DEMOCRITE, atomiste dérouté

14 mai 2020

Chiens-philosophes et sagesse de l'Âne

Âne grand noir du Berry — Wikipédia

Qu'est-ce qu'un philosophe déclaré sinon un Chien encombré par le sérieux de son signifiant ? A la pesanteur de sa charge, nous lui opposons la jubilation désespérée de l’Âne, son chemin de hasard, son opiniâtreté, ce tempérament si singulier que nous appelons, « Asinité ».

"Tu suis des chemins droits et des chemins détournés ; ce que les hommes appellent droit ou détourné t'importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C'est ton innocence de ne point savoir ce que c'est 
que l'innocence. Et l'âne de braire, hi-han !"

                         Ainsi parlait Zarathoustra, Le Réveil, Nietzsche

L'âne est une métaphore du réel (comme je l’ai déjà noté), de tout ce qui, à la fois résiste et pèse au point d'accabler celui qui se propose de conduire l'animal de gré ou de force.  On pourrait être tenté de réduire l’asinité, à une variation du thème cynique. Mais ce serait là une grave confusion car l’Âne n’est pas le Chien ! A moins d’y déceler un cynisme d’une toute autre dimension, à l'inertie d’autant plus ravageuse qu’elle ne se réclame d’aucune doctrine, d’aucun ordre, d’aucune raison, d’aucune nature. Son braiement si particulier introduit à la dissonance, son caractère rétif au silence originaire d’où tout procède, sa mélancolie à la vacuité universelle dont sa seule présence témoigne, ses longues oreilles à la patiente écoute des choses qui ne parlent que d’elles-mêmes et ne disent rien.

 Nul besoin de mordre ou d'aboyer parce que sans chaines et sans laisse, l’Âne est, à sa manière, un insociable au milieu des hommes. Voilà bien la différence avec le Chien. Celui-ci mord certes, mais demeure attaché à sa niche comme à son maître et, tout en se raillant de la convention, prend un soin tout particulier à maintenir ce lien critique qui lui donne sa contenance et sa pitance. Que vaut le Chien s'il n'a pas de quoi grogner à la vue d'un ombrageux puissant tel Alexandre ? Et d’ailleurs, n’est-il pas là pour ça ? Pour impressionner, avertir, menacer, protéger, dissuader et finalement maintenir l’ordre sous l’apparence du désordre qui gronde ?

Le Chien est intentionnel et sa canine la métaphore de la volonté sociale. Il veut croire en son « vouloir » pour justifier l’entreprise qu’il s’imagine originale. Son ouvrage est sociopolitique et complaisamment journalistique à l’instar de ceux que nous appelons pompeusement des philosophes. Ces Chiens, enferrés dans le théâtre de l’actualité et des vicissitudes communes, cherchent toujours un os à ronger, quelque chose à commenter. Ils s’imaginent par leurs aboiements réitérés ou leurs manières de curé (l’un revenant à l’autre) modifier le cours des choses en intervenant sur la scène publique. Ils aiment à se faire passer pour des lions, des renards ou des loups tout en refoulant leur histoire, en écartant avantageusement la patiente sélection et le besoin grégaire qui les ont génétiquement façonnés et qui ont méticuleusement anéanti leur sauvagerie originelle.

Si le Chien est anthropocentrique, pur produit social, l’Âne reste définitivement un excentrique, un Irrécupérable qui ne croit en rien et ne se la raconte pas ! C’est que lui ne peut être ferré ni monté. Si le Chien parle aux hommes, l’Âne ne parle à personne. Son aphasie rend l’insignifiance du monde presque palpable pour qui écoute et dresse les oreilles à sa manière, délectable et tragique.

Privé de permis de conduire, il part travailler avec son âne

      L’asinité témoigne ironiquement de son appartenance à l’autre versant du monde, à l’étrangeté inclassable, ni domestique, ni sauvage oscillant sans cesse entre tristesse et joie féroce, dans une sorte d’entre-deux incompréhensible. L'âne est la figure tranquille d’un terrorisme philosophique qui relève de sa seule idiosyncrasie et dont l’immense mérite ou l’intolérable faute consiste à ne rien revendiquer que son imposture sur l’échiquier des apparences. Voilà ce qu’on ne pardonne pas à l’asinité : son insouciance, son silence, son rire exterminateur car vide de tout contenu idéologique, un rire d’autant plus supérieur et prétentieux qu’il ne prétend précisément à rien !

       Giordano Bruno, torturé pendant sept années par la très Sainte Inquisition Catholique, brûlé le 17 février 1600 sur la Grand-Place de Rome pour hérésie, se réclamait volontiers de l'Asinité. Il évoquait un univers infini, "acentrique", peuplé d’une infinité d’étoiles, un panthéisme silencieux qui impressionna Spinoza, une autre Asinité. Ses derniers mots lors de son procès furent : "Il n'y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j'aurais à rétracter". Ce "rien" était de trop. On lui broya la mâchoire pour qu’il n’en dise pas davantage. L'Âne-philosophe se consuma dans les flammes.

Mais il ne cessa depuis de renaître de ses cendres et de braire encore et encore : HI-Han !!!

Les dix commandements de l'âne - Matière et Révolution

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06 mai 2020

La sagesse du lama

http://www.lefigaro.fr/medias/2013/11/15/PHO93f5f458-4dec-11e3-bd02-e4d15a3d1322-300x200.jpg

Ma Sibylle m'apprend ce midi qu'une équipe de scientifiques belges et américains a découvert que les lamas auxquels ils avaient inoculé des particules de corona virus ont développé des anticorps de très petite taille appelés "nanocorps" permettant de bloquer les protéines de pointe du virus, protéines qui, chez l'homme, "s'accrochent" pour garantir à l'agent pathogène sa duplication dans l'organisme support. Le résultat est immédiat et pour le moins spectaculaire. Le lama ne tombe pas malade et le virus est rapidement éliminé.

Qu'un tel animal soit spontanément capable de neutraliser un virus susceptible de mener la quasi-totalité de l'humanité à la dépression socio-économique et aux plus grandes catastrophes politiques qu'on pressent en dit long sur son évidente supériorité et son aptitude à résoudre des problèmes complexes !

Ce qui est autrement stupéfiant, c'est de continuer à croire que l'intelligence serait le propre de la pensée consciente dont on peut constater les ravages et les aberrations en matière d'adaptation à la nature. Le lama nous donne là une bien belle leçon de sagesse organique. Qu'est-ce donc qu'une pensée intelligente sinon de la physiologie en acte ?

Pour en finir avec l'incurie de nos dirigeants, votez pour les lamas !

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17 avril 2020

Virus de l'information et société de contrôle

Journal télévisé — Wikipédia

 

J'ai décidé de ne plus entendre les journaux télévisés. Je dirais plutôt qu'à défaut d'entendre, je les écoute de temps à autres pour me vacciner ! Non pas pour apprendre quoi que ce soit, mais pour mieux cerner à quoi il me faut résister coûte que coûte, quoiqu'il en coûte, comme dirait le Léviathan ! Grâce au journal de France 2, de France 3 mais aussi de France-inter, je sais un peu mieux chaque jour à quoi je ne dois surtout pas succomber. Je sens monter du fond de mes tripes un ensemble de forces bien plus fortes que la volonté assagie et domestique du citoyen responsable à qui il est demandé à chaque seconde de rester chez soi. Ce logo exhibé en haut à droite sur toutes les chaînes est là pour me rappeler, au cas improbable ou j'aurais échappé à l'injonction d'être informé, que je reste un délinquant potentiel susceptible de me contaminer moi-même et de contaminer mes proches ! Peut-être croient-ils tous ces normopathes que je vais embarquer mon téléviseur sous le bras pour me poster triomphant dans la rue, au beau milieu du parc urbain rendu aux pigeons et aux cygnes !

Cette dynamique subreptice qui me démange en sourdine provient de ce qui reste d'actif chez moi. Elle traverse peu à peu la représentation et mord cyniquement, grâce à la canine acérée du Chien, toute information, pour la ramener à ce qu'elle est en vérité : un ensemble de mots d'ordre !

Gilles Deleuze, souvent cité, peu médiatisé

 

Gilles Deleuze rappelle dans un entretien salutaire la véritable nature de l'information et de la communication qui la sous-tend. "L'information est l'expression du système contrôlé des mots d'ordre en cours dans une société donnée". : voilà ce à quoi il faut adhérer ! Voilà aussi ce qu'il faut faire et ne pas faire ! Ce ne sont pas tant les contenus prétendûment informatifs qui posent ici problème mais les injonctions implicites, les normes et les jugements de valeur qui trouvent par ces contenus, une source de légitimation et qui n'ont, de fait, plus rien à voir avec les risques encourus. 

Un de mes amis qui faisait sa balade quotidienne à bicyclette dans sa bonne ville de Bordeaux a été verbalisé pour avoir eu l'outrecuidance d'ignorer l'arrêté municipal pondu la veille par les édiles. Son tort n'était certes pas d'être plus contagieux que le jour d'avant, mais de ne pas être informé ! C'est avec sagesse et d'un air pénétré que l'agent de police lui a fait savoir que, "le cyclisme n'est plus considéré désormais comme une pratique physique!". C'est désarmant !

La covid 19 nous aura montré combien l'information procède comme elle, de manière virale, contaminant corps et esprit dans l'unité fallacieuse et imaginaire d'un peuple obéissant et responsable, soucieux du bien commun quels qu'en soient les effets pratiques sur l'usage des libertés publiques.

C'est par le canal de l'information que s'exerce subtilement la société de contrôle qui n'est plus la société disciplinaire d'autrefois. Il n'est plus besoin d'enfermer les gens dans les prisons, les écoles ou les hôpitaux. En détricotant l'Etat, on détricote aussi le régime du contrôle disciplinaire. Mais ne soyons pas dupes. Cette modalité historique d'asservissement, comme le rappelle Foucault, cède la place à des systèmes subtils de surveillance dont les "chaînes" de télévision et les "écrans" -les mots sont ici significatifs, sont les relais les plus efficaces.

Que les citoyens se précipitent d'eux-mêmes devant des écrans, qu'ils se lient viscéralement à leur I-Phone, qu'ils soient sollicités par les médiacrates pour opiner sur les traceurs GPS sous couvert de santé publique, qu'ils s'abreuvent de réclames et ils consentiront d'eux-mêmes aux mots d'ordre qui font la surveillance généralisée.

La société de contrôle fonctionne d'autant mieux qu'elle repose sur le registre de la persuasion. Quel en est le ressort sinon la formidable puissance des affects dégoulinants dont nous abreuvent l'ensemble des médias coalisés en une grande messe populaire. Le décompte macabre et journalier des victimes, l'irresponsabilité de ceux qui se risquent sur des sentiers solitaires, l'épuisement des personnels de santé, le dévouement des bons français qui participent de l'unité nationale, la solidarité des équipes, tout cela crée, par un discours convenu, le paradigme nécessaire à la victoire des mots d'ordre qui font l'infantilisation des masses et la servitude volontaire.

Deleuze toujours fait remarquer que la contre-information n'est pas efficace pour réorienter les lourdes tendances sociales. Seuls les actes de résistance sont créateurs de nouveaux espaces. La pensée et l'art sont les principaux vecteurs de cette résistance car le propre de toute pensée comme de toute oeuvre est de se tenir déconfinée, sur des chemins de grande solitude, à l'abri, et de pratiquer à leur manière la désintoxication nécessaire à l'exercice véritable de la liberté.

 

 

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04 avril 2020

Pensée déconfinée

Panora Sesques arête de Gentiane_modifié-1

Avec le printemps, la végétation clame son insoumission devant le petitesse de l'homme confiné, contraint à la lenteur, sommé de voir en face les quatre murs qui font son ordinaire de "civilisé". Difficile de ne pas arpenter les cimes, de ne pas se perdre sur les plateaux aux fragrances d'infini ou de courir mains ouvertes sur des sentes interlopes, là où grouille une vie saine et indocile, là où souffle l'air sauvage de la Terre, là où l'homme libre se tient à distance de ce monde devenu fou !

Vol de Gypaètes



Etre empêché de toucher la neige printanière, d'humer les jonquilles ouvertes dans les estives, d'ouïr les ruisseaux cascadant le long des pentes est une infamie, une violence adressée à la vie, à l'intelligence et au bon sens.
D'aucuns s'imaginent que tous se contentent d'exister à leur façon, attroupés, bruyants, réduits au grégarisme et au contact rapproché dans un parisianisme qui ferait loi universelle avec ses métros bondés, ses boulevards saturés, ses officines prêtes à tout pour appâter le chaland, obsession urbaine du lucre.

 

Partage


Mais quoi ! Il existe des lieux d'heureuse solitude dont les témoins ancestraux se dressent vers le ciel - sapins tutélaires des Terres Inconnues, pointes granitiques d'Ansabère arrachant au ciel immense des nébulons égarés, cirque inhabité du Fond-de-Besse où se lève chaque matin, en majesté, la fragile gentiane au bleu stellaire. 

 

Pic d'Ansabère



Avec ce virus, l'homme mondialisé, avaricieux découvre l'ampleur des confinements ordinaires de son existence, du parasitisme dont son esprit fait preuve depuis ce temps où dans sa cécité de "sapiens", il a décrété qu'il devait "se rendre comme maître et possesseur de la nature". 
Voué à l'affairement stérilisant, à la production de l'inutile, à la vanité de ses marchandises, il se confine pour se soustraire à la sauvagerie d'une nature traumatisée, violentée par ses pratiques insensées. Ce retour du refoulé se paye au prix fort !
Dans l'hybris générale d'une humanité gagnée par la vitesse des échanges et leur caractère viral, nous voilà face à l'immobilité apparente d'une nature qui prend son temps et nous rappelle à la vérité du vivant.

Milan Royal Layens_modifié-1


Comment prendre soin de son prochain si on ne comprend pas que le prochain c'est aussi l'arbre et la fleur, la terre et l'insecte, le milan royal, l'isard et le loup, l'océan et cette eau douce qui tombe du ciel et ce nuage volcanique qui s'enflamme au couchant.

Barétous


C'est en poète qu'il faut vivre, en chat qu'il faut marcher, en ours qu'il faut humer, en arbre qu'il faut patienter et contempler le monde, en homme libre qu'il faut aimer la Terre.

 

Cascade ossaloise



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20 mars 2020

Entre quatre murs : pensées hallucinées

 Coteaux béarnais

I     Les nouvelles restrictions de ce jour en matière de liberté de mouvement viennent de nous tomber dessus : interdiction de déambuler dans un parc, en forêt, en montagne, même seul(e). Interdiction de retrouver sa bien-aimée si on ne vit pas sous le même toit. Se déconfiner, esseulé sous un arbre, dans la campagne béarnaise, prohibé ! J'ai la désagréable impression, lorsque je sors de chez moi de pouvoir être contrôlé à tout moment étant devenu un suspect potentiel. Tout cela me donne une certaine image sensible de ce que pourrait être une dictature. La menace est étrangement double. Celle de ce virus qui plonge le pays et sans doute le monde entier dans une sorte d'hébétude collective avec ses penchants psychotiques et ses angoisses compréhensibles de contagion. Celle de la réaction politique et policière qui s'en suit et qui, met peu à peu en place une sorte de couvre-feu général, contraignant chacun à justifier ses moindres faits et gestes. La guerre a commencé. Je n'aurais jamais pensé vivre pareille situation. Me voilà servi ! Nous y sommes ! Pas en dictature, mais dans les faits, tout se passe comme si...

 

L'Ossau depuis les cotaux

 

II     Comment échapper aux tendances paranoïdes du moment ? Ne pouvant accuser un être invisible et pour le moins insaisissable, d'une taille approximative d'un dix-millième de millimètre, nous voilà tous - comme êtres macroscopiques identifiables, devenus dangereux, tous de potentiels contaminateurs inconséquents, inaptes à comprendre le sens de l'intérêt général. Si les circonstances n'étaient pas aussi graves, le discours du pouvoir en deviendrait presque humoristique tant il est "bien" placé pour donner des leçons de responsabilité. Ceux-là mêmes qui ont délibérément saccagé les services publics, mis-à-sac les hôpitaux, qui s'acharnent à détricoter la sécurité sociale, à affaiblir l'Etat donc l'intérêt général, ceux-là donc, nous demandent de faire ce qu'ils ont méprisé depuis leur accession au pouvoir : être responsables vis-à-vis de tous.

Ils ont évidemment raison face à l'urgence. Mais les urgences saturées en période "normale" depuis des années n'étaient-elles pas précisément des Urgences ? L'ont-elles jamais été pour la Macronie ? L'urgence sociale, médicale, hospitalière peut-elle faire sens chez un "libéral" qui ne raisonne qu'en termes de coût et de dépenses, de contrition économique et de rétention anale à l'égard du service public martyrisé ? N'est-ce pas cette même urgence qui s'applique aujourd'hui à tous, sans nuance ? Ce virus qui n'a pas de gilet jaune mord à la manière du cynique c'est-à-dire du Chien, se jouant des conventions, agressant le riche et le pauvre indifféremment, le puissant et "celui qui n'est rien". Il se moque de la couleur politique, du rang et du statut de sa victime. Peut-être est-ce cela qui fait prendre conscience de la réalité d'une urgence, lorsque l'incivilité et la nature d'une agression font exploser les hiérarchies attendues et les barrières sociales ordinaires qui protègent une certaine France des contaminations ordinaires. Nous sentons la nocivité indifférenciée de la Covid 19, détruisant nos catégories. Au fond, ce virus est un réel pur fracassant nos représentations stratifiées, dissolvant le vernis social et ses artifices. Egalité ontologique face à la maladie et la mort et les bourses n'y pourront rien changer. Comme dit Nougaro, "à la fin, on est tous que des os".

 

Les Gabizos non confinés

 

III     Avec ce couvre-feu, la doctrine hobbesienne est en acte : Salus populi suprema lex ! L'état de nature n'est jamais loin et notre virus, à sa manière, en est la métaphore implacable. "C'est la guerre!" a martelé le Léviathan. Qui est l'ennemi ? L'individu et son inconsistance anthropologique, lui qui ne sait pas se discipliner de lui-même ou le virus ? Ne la sentons-nous pas cette vapeur, cette goutte d'eau qui suffit pour nous tuer, nous ramenant à notre dimension, à notre faiblesse constitutive, à notre impuissance d'humain devant les forces du réel ? Il faut frapper fort et se montrer inflexible mais comment ? En interdisant tout déplacement individuel qui n'obéirait à aucune nécessité. Qui ira contrôler les cages d'escaliers des immeubles bondés des grandes banlieues ? Qui pour mener la guerre dans les caves, dans les jardins qui communiquent, dans les hangars ou dans les supermarchés pris d'assaut ? Curieux ce laxisme en direction des grandes surfaces.

 

Ouverture

 

IV     Il aura suffi de clampins sur les rives de la Seine, de jeunes sur une plage, de familles dans un parc et hop, tous à la maison, entre quatre murs ! 67 000 000 de français, de "gaulois réfractaires" confinés manu militari ! Finies les balades en solo à bicyclette ! Fermées les plages landaises à perte de vue ! Interdites la campagne et la solitude des causses. Marcher en montagne est devenu incivique. Terminées les déambulations à plus de 600 m de chez soi parce que voyez-vous, le corona sait compter ! Il sait si vous avez effectué plus de 700 pas, il vous infiltre ! Vous devenez toxiques et la police de notre bon ministre de l'intérieur, si dévouée au bien commun, nous le rappelle avec cette Raison et "ce bon sens qui est la chose du monde la mieux partagée." 

 

Arc-va-dehors

 

V     Un milliard quatre cents millions de Chinois et 3248 morts en 2 mois et demi soit 0,00023% de la population. Quel ratio ! Comment expliquer l'effroyable dangerosité annoncée ? Si ce virus avait, comme prévu, contaminé 30 % de la population et que 2% devaient en mourir d'après les statistiques officielles, il devrait y avoir à ce jour... pas moins de 8 400 000 décédés en Chine ! Serait-ce l'effet du confinement ? Cette impressionnante maîtrise de la crise serait-elle le fait d'une intelligence supérieure ? Etrange cette diminution de la contamination dans un pays surpeuplé aux mégalopoles vertigineuses.

 

Gavarnie - la Brèche

 

VI     Il me semble traverser un épisode hallucinatoire lorsque je dois remplir ce formulaire dérogatoire et cocher la bonne case pour sortir de chez moi. Pourquoi dois-je justifier mon déplacement dès lors que je suis seul et, comme les cartes bancaires, sans contact ? Toute la France n'est pas Paris, Lyon ou Marseille. Pourquoi ai-je à ce point un mauvais pressentiment lorsque, me baladant à moto dans des coteaux déserts, où chantent les oiseaux de ce printemps naissant, je deviens fautif sans en connaître l'exacte raison sinon qu'en haut lieu on a décidé que je l'étais ? Car enfin, ce virus se promène-t-il dans l'air ? Est-il dans la nature, susceptible de circuler par le vent, les arbres, les forêts, les prairies ? Je deviens néanmoins coupable devant le pouvoir qui m'arrête, me dévisage, me fait comprendre que j'ai gravement transgressé un arrêté préfectoral. Et pourtant, ce gendarme sera le seul danger objectif de la journée, lui qui s'approche de moi pour me demander mes papiers en vociférant. 

 

Vue Hautacam_modifié-1

 

VII     L'impuissance publique répond à sa propre impéritie par le pouvoir panoptique si bien que cette expérience étrange et inédite est aussi un moyen -il ne faut pas en être dupe, de vérifier la possibilité d'agir par la force sur une population entière et de tester son obéissance. Cette évaluation n'est pas neutre politiquement. Car nous le savons, l'intérêt de tout dirigeant ne se limite en rien à un intérêt purement général. Si cette guerre devait s'achever un jour, ce que nous nous efforçons d'imaginer, quelles seront les nouvelles frontières redessinées ? Qu'en sera-t-il des libertés publiques et individuelles ? Nul ne peut le dire. Mais peut-être sentons-nous que les choses pourraient bien, en la matière, ne plus être tout à fait comme avant. Quand le réel fait irruption, on peut s'attendre au pire.

VIII     "Je veux ton bien...et je l'aurai" chante ironiquement le poète Richard Desjardins. A méditer entre quatre murs... 

Avenir de braise

 

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01 décembre 2019

Un chemin qui dévie

Résurgence

Résurgence (cliquer sur les images pour une dégustation grand format)

Je reprends le cours de mes sauvages pérégrinations. Il était temps ! La sourde menace s'était muée en processus de colonisation, de vampirisation, de stratification. Pour un peu, je m'abandonnais à cette opinion complètement débile d'arriver quelque part. Pire encore, de réussir quelque chose au nom d'une absurde grégarité. L'incursion vitale de ce jour sur des rives pyrénéennes suspendues entre automne et hiver m'a rappelé comme dit le poète, que "tout chemin est une déviation" (Roberto Juarroz).

La résurgence trouve la sortie après mille essais infructueux. Son orifice dissimulé surprend le marcheur et déroute l'incertaine gymnastique de son pas.

 

 

Sesques

Sesques

L'air des cimes ! Enfin ! le silence mutique et coruscant du massif du Sesques contraste avec ma tentation intérieure de signifier coûte que coûte. Chaque mot fait signe vers l'harassante pesanteur de cette part domestique de l'homme, aliénée à l'intentionnalité sociale, au pouvoir exorbitant de la dette que le sujet contracte en parlant. Il parle et laisse derrière lui la nullité de son haleine de pantin qu'une pente glacée fige dans sa vanité.

 

 

 

Lambeaux de nostalgie

Lambeaux de nostalgie

Dans la fièvre blanche d'un passé de granit

S'échappent des profondeurs les ombres imprononcées.

Holà Dérouté ! Pourras-tu t'étonner de ce rien qui t'encombre ?

 

 

 

Exil vertical

Exil vertical

Je salue la proue infatigable de ce vertige d'hiver

Navire d'étoiles courroucées au bord des origines

Des vagues d'incertitude se dressent en exil

Sur la sente ébouriffée de ta colère de Titan.

 

 

 

Clameur de l'errance

Clameur de l'errance

Toi le Dérouté, le funambule erratique ! 

Se pourrait-il que tu t'encoiffes une fois de plus de ce bourdonnement significatif,  

te laisser prendre au filet des vérités de hasard

alors que tes mains caressent le soleil illettré de ce désert blanc ?

 

 

 

Rives analphabètes

Rives analphabètes

Les brumes abrasives érodent la stupeur compromise

de ce chant silencieux qui ne mène nulle part. 

Les vapeurs à la dérive polissent le coeur rétif de l'homme.

Que restera-t-il de cette avidité d'atomes dont le folâtre dessin

s'achève en un sillon momifié, une lettre ?

 

 

 

Goutte de présence

Goutte de présence, co-vivre ?

Mille vivants de lumière accueillent le transhumant, le terrien nomade, le vagabond.

Son tracé l'a mené hagard sur le flanc d'une colline indifférente.

Solitude réconciliée, étranges imminences,

Fraternité végétale sous la fondation anonyme de pierres entrecroisées,

Peut-être pourrons-nous co-vivre ?

 

 

 

Aurore indocile

Aurore indocile

S'abandonner à la pure présence de ce qui fuit,

A l'espace soudainement ouvert sur l'impensé,

Et devant la porte inexistante des significations

Accueillir mains ouvertes la beauté sans visage

D'une aurore indocile.

 

 

 

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30 novembre 2019

Politique du retrait

 Retraite : migration des grues

Démocrite, Retraite des grues, Novembre 2019

 I Devise

"Se tenir à un atome d'écart". Voilà la devise atomistique, voilà le texte vital que les Déroutés et les Nomades philosophes s'appliquent à eux-mêmes parce qu'ils en comprennent l'inépuisable fécondité ! Ce clinamen est ce par quoi le jeu est sauf, la santé maintenue, la liberté considérée et la créativité possible. Vivre à un atome d'écart, voilà où se loge ce qui dans la théorie du chaos fait la sensibilité du monde aux conditions initiales et son déploiement imprévisible avec ses phases successives d'accalmies et de crises. 

 II Retrait

Se tenir à un atome d'écart est un art du retrait. Je me suis retiré ces derniers temps d'un certain nombre d'activités que je menais depuis quelques années. Une soirée consacrée à la crise chez Hannah Arendt en a été le déclencheur. Le fond du texte arendtien et l'expérience vécue à cette occasion se sont rencontrées. La crise ne va pas sans le surgissement imprévisible de cette chose qui fait événement et qui contraint le sujet à la mise en oeuvre d'un processus de pensée. Ce processus prend sens de manière généalogique, en revenant sur les conditions d'apparition de ce qui fait irruption de manière phénoménale, à la surface des choses. Or, ce qui surgit est toujours le fond pulsionnel irrépressible et inconscient, la douloureuse vérité du mensonge et de la calomnie ou comme le note Schopenhauer, "la fausseté, l'inanité et l'hypocrisie humaine en matière d'amitié." Ce qui fait événement traverse le langage avec un accent de vérité, une intentionnalité qui en dit bien plus que tous les mots utilisés. La parole agit, nous l'avons si souvent observé, par devers soi. Et elle agit pleine de cette toxicité passionnelle dont Machiavel, Hobbes, La Bruyère, La Rochefoucauld et tant d'autres ont dressé la panoplie : jalousie, envie, passion de reconnaissance, égocentrisme etc. Ce n'est pas l'élément déclencheur tellement dérisoire et pauvre sur le fond qui importe ici, mais plutôt la nature du contrat de solidarité qu'il révèle pour l'occasion.

Je me suis retiré, disais-je, non par dépit, mais pour donner à cette crise passagère sa forme la plus haute, la mise en oeuvre d'une liberté. Ce retrait m'aura permis d'interroger les conditions élémentaires de la solidarité dans ce qu'on appelle une association. Une crise met en tension les forces centripètes et les forces centrifuges. Elle oblige chacun à une prise de position. Elle interroge chaque conduite, de la plus silencieuse à la plus virulente, de la plus effacée en apparence à la plus déterminée. Chacun se détermine en vérité en fonction de ses alliances inconscientes, de ses compromissions et de ses intérêts. Dans le silence de la rupture, dans l'absence de débat, d'élaboration, de reprise collective, dans le refus de penser la crise se révèlent bien souvent la jouissance d'un petit pouvoir fantasmatique, la faiblesse constitutive des singularités et leurs petites lâchetés très ordinaires qui participent à leur manière de cette jouissance. Voilà qui n'est pas sans donner du grain à moudre à l'auteure de la Crise de la culture car si anecdotique soit-elle, cette petite crise passagère contient une formidable leçon de philosophie politique : la virtù du politique n'est-elle pas l'art de se tenir à un atome d'écart ?

 

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29 juin 2019

La critique comme régime interprétatif

Volonté de puissance

"La manière dont les hommes appréhendent les choses [...] n'est en fin de compte qu'une interprétation déterminée par ce que nous sommes et par nos besoins". Voilà ce qu'écrit Nietzsche dans l'un de ses nombreux fragments posthumes (FP XII,7[60]). Cette formule a le mérite d'attirer notre attention sur l'origine masquée de tout discours, de tout énoncé, de toute affirmation. Ce n'est pas tant le problème de savoir qui parle et interprète ou que vaut ce que nous disons qui se pose ici mais plutôt qu'est-ce qui se dit à notre insu lorsque nous parlons, lorsque nous attaquons une position philosophique, lorsque nous opinons d'une manière ou d'une autre. Le flambeau comme le marteau du génial Moustachu éclaire et fait résonner l'envers de la parole, le régime de besoins et d'affects, "le processus" comme il le note qui propulse une volonté hors d'elle-même, sur la scène toujours outrancière de la représentation avec ses acteurs, ses personnages, ses fictions, autant dire ses attachements inaperçus, ses mécanismes de répétition et de défense, ses réitérations pulsionnelles. Dans le magma d'une interprétation que le sujet parlant méconnait se niche l'expression de ce réel aussi intime qu'étranger -donc chéri, "réel qui revient sans cesse à la même place" comme dirait Lacan pour dire toujours ce que l'être parlant veut absolument taire, surtout lorsqu'il croit parler le plus librement possible.

Ainsi peut-on lire chez de nombreux philosophes la critique acerbe et souvent caricaturale d'autres philosophes avec une véhémence d'autant plus expressive qu'elle tait avantageusement sa propre source. On peut penser par exemple à Pascal vis-à-vis de ses maîtres Descartes et Montaigne, à Kant vis-à-vis d'Epicure comme à des figures plus contemporaines qui ne se lassent pas de taper sur des auteurs comme si ce combat aussi inutile qu'incertain méritait d'être mené et pouvait faire sens. 

Avec Nietzsche comme avec la psychanalyse qu'il anticipe à sa façon, ce combat prend sens en effet, mais pas comme le sujet pourrait être tenté de le croire. Il prend sens quant aux pulsions qui s'y expriment, quant aux blessures les plus intimes, aux failles les plus redoutables qui s'y ramènent, au tempérament ainsi constitué et souvent nié. C'est dans les plis d'une matrice psycho-organique menacée dans sa vitalité que se joue l'interprétation c'est-à-dire "le moyen de se rendre maître de quelque chose" comme le note Nietzsche, de le dominer pour lui imposer son type propre. En attaquant l'auteur à savoir le messager, cela permet avantageusement de se débarrasser du message qui fait problème et de réduire au silence un régime pulsionnel infériorisé, maintenu hors d'état de nuire pour la structure hiérarchique qui a réussi à s'imposer dans la psyché et qui, ayant pris le pouvoir refuse d'ores-et-déjà toute autre interprétation possible.

Pascal disions-nous, ne supporte pas Montaigne et son pyrrhonisme, Kant abhorre l'idée de hasard charriée par les atomistes, Leibniz, allergique à l'Ethique de Spinoza qu'il découvre chez ce dernier la qualifie "d'effrayante" jurant ensuite qu'il n'avait jamais rencontré son auteur, par crainte d'être contaminé. Et que dire des réactions épidermiques souvent violentes suscitées par la lecture de Schopenhauer, Nietzsche puis Freud ? Tout cela est affaire de tempérament, d'idiosyncrasie, de complexe mélancolique, paranoiaque, de trou dans l'infrastructure. Le vouloir vivre, la démarche généalogique et la joie tragique, le complexe de castration comme figure inaugurale de l'angoisse peuvent-ils être assimilés ? C'est à l'aulne de nos forces propres que nous réagissons, que nous interprétons en fonction de notre architecture psycho-organique. C'est donc en fonction de nos divisions internes que nous jugeons, refusons, attaquons ou refoulons. Type contre type en quelque sorte. La pensée consciente, la réflexion élaborée toujours seconde et secondaire témoigne de sa soumission dans le jugement dont elle se croit l'auteur souverain. Sa tentation fétichiste se reconnaît à ses jugements ritualisés et circulaires, définitifs dans des attaques ad hominem. Ainsi, en qualifiant les épicuriens, les spinozistes, les nietzschéens, les freudiens dans un vocable essentialisant et réificateur, le critique fait signe vers ses propres divisions et ses préférences hiérarchiques .

Le critère philosophique ordinaire, celui de vérité ou de raison sert dans cette stratégie de diversion. Il permet de focaliser l'esprit sur un dehors magnétique, d'autant plus hypnotique qu'il garantit la surdité vis-à-vis du dedans, surdité dont on a besoin pour continuer d'ignorer ses motivations les plus secrètes. Le processus interprétatif se moque bel et bien de la vérité comme de l'erreur. Ce qui se joue est prioritairement la question de la jouissance - c'est-à-dire de la compromission et des bénéfices inconscients que le sujet retire de ses divisions intimes.

En somme, la critique philosophique comme interprétation est révélatrice de la dose de division qui traverse l'organisme, de la dose de vitalité dont on dispose pour faire face au réel, ce qui se traduit par "la dose d'incertitude que notre esprit est capable de supporter".

 

 

 

 

 

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05 juin 2019

The Walking Dead ou l'inconscient en marche

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Après "Game of Thrones", je viens d'achever le visionnage de la série "The Walking Dead", huit saisons consacrées à un monde dévasté par l'apparition d'un virus transformant les morts en zombies assoiffés de sang et condamnant les survivants à échapper à toute morsure dont l'effet précipiterait la mutation et conduirait immanquablement au même résultat. Dans cette débâcle généralisée qui ressemble à une apocalypse, les rescapés tentent par tous les moyens de se protéger en s'organisant au milieu d'un monde qui ne fait précisément plus monde.

Je n'ai jamais éprouvé le moindre attrait pour les histoires de morts-vivants, pour les jets intempestifs d'hémoglobine, pour les corps cadavérisés, éventrés ou décharnés, pour des crânes aux orbites explosées et pourtant, cette série m'a complètement embarqué.

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Qu'ai-je donc vu là-dedans sinon le sillage tourbillonnaire et monstrueux d'un état de nature d'une radicalité telle qu'il m'a fourni l'image saisissante de l'homme évoluant à l'extérieur de ce qui fonde la sociabilité banalement extorquée comme dit Kant par les institutions, les normes sociales, les conventions et l'ordre politique ? Ici, nous sommes de plain pied chez Hobbes, abandonnés à la plus éprouvante insécurité, à l'angoisse de la mort qui rôde partout et dont le faciès étique et hideux devient la métaphore du désir heurté à tout moment par le désir des autres. La violence est la seule règle mais une règle qui ne trace jamais le droit tant la courbure excentrique de l'individu s'y exprime pour tenter de se garantir soi-même ou de garantir le peu de famille qui reste.

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Dans Game of Thrones, on sent venir du Nord la glaciale morsure des Marcheurs Blancs, autre métaphore possible d'une nature niée, refoulée depuis trop longtemps et dont la force accumulée finit par se déverser sur une humanité affairée, centrée sur ses intérêts mesquins et sa ridicule logique de domination. L'insignifiance de la vie devient ici palpable, sensible et dramatique. Le drame croise le tragique du néant qui agite l'humaine condition dans sa folie coutumière. Ici, les hommes, provisoirement unis trouveront de quoi liquider pour un temps le refoulé dans une mise à l'épreuve de leur intelligence collective.

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Dans "The Walking Dead" il n'y a plus de lois et les "communautés" d'une extrême précarité s'affrontent. A la désorientation existentielle posant cruellement la question du sens du vivre s'ajoute l'étrange relation jamais questionnée avec ces morts qui décidément refusent de mourir tout à fait et qui, de surcroît, semblent avoir des tas de comptes à régler avec les vivants. Dans cette série américaine, il est fait mention, en passant, de certaines traditions indiennes disparues. Il n'est pas impossible que ces zombies rappellent l'américain moyen aux fondations de son empire, à l'éradication sans pareille des cultures traditionnelles, à ces dizaines de millions de "sauvages" exterminés et dont les âmes errantes - les rôdeurs comme les appellent les personnages principaux, flottent encore dans les plaines désormais envahies de buildings et de puissance phallique démembrés.

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Retour inlassable du refoulé. La dette n'a jamais été payée. Une dette "dévorante", une dette de sang si on peut dire dont on ne se débarrasse pas même si les morts ne meurent véritablement que lorsqu'on leur a transpercé le crâne d'une flèche, d'une balle ou d'un coup de couteau ! La tête demeure, semble-t-il, le siège d'une âme aliénée à la toute puissance de la pulsion qu'il s'agit de détruire. Qui se trouve libéré par ce geste capital ? Le mort ou le vivant ? Si le vivant sauve sa peau, d'autres morts viendront car leur nombre est infini. On ne détruit pas la pulsionnalité sans détruire la vie elle-même.

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Ces "rôdeurs" représentent en somme la métaphore la plus immédiatement saisissable de l'activité pulsionnelle inconsciente rétive à tout principe de réalité, insoumise et irrationnelle, avançant inexorablement vers son morbide accomplissement. L'inconscient est en marche et ne cessera jamais d'insister, de persister tant qu'il y aura des vivants à convertir, les forçant à voir en face l'obscurité qu'ils s'évertuent à nier. Le cadavre grimaçant, c'est à la fois cet homme du passé revenu d'outre-tombe hanter le civilisé, le contraignant à affronter les dilemmes moraux auxquels il veut échapper à tout prix. C'est aussi la figure de l'inhumain, de cette immanente bestialité qui signe définitivement  l'appartenance de l'animal humain à la nature. 

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Au milieu du marasme, des amours inquiètes et véritables voient pourtant le jour, des amitiés fleurissent et des liens d'une incroyable intensité se tissent. Le guerrier cuirassé découvre par devers lui qu'il peut encore pleurer lorsque son fils devenu un jeune homme lucide lui révèle non sans sagesse la possible réconciliation du jour et de la nuit. 

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C'est à cette élémentaire et fondamentale condition que les forces inconscientes trouveront dans la réalité une expression plus apaisée et moins malheureuse, ce qui, convenons-en, est tout sauf évident si on en juge par les motivations qui sont celles des dirigeants de notre "monde". A dire vrai, le spectacle que livrent les Poutine, Trump, Erdogan, les Macron et consorts laisse penser qu'à l'évidence les morts vivants ont de beaux jours devant eux.

 

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29 mars 2019

Déroute printanière : Pascal et Spinoza, du réactif à l'actif

Par devers soi

I

J'ai longtemps admiré Pascal, son sens aigu du tragique, ses traits fulgurants, incisifs, ses éclairs de féroce lucidité au milieu du néant, trouant les espaces infinis de leur grandiose gravité, au point de faire vaciller le moi, de le dissoudre dans l'angoisse qui monte devant l'universelle caducité. J'ai senti dans ma chair le frisson d'une "nuit de feu" comme une révélation, qui prit chez moi une forme résolument inversée. Non pas l'affliction doloriste menant au crucifié et la mortification d'un corps concupiscent, mais plutôt la jubilation de l'esprit délivré de la tyrannie du sens, découvrant sa féconde imposture, sa puissance vitale dans le Tout de la réalité.

Il fallait pour cela conjuguer l'expérience de la dépossession et de la dé-raison universelles à la découverte d'une antimétaphysique -une métaphysique du hasard, démocritéenne, nietzschéenne, rossetienne pour me mener au plus loin de la transcendance et de la haine du corps, aux antipodes d'"un moi haïssable" et "plein d'ordures".

Aujourd'hui, "ce vrai chrétien" comme l'appelle Nietzsche dans Les divagations d'un inactuel (Crépuscule des idoles) m'irrite par le régime d'affects que je sens à l'oeuvre dans les Pensées et par ses intentions apologétiques. Son projet me paraît de plus en plus manipulatoire. Il vise à créer les conditions d'une angoisse existentielle majeure avec la force de ses intuitions pour la convertir en Dieu, seul garant d'un Salut universel au milieu de "la branloire pérenne". Sa détestation des atomistes, des pyrrhoniens, sa virulence contre Descartes et Montaigne, contre les libertins, les athées sont les indices d'un rapport à la vision tragique qu'il expérimente, partage mais qu'il abhorre en vérité.

Sa lecture est utile pour comprendre ce que signifie "un type de vie", une idiosyncrasie souffreteuse et d'autant plus anti-artiste, comme dit Nietzsche qu'elle ne l'est pas toujours. Elle est utile pour lire au coeur de "l'esprit de finesse" un travail de dévoration, un acharnement masochiste, une haine rentrée consistant à retourner la force vitale contre elle-même pour être sauvé dans l'au-delà. Le génie de Blaise aura travaillé toute sa vie contre Pascal, par devers lui, au plus près de ses intuitions de physicien, au plus loin de ses intentions de moraliste, thuriféraire d'une foi cadavérique réservée à quelques-uns. C'est l'anti-Pascal en Pascal qui fait son oeuvre et sa force. La grandeur de l'homme est très précisément ce qu'il a cherché à combattre : son côté obscur.

Vitale

II

Spinoza passe le plus souvent pour un penseur de la joie, un promoteur de la béatitude, de la puissance vitale, de la libération personnelle, autant de raisons dont profitent les vendeurs de sagesses à bon marché. La dureté de L'Ethique, son âpreté formelle ne sont pas séparables de la géométrisation des passions qui consiste à rationaliser les affects et les affections, les rapportant à leur origine naturelle au même titre que les autres phénomènes physiques. Si la joie est en effet une expérience vitale d'augmentation de sa dynamique propre, son étude procède d'un examen méticuleux des ressorts de l'envie, de l'antipathie, de la jalousie, de l'avarice, de l'orgueil, de la mésestime, de l'indignation, de la crainte, de l'espoir, c'est-à-dire de la Haine dont la tristesse est le corollaire. Comment penser ce qui apparaît spontanément comme un pur négatif en soi ? Comment se heurter à la secrète causalité qui détermine l'esprit et affecte le corps d'une diminution immédiate de sa puissance ? Comment accepter de défaire l'illusion d'un moi souverain, responsable et disposant d'une volonté libre ?

Si la joie séduit, c'est qu'elle fonctionne de manière programmatique comme une fin heureuse, comme un idéal délesté de la pesanteur du monde. C'est là qu'est l'illusion éthique, la recette facile d'un projet sans processus, d'un objectif sans réforme douloureuse, sans l'investigation patiente et sérieuse vers les profondeurs intolérables de ses passions personnelles et des relents nauséabonds qui les accompagnent. C'est pourtant le chemin emprunté par Spinoza.

A ce niveau, chacun peut mesurer sa force propre. Qui pour voir en face sa haine, la reconnaître pour lui-même, comme une expression de ses affects ? Qui pour se plonger dans les causes profondes de ce vortex qui oeuvre à la destruction de l'autre comme de soi ? Qui pour reconnaître sa voracité pulsionnelle, ses dégoûts les plus archaïques et bien plus difficile encore, les déterminations dissimulées dans les plis de nos projections à l'endroit de ceux qui nous irritent ? 

L'immense mérite de Spinoza consiste à extraire entièrement le fonctionnement psychique de la logique du sens et d'une raison ordonnée à ses intentions morales. "Ni rire, ni pleurer, ni condamner, mais comprendre." Cette extraction est proprement spectaculaire et libératrice car la morale est expression de la cause extérieure en soi. Elle juge du dehors précisément parce qu'elle ne comprend pas, soumise qu'elle est à l'illusion du sens comme au délire de l'imagination. Elle impose des buts, des intentions, des prescriptions. Elle interprète sans rélâche, encore et encore et ne cesse de hiérarchiser en fabriquant du bien et du mal, du blanc et du noir. Elle ordonne le devoir-être et fixe le sens des choses affaiblissant la pensée, produisant un corps souffreteux.

Morale et religion réclament des intentions, des significations, des directions, une providence, des responsables, un Créateur. Bref, elles fabriquent du mystère à tour de bras en postulant des orientations imaginaires. Au contraire, expliquant les processus par leurs causes, Spinoza vide la haine, la joie et l'existence humaine mais aussi la nature ou dieu de toute intention signifiante. Dès lors, le mystère de l'homme s'évanouit, le mystère de dieu se désagrège dans la causalité universelle. Moins le monde a de mystère sous l'effet de la causalité, plus sa présence devient énigmatique. Telle est l'audace spinoziste ! Le monde est sans pourquoi et il s'agit de faire avec. C'est face à cette énigme que le philosopher devient authentiquement actif et que la joie devient tragique. 

III

Spinoza n'est pas seulement l'anti-Pascal, il en est l'antidote sur le terrain philosophique.

 

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