans la conscience et la représentation, lorsqu'enfin le voile se déchire, je peux mesurer mon propre courage, ma propre détermination à poursuivre le chemin insignifiant de l'existence.

     Où donc est passée mon enfance, où sont mes joies et mes peines teintées de ces désirs d'illimitation qui me donnaient le sentiment victorieux d'une confiance résolue dans le vivre ? J'étais assurément un autre : une tête blonde pleine de rêves, de velléités chevaleresques, de séduction et d'amours à peine froissées, de conquêtes en tout genre, de toute puissance et d'audace. Je trainais ma part d'ombre dans mes angoisses, la nuit, lorsque, livré à la méditation dont j'étais alors capable avant de m'endormir, je pressentais la pointe fulgurante, la morsure d'un réel silencieux que je ne savais nommer et qui me donnait la juste impression que ce monde était trop grand pour moi. Bien vite, les nains de la montagne, les forêts enchantées de l'Alsace, les colombages de la maison de ma Grand-Mère, le jardin peuplé d'arbres fruitiers, les personnages vivants de mes mythologies avaient raison de mes frayeurs et m'emplissaient d'une confiance nouvelle. 

     "Le soleil est nouveau tous les jours" comme le dit Héraclite. Il en faut du temps, de la maturation et de l'arrachement à ses conditionnements initiaux pour apercevoir la force inégalable de cet aphorisme, la sagesse contenue dans cette évidence que le sens commun énonce sous une forme apparentée : "demain est un autre jour". Comment le savons-nous nous qui croyons dur comme fer en la persistance des choses, en la continuité assurée de nos rêves, de nos espoirs et de notre être ? Suis-je seulement certain de me lever demain ? Et qui me dit que je serai encore là pour éprouver dans ma chair la nouvelle aurore annoncée ? Mon angoisse d'enfant était une angoisse de mort, le trait du réel perçant la carapace de mes fantasmagories et chuchotant à mon oreille le chant inaudible de l'incertain. Car si le soleil est nouveau, ce n'est donc plus le soleil d'hier que je vois et qui m'inonde de sa douceur matutinale. Le monde d'avant a disparu, tout s'est désagrégé dans la nuit et tout s'est re-constitué dans une alchimie qui emporte ma certitude et mon âme et qui emporte aussi ma croyance en l'unité et le chemin qu'il me semble emprunter chaque jour. 

    Mes mirages d'enfant sont nouveaux tous les jours ; chaque matin, ils renaissent lorsque mes yeux s'ouvrent et que mon esprit tente de se glisser au milieu des choses ; chaque matin la pluie me rappelle à la pluie et le chant saccadé de la mésange me fait communier avec le chant saccadé de toutes les mésanges inscrites dans ma mémoire.

     Le soleil est nouveau tous les jours, oui, mais je suis incapable de le voir, de le sentir et de le vivre. Je le sais, voilà tout! Je ne fais que le savoir parce que j'ai vieilli et que mes rêves d'enfant se sont épuisés sur le roc du réel. La nouveauté ne m'apparaît que lorsque j'éprouve la fatigue de mes songes et que la tempête abandonne mon esprit à la seule raison. Quel est donc ce courage devant le tragique, quelle est cette détermination, sinon le désir inavoué de rêver encore et de supporter l'insupportable ?

 

 

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30 mai 2021

Valeur métaphysique des vacances

     Les vacances se définissent étymologiquement comme une expérience de la vacuité, c'est-à-dire d'une forme particulière de vide qui n'est pas le néant. Rien ne ressemble moins à une pratique de ce genre que celle du vacancier affairé, absorbé tout entier dans l'activisme bruyant et saturé dont le tourisme de masse constitue le triste et pathétique parangon. 

 

Hors du monde

   

      J'éprouve la vacance depuis longtemps lorsque, me libérant des pesanteurs d'en-bas, je rencontre les puissances mobiles de la terre, les forces insolites du ciel et le jeu mouvant des nimbes fantasques. Cette expérience me fait accéder à la conscience de l'in-humain ou plutôt du "hors-monde", car là haut, sur la cime de la divinité sans visage, les éléments se chargent de défaire toutes les catégories ordinaires de la pensée, de dissoudre tout désir d'emprise ou de conquête, de "Gloire" funeste et de réussite.

       Une part essentielle de mon corps entre en résonance avec la vibration des éléments et rien n'existe alors que ce "il y a" qui n'est rien de particulier, rien de saisissable mais qui pourtant est le Tout de la réalité. La vacuité est cette intuition de la rencontre des forces évanescentes qui font corps. Partout où des forces se croisent, se combinent, se heurtent, se mélangent, partout, naissent des corps. Là-haut, au sommet du Jaüt, mon Frère, tout là-haut, s'efface la civilisation, recouverte d'un océan, d'un fluide chargé de rendre vaquante toute cartographie, toute intention signifiante. La beauté des jeux de lumière est l'expression de la richesse des forces qui s'affrontent indéfiniment et sans bruit.

 

Occident

     C'est plus qu'un paysage que l'expérience délivre, c'est la conscience d'assister, ahuri, à l'irréductible étrangeté du réel et de sentir que d'une manière ou d'une autre, son propre corps y participe depuis toujours. Une joie sans cause assignable peut naître alors, une joie irrationnelle et tragique surgissant du fond sans fond de son imposture métaphysique, de cette incompréhensible présence dans ce quelque chose d'insaisissable qui est le réel pur et dont on se découvre le témoin virginal.

     La véritable vacance est une retraite du point de vue des activités mondaines et un retour à l'originaire d'un point de vue métaphysique. Ne soyons pas dupes que ce "retour" n'est qu'apparent. C'est que nous n'avons jamais quitté la vacance du réel même lorsque par un tour de passe-passe, nous faisons comme si nos représentations constituaient un monde et nous permettaient de partir en vacances. La grande traversée de la mer de nuage, la chute de l'astre majeur vers un indicible occident, l'approche irrésistible d'une nuit nouvelle percée d'étoiles vagabondes me rappellent cette vérité généralement inaperçue : quoique nous fassions, où que nous allions, nous sommes et nous serons toujours en vacances.

 

Sauvagerie

 

 

 

 

 

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24 mai 2021

Humeurs de mai : marcher, penser, d'Arthur à Friedrich

I)

Gabizos 23 05 21bis

Se libérer du confinement : les Gabizos, Démocrite

Avec ce mois de mai maussade et la fin relative des confinements successifs, une part de ma réalité demeure rétive à l'idée de s’arracher à la torpeur d’un sommeil hivernal, à la manière de l’ours ou de la taupe. Sans doute, me suis-je hissé hors de ma tanière pour humer l’air du large mais les nimbes lourdes qui dessinent dans le ciel d’indiscernables contours me replongent dans les plis d’une cécité contrariée par le réel.

Des forces aussi obscures qu’infécondes travaillent à ma propre division et font l’hésitation de mon pas sur une passerelle tendue au-dessus d’un vide sans fond. Celui-là fait manifestement signe vers ma propre origine dont la complexion organique cherche à prendre le pouvoir, à m’imposer un vertige aussi étrange que déroutant.

La nuit suspend une part de mon vouloir conscient et dissipe les fantômes d’un moi devenu un fardeau sous les assauts répétés de réalités qu’il m’est singulièrement difficile de métaboliser. La plongée dans les rêves a le mérite de délier les représentations, de les agiter comme ces petites boules de verre qui recouvrent un décor où voltige en tout sens une neige artificielle. Faudra-t-il vraiment se réveiller et mettre le nez dehors ? Se réveiller est pourtant un enjeu majeur après des mois de repli. La réalité n'est-elle pas le jeu incessant des possibles, des liens inattendus, des rencontres de hasard, des créations insoupçonnées ?

 

II) 

Lapiaz des Tourelles

Brouillard sur les Tourelles, Démocrite

Hier, je me suis risqué sur les hauteurs pyrénéennes, profitant d’une accalmie pour retrouver la sensation vive d’un pas livré à la pente, acceptant d'enjamber la roche fracturée en lapiaz sous l'infatigable travail de l'eau. Marcher me rappelle à la loi de l’impermanence, à cette nécessité d’abandonner tout point fixe, ce à quoi le mental résiste le plus souvent. Le moi-ego n’est rien que cette forteresse qui veut à tout prix pétrifier les choses pour mieux les maîtriser, s’attachant coûte que coûte à des représentations aussi insignifiantes que momifiées. Marcher, c’est renoncer à tout arraisonnement et se livrer corps et âme au nomadisme des éléments. La pensée elle-même ne peut penser véritablement que lorsqu’elle cesse de vouloir conquérir quoi que ce soit. Elle ne pense qu’en ayant renoncé au souci de penser, au plus proche d’un sentir aussi délié qu’incertain.

 

III)

Schopenhauer et Nietzsche

Nietzsche et Schopenhauer : refuges ? Démocrite

Mon Camarade Frédéric Schiffter s’en prend depuis quelques temps sur son blog et tout récemment encore à Nietzsche avec une férocité pour ne pas dire parfois une hargne qui ne laisse pas de m’étonner, surtout quand il s’agit de faire simultanément l’apologie de Schopenhauer, pas si éloigné du Moustachu sur le fond, en tout cas, bien moins qu’un Aristote, un Descartes, un Leibniz, un Hegel ou un Fichte, d'authentiques idéalistes et anti-tragiques qui n'ont guère à subir les foudres du nihiliste balnéaire. J'ai tenu, dans un commentaire adressé au philosophe sans qualité  (non édité) à pointer la grande finesse psychologique de celui qui repère dérrière toute pensée "un déguisement inconscient de besoins physiologiques". Il faut lire avec grand profit le second paragraphe de l'avant-propos du Gai savoir. D'où parlons-nous ? D'où écrivons-nous ? De quel corps ? De quels affects ?

Arthur et Friedrich ont en commun d’avoir révélé comme jamais avant eux la puissance de l’inconscient dont le vouloir-vivre pour le premier, le corps et la volonté de puissance pour le second sont les expressions métaphoriques. Si Schopenhauer fournit une intuition tragique du réel, l’auteur du Gai savoir explore les tensions paradoxales du corps à la manière d'un complexe polyphonique agitant une subjectivité divisée par la sismicité intérieure. Corps et psyché qui ne sont qu’une seule et même chose, éprouvent toute la panoplie des tensions vitales et mortifères possibles dans une réalité tout autant tragique car sans substance ni permanence.

Il est assez clair que chaque philosophe s’exprime selon son type propre et sa sensibilité particulière, s’adressant par là à ceux qui peuvent sentir de l’intérieur la fécondité de leurs explorations. Le réel pour Schopenhauer est la volonté comme « chose en soi » alors qu’il est « le corps pulsionnel » pour Nietzsche, mais un corps jamais unifié, n’autorisant aucune saisie par le langage dont la tentation fétichiste est un piège mortel. Le Moustachu est de ce point de vue un remarquable psychologue mais aussi un poète et un musicien qui délivre l’esprit de son sérieux en fabriquant des métaphores à tour de bras, en dévoilant la fascination des humains pour la morbidité et la décomposition. C’est que la mort n’est pas seulement un horizon indépassable sur lequel fonder une humeur pessimiste mais bien une tentation pulsionnelle intime que Freud appellera fort justement «Thanatos », matrice infernale d'un nihilisme passif à l'égard des forces de vie. Nietzsche renifle d'ailleurs dans l'orientalisme ascétique de son ancien "éducateur", dans sa morale de la compassion et son approche platonicienne du désir la persistance d'un idéalisme défensif.

Ce point sépare les deux penseurs. Là où le nihiliste schopenhauérien pense sous l’horizon finalisé de la mort, le corps pense à partir de ses forces propres et de la hiérarchie qui s’impose en lui. Le « nihil » de la mort qui viendra n’est pas encore, même s’il trouve souvent dans l’organisme les forces réactives et régressives qui le poussent à le désirer et partant, à l'accomplir. L’oeuvre du médecin-psycho- généalogiste qu'est Nietzsche est ici fondamentale, car de son diagnostic surgit pour qui le peut, la prise de conscience des pathologies collectives, hystériques, obsessionnelles, paranoïaques qui amènent les hommes, les peuples et leur histoire -donc la culture, à la rigidité cadavérique d’un symptôme à l'image des cinglés du troisième reich.

Faudra-t-il choisir entre Nietzsche et Schopenhauer ? C'est affaire d'idiosyncrasie, d'humeur, de sensibilité. Faut-il hiérarchiser ces deux géants de la philosophie ? Ce serait aussi absurde que ridicule. L'un ne peut annuler l'autre et c'est très bien comme ça. Les uns préfèrent étudier le volcanisme, les autres les tsunamis, certains usent de la dynamite pour forer et se passent de l'électromagnétisme, d'autres encore ont un goût prononcé pour l'amertume et tolèrent mal l'acidité. On ne peut que se féliciter de disposer de divers outils de création ou d'armes de destruction massive. C'est selon.

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04 mai 2021

Distance et confinement

 Proxémie synonyme 

Avec le confinement, la question de la distance à l'autre émerge avec une acuité nouvelle et se révèle non seulement problématique mais étrangement paradoxale. Alors que l'activité sociale, à l'arrêt depuis des mois, rétrécit voire interdit tout rapport à l'altérité, j'entends dire que bien des relations intimes et familiales se sont effondrées sous l'effet de la proximité imposée par la période.

Le paradoxe est bien le suivant : privés de la plupart des liens sociaux, les individus sont condamnés à investir le seul qui demeure (quand il y en a un), le seul qui semble se présenter comme un pôle de stabilité apparent. Or, celui-là se met aussi à souffrir de convulsions pathologiques inédites. On aurait pu s'attendre à un renforcement, à une intensification de l'intersubjectivité dans le domaine privé. Ce n'est, semble-t-il, à grande échelle, pas ce qui s'est produit, comme si la "vérité effective de la chose" (Machiavel) remontait à la surface.

La situation déconfinée ordinaire a l'immense mérite de maintenir chacun à la distance requise pour supporter des liens plus intimes. Beaucoup de couples et de familles ne peuvent cohabiter qu'à distance, grâce à un ensemble d'éléments intermédiaires qui rendent acceptables le fait de se retrouver le soir et de se raconter sa journée, prenant le soin de ne pas se risquer dans des interactions potentiellement menaçantes. C'est là que le confinement, modifiant les rapports de structure, mélange comme dans une centrifugeuse la forme et le fond. L'autre jour, j'écoutais cette dame qui, à la radio, s'est abandonnée dans son propos, presque malgré elle, à la virulence de son désir : "depuis le confinement, j'ai envie de le tuer !" parlant de son mari auquel elle doit désormais faire face l'essentiel du jour et de la nuit. La chose est devenue insupportable. Avant, de loin, ça allait. Désormais c'est trop près !

 Le confinement aura condamné un certain nombre de relations humaines à la transgression des règles élémentaires de la proxémique, de la distance utile au maintien d'une sociabilité à la fois policée et tolérable. C'est ici la question de l'espace vital qui se joue et ce jeu n'est pas sans risques. La métaphore des porcs-épics chère à Schopenhauer n'a jamais aussi bien illustré le propos. A distance, ces pauvres diables d'animaux souffrent de la morsure du froid et de la solitude implacable que leur impose le réel. A proximité, ils se tiennent au chaud mais se blessent immanquablement de leurs pointes acérées. Il n'y a pas d'issue possible sinon d'user de conventions et de politesses pour maintenir un semblant d'humanité, maquillant par des stratagèmes et des déguisements la sauvagerie des affects et la brutalité des pulsions qui ne demandent qu'à se livrer au carnage.

Chacun sait que dans la proximité, le tiers comme élément de triangulation peut s'affaiblir dangereusement transformant la relation à l'autre en duo, en situation potentiellement perverse. Les digues morales, les interdits, la censure du surmoi sont autant de freins pour maintenir un équilibre puissamment contrarié, mais le grondement du tonnerre et les forces souterraines annoncent bien des irruptions incontrôlables ou des raz-de-marée.

Il est certainement fort difficile de ne pas faire peser sur l'unique relation l'ensemble des frustrations provoqué par la rigueur d'un confinement total ou par la disparition de ses activités favorites. Les pointes des porcs-épics s'aiguisent et s'affûtent alors davantage et ne trouvent à exercer leur nocivité qu'en direction du seul humain qui représente un véritable enjeu pour soi. Car, convenons-en, comment déverser sa hargne dans le réel surtout lorsque la médiacratie et ses maîtres assomment depuis plus d'un an la population de discours lénifiants, infantilisants, culpabilisateurs, renforçant des tendances paranoïdes à grande échelle ? Par quels mécanismes sublimatoires la violence inhérente à la psychè peut-elle alors s'évacuer sans provoquer des catastrophes ?

Pour les uns, c'est le recours à la violence auto-adressée : dépressions, scarifications, anémie, boulimie, aphasie, alcoolisation, drogues diverses, dégénérescences, suicides etc. Pour d'autres, c'est l'agression ouverte, coups, maltraitance, injures et toute la panoplie des menaces et autres stratégies sournoises, réglements de comptes etc.

Le confinement est de ce point de vue, une leçon d'anthropologie sous cloche qui nous rappelle, au cas où on chercherait à s'endormir, que l'enfer est bien sur Terre, sur un espace contraint, limité, colonisé et envahi de prédateurs humains, ces "prochains" aussi insociables que dépendants les uns des autres. Nous comprenons pourquoi nous pouvons continuer à rêver d'un autre monde, d'une stupide conquête de l'espace, d'une colonisation martienne, autant de fantasmagories qui consistent à partir loin et tenter de nous arracher au confinement terrestre qui est nôtre et que Pascal appelait ce "petit cachot où l'on se trouve logé".

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30 avril 2021

L'amour actif, une échappée belle

Cristallisation

Cristallisation, Image de Démocrite non libre de droits 

En lisant le dernier billet de Roland Jaccard consacré pour partie à l'amour, je me suis rappelé qu'à une certaine époque de ma vie, j'avais écrit à peu près la même chose dans plusieurs articles. Dans l'un, intitulé L'amour,une archéologie de la dévoration, j'analysais déjà cet affect ainsi que la relation de couple comme des entreprises de colonisation, de dévoration lente et inconsciente de l'altérité, et dans l'autre, j'usais du modèle de la tectonique des plaques pour rendre compte des stratégies souterraines de conquête que ce sentiment particulier déploie dans l'infrastructure.

Le vieux nihiliste parle aussi de "colonisation et d'annexion" donc d'emprise pour qualifier les relations d'amour. C'est exactement l'intuition que j'avais explorée alors, écrivant : "L'amour est cette sorte de pathologie de la relation qui fixe l'un à l'autre dans un attachement qui rend possible l'exploration et la conquête de l'altérité, son assimilation progressive, jusqu'à ce que l'idiotie - la particularité de l'un, disparaisse dans une domesticité affligée, sous la tyrannie masquée des forces conquérantes de l'autre."

Qu'est-ce qu'un couple sinon un "accord pathologiquement extorqué" (comme dirait Kant) ? 

Roland Jaccard évoque cette lassitude qui gagne avec le temps et qui met un terme à ce jeu faussement sentimental, abandonnant les "amants" à leurs fantômes respectifs, à leurs images du passé ; triste théâtre d'ombres où d'antiques scènes surjouées finissent par protéger le sujet de son amère solitude et de l'aigreur qui l'accompagne, "surtout quand la nuit tombe" et avec elle, les personnages qui font le moi.

Ce que nous avons appelé jusqu'ici "amour" ressemble bien davantage à une production imaginaire, à une hallucination destinée au ratage à la suite d'un indépassable quiproquo. Et sans doute la plupart des relations sont-elles vouées à l'échec, à cette forme d'ignominie lâchement consentie faite de jouissance perverse, de petites vengeances, de gains aussi médiocres qu'insignifiants, de bassesses déguisées en vertus, de mesquineries comptables. Le senti-ment et masque pour un temps le "loyer" que cette relation exige comme dirait l'économiste des profondeurs. L'amour imaginaire est ici une affaire marchande, un scénario de transactions économiques, de dettes à rembourser, où se joue le déclassement narcissique du locataire face au propriétaire des lieux, jusqu'à ce que la relation s'inverse ou qu'elle finisse par buter sur le tranchant du réel. Il se peut qu'elle persiste en l'état et dure indéfiniment. Il se peut qu'elle se métamorphose en autre chose, mais au prix d'un travail psychique, d'une transfiguration de la modalité sadomasochiste qui l'encombre et la détermine.

Ferdinand Alquié distinguait "l'amour-passion" ou passif de "l'amour-action" ou actif. Le premier, tourné vers le passé, soumet la relation au processus de répétition et aux mécanismes de défense que nous avons déjà identifiés précédemment. A ce niveau, il n'y a pas d'altérité, pas de sujets, uniquement une relation d'objets constituée en images avec ses projections et son fétichisme régressif. L'amour-actif se caractérise à l'inverse par le risque, la rencontre intersubjective, l'investissement dans la réalité, autant de conduites tournées vers un futur aléatoire et aventureux que les amants actifs abordent avec cette confiance dans leurs forces propres et leur énergie commune. 

Terminons par ceci : amour passif et actif ne sont pas des essences, des substances mais des modalités de la force, que nous appelons des types pour des questions de commodité. Sans doute, ces deux types peuvent-ils occasionnellement se mélanger voire se confondre, l'un basculant progressivement dans l'autre et réciproquement. Pour autant, nous mesurerons le caractère actif de l'amour à la dose d'incertitude et d'audace que les amants sont capables d'initier dès lors que le désir de l'un rencontre le désir de l'autre, et que, de cette rencontre toujours énigmatique et "innocente quant au devenir", naisse un itinéraire dérouté et créatif ; en d'autres termes, une réjouissante échappée belle.

 

 

 

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29 avril 2021

Réussir à échouer ou condamnés à être libres ?

La Bruyère

 "Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir : 

 ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer et, si j'ose ainsi parler,

ils sont contraints de demeurer libres."

                 Jean de La Bruyère, Les Caractères, Du coeur -16

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30 mars 2021

Mécanismes de défense et philosophie

 12 mécanismes de défense inconscients - Psychologue.net

La psychanalyse enseigne qu'il existe des structures psychiques exprimant les plus grandes difficultés vis-à-vis de  tout changement, et certaines se condamnent même à la fixation répétitive, sans quoi le sujet risquerait de fortes décompensations. Dans ce type de cas, la personne peut mener son existence avec une relative stabilité et assurance à condition qu'aucun élément affectif puissant, aucune modification inattendue ne viennent réouvrir des plaies enfouies sous l'imposant système de défenses mis en place. L'avantage de ces mécanismes, en réaction à des souffrances refoulées, est de garantir une forme de régulation adaptative pour assurer la cohésion de l'appareil psychique et la réduction des tensions accumulées. L'inconvénient est du côté de la solitude dans laquelle la subjectivité se voit contrainte de se réfugier pour résister à la possible invasion d'affects indésirables.

Nombreux sont ceux qui souffrent de cette incapacité à créer véritablement des liens tant ils demeurent captifs d'une pluralité de résistances, d'autant plus coûteuses et pénibles qu'elles sont toujours inconscientes. Certaines personnes usent, par exemple, d'isolation, en écartant purement et simplement l'affect censé accompagner une représentation. C'est par exemple le cas d'une femme maltraitée dans son enfance qui pourra évoquer son drame sans éprouver le moindre sentiment, comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre. L'affect qui n'a pas disparu circule ailleurs, par déplacement, mais se trouve complètement décorrélé de la représentation.

Un autre mécanisme défensif est la fantasmatisation des pulsions, processus par lequel l'élaboration de scénarios (pré)conscients ou inconscients met en scène des idéaux dont l'individu a besoin pour braver ses propres interdits, en évitant habilement de passer à l'acte. Ce fonctionnement qui lève provisoirement la censure lui évite toute confrontation à la réalité. L'inconvénient réside ici dans le coût psychique de ces productions particulièrement énergivores. La conséquence redoutable est de ne rien changer à sa propre structure en trouvant des compensations uniquement imaginaires, par exemple rêver intensément d'une relation romantique en soumettant méthodiquement tous les secteurs de son existence à une comptabilité quasi-administrative de telle sorte que le scénario fantasmé ne se réalise jamais.

Le déni, mécanisme commun, est un mode de défense révélé par le comportement fétichiste selon Freud. Il s'agit de perpétuer une attitude infantile dont la source serait liée à la découverte traumatique de la différence des sexes et à l'angoisse de castration qui en découle. Cette expérience originelle est un des premiers traumatismes dans lequel le réel s'impose à la psyché et ne peut se résorber ici que par un clivage du moi. Le fétiche joue alors le rôle de substitut pénien comme l'argent, l'achat d'une voiture, d'une maison, de divers objets servant de supports puissamment investis afin de lutter contre l'angoisse. Refus de la mort, de la maladie, de la perte, de la séparation, du deuil, de la grossesse, bref de tout rapport à la réalité en tant qu'elle fait retour à une expérience archaïque de crainte majeure de disparition. Freud pense identifier dans ce mécanisme un élément important à l'oeuvre dans les psychoses. Le déni protège contre le retour de l'expérience traumatique mais au prix d'un clivage qui là encore maintient la subjectivité dans un rapport double d'adaptation d'un côté à la réalité (investir dans sa maison, dans son travail etc.) et de l'autre d'une production hallucinée vis-à-vis des pulsions à l'oeuvre.

La philosophie elle-même peut être un refuge commun pour une structure pathologique trouvant dans l'intellectualisation (développée par Anna Freud) le moyen d'échapper par les idées, la logique et la rationalisation à l'intensité affective qui, de cette façon, demeure inaperçue, tout en se laissant magiquement saisir par une pulsion de maîtrise. Nietzsche avait habilement fait remarquer que "toute connaissance est reconnaissance", effort pour ramener de l'inconnu à du connu, pour réduire au silence le caractère incertain qui tenaille la vie psychique à commencer par des représentations angoissantes.

Ainsi, sous des dehors vitrifiés par la conceptualisation, par un jargon au service d'un idéal de contrôle, bien des attitudes dites philosophiques sont en réalité des entreprises théâtrales n'ayant d'autres buts que d'échapper à l'angoisse produite par les conflits souterrains. A ce niveau, c'est bien la nature réelle de la prétention à philosopher qu'il faut interroger. L'investissement dans la pensée est bien souvent le symptôme d'une défense servant les intérêts du moi sous le prisme des valeurs, autant d'alibis pour échapper à la morsure d'un surmoi tyrannique et culpabilisant. Il suit de là que la raison si souvent louée par de prétendus philosophes dissimule une mécanique bien verrouillée au service d'une vérité d'autant plus promue qu'elle déguise avantageusement les ressorts véritables de leurs auteurs. "Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont" note avec finesse l'auteur du Voyageur et son ombre (Nietzsche)

La haine suscitée par la psychanalyse et la théorie de l'inconscient illustre assez bien la défense projective : attaquer pour se protéger de ce qu'on pressent en soi-même. Et pourtant, c'est bien dans les entrailles de notre enfance oubliée que le réel a inscrit sa marque indélébile, déchirant l'unité primitive, plaçant irrémédiablement l'humaine condition sous le sceau de la division et de l'incomplétude. Si l'entreprise de vérité peut ici prendre sens, ce n'est pas dans une posture discursive mais dans la découverte de quelques sillons qui structurent notre propre inconscient. Cette enquête archéologique est un authentique "commencement" philosophique. Car c'est de sa propre énigme dont il s'agit. Mais aussi de ses rigidités mentales qui interdisent de nouvelles explorations et des rencontres véritables, donc nécessairement risquées. Ce risque prend sens avec le désir de rencontrer le désir de l'autre, ce qui ne va pas sans une authentique curiosité à l'égard de son propre désir. Celui ou celle qui cède sur son désir renonce à penser, à philosopher, et pour le dire plus gravement, il ou elle renonce à aimer véritablement et se condamne à la répétition.

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