DEMOCRITE, atomiste dérouté

05 juin 2019

The Walking Dead ou l'inconscient en marche

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Après "Game of Thrones", je viens d'achever le visionnage de la série "The Walking Dead", huit saisons consacrées à un monde dévasté par l'apparition d'un virus transformant les morts en zombies assoiffés de sang et condamnant les survivants à échapper à toute morsure dont l'effet précipiterait la mutation et conduirait immanquablement au même résultat. Dans cette débâcle généralisée qui ressemble à une apocalypse, les rescapés tentent par tous les moyens de se protéger en s'organisant au milieu d'un monde qui ne fait précisément plus monde.

Je n'ai jamais éprouvé le moindre attrait pour les histoires de morts-vivants, pour les jets intempestifs d'hémoglobine, pour les corps cadavérisés, éventrés ou décharnés, pour des crânes aux orbites explosées et pourtant, cette série m'a complètement embarqué.

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Qu'ai-je donc vu là-dedans sinon le sillage tourbillonnaire et monstrueux d'un état de nature d'une radicalité telle qu'il m'a fourni l'image saisissante de l'homme évoluant à l'extérieur de ce qui fonde la sociabilité banalement extorquée comme dit Kant par les institutions, les normes sociales, les conventions et l'ordre politique ? Ici, nous sommes de plain pied chez Hobbes, abandonnés à la plus éprouvante insécurité, à l'angoisse de la mort qui rôde partout et dont le faciès étique et hideux devient la métaphore du désir heurté à tout moment par le désir des autres. La violence est la seule règle mais une règle qui ne trace jamais le droit tant la courbure excentrique de l'individu s'y exprime pour tenter de se garantir soi-même ou de garantir le peu de famille qui reste.

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Dans Game of Thrones, on sent venir du Nord la glaciale morsure des Marcheurs Blancs, autre métaphore possible d'une nature niée, refoulée depuis trop longtemps et dont la force accumulée finit par se déverser sur une humanité affairée, centrée sur ses intérêts mesquins et sa ridicule logique de domination. L'insignifiance de la vie devient ici palpable, sensible et dramatique. Le drame croise le tragique du néant qui agite l'humaine condition dans sa folie coutumière. Ici, les hommes, provisoirement unis trouveront de quoi liquider pour un temps le refoulé dans une mise à l'épreuve de leur intelligence collective.

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Dans "The Walking Dead" il n'y a plus de lois et les "communautés" d'une extrême précarité s'affrontent. A la désorientation existentielle posant cruellement la question du sens du vivre s'ajoute l'étrange relation jamais questionnée avec ces morts qui décidément refusent de mourir tout à fait et qui, de surcroît, semblent avoir des tas de comptes à régler avec les vivants. Dans cette série américaine, il est fait mention, en passant, de certaines traditions indiennes disparues. Il n'est pas impossible que ces zombies rappellent l'américain moyen aux fondations de son empire, à l'éradication sans pareille des cultures traditionnelles, à ces dizaines de millions de "sauvages" exterminés et dont les âmes errantes - les rôdeurs comme les appellent les personnages principaux, flottent encore dans les plaines désormais envahies de buildings et de puissance phallique démembrés.

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Retour inlassable du refoulé. La dette n'a jamais été payée. Une dette "dévorante", une dette de sang si on peut dire dont on ne se débarrasse pas même si les morts ne meurent véritablement que lorsqu'on leur a transpercé le crâne d'une flèche, d'une balle ou d'un coup de couteau ! La tête demeure, semble-t-il, le siège d'une âme aliénée à la toute puissance de la pulsion qu'il s'agit de détruire. Qui se trouve libéré par ce geste capital ? Le mort ou le vivant ? Si le vivant sauve sa peau, d'autres morts viendront car leur nombre est infini. On ne détruit pas la pulsionnalité sans détruire la vie elle-même.

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Ces "rôdeurs" représentent en somme la métaphore la plus immédiatement saisissable de l'activité pulsionnelle inconsciente rétive à tout principe de réalité, insoumise et irrationnelle, avançant inexorablement vers son morbide accomplissement. L'inconscient est en marche et ne cessera jamais d'insister, de persister tant qu'il y aura des vivants à convertir, les forçant à voir en face l'obscurité qu'ils s'évertuent à nier. Le cadavre grimaçant, c'est à la fois cet homme du passé revenu d'outre-tombe hanter le civilisé, le contraignant à affronter les dilemmes moraux auxquels il veut échapper à tout prix. C'est aussi la figure de l'inhumain, de cette immanente bestialité qui signe définitivement  l'appartenance de l'animal humain à la nature. 

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Au milieu du marasme, des amours inquiètes et véritables voient pourtant le jour, des amitiés fleurissent et des liens d'une incroyable intensité se tissent. Le guerrier cuirassé découvre par devers lui qu'il peut encore pleurer lorsque son fils devenu un jeune homme lucide lui révèle non sans sagesse la possible réconciliation du jour et de la nuit. 

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C'est à cette élémentaire et fondamentale condition que les forces inconscientes trouveront dans la réalité une expression plus apaisée et moins malheureuse, ce qui, convenons-en, est tout sauf évident si on en juge par les motivations qui sont celles des dirigeants de notre "monde". A dire vrai, le spectacle que livrent les Poutine, Trump, Erdogan, les Macron et consorts laisse penser qu'à l'évidence les morts vivants ont de beaux jours devant eux.

 

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29 mars 2019

Déroute printanière : Pascal et Spinoza, du réactif à l'actif

Par devers soi

I

J'ai longtemps admiré Pascal, son sens aigu du tragique, ses traits fulgurants, incisifs, ses éclairs de féroce lucidité au milieu du néant, trouant les espaces infinis de leur grandiose gravité, au point de faire vaciller le moi, de le dissoudre dans l'angoisse qui monte devant l'universelle caducité. J'ai senti dans ma chair le frisson d'une "nuit de feu" comme une révélation, qui prit chez moi une forme résolument inversée. Non pas l'affliction doloriste menant au crucifié et la mortification d'un corps concupiscent, mais plutôt la jubilation de l'esprit délivré de la tyrannie du sens, découvrant sa féconde imposture, sa puissance vitale dans le Tout de la réalité.

Il fallait pour cela conjuguer l'expérience de la dépossession et de la dé-raison universelles à la découverte d'une antimétaphysique -une métaphysique du hasard, démocritéenne, nietzschéenne, rossetienne pour me mener au plus loin de la transcendance et de la haine du corps, aux antipodes d'"un moi haïssable" et "plein d'ordures".

Aujourd'hui, "ce vrai chrétien" comme l'appelle Nietzsche dans Les divagations d'un inactuel (Crépuscule des idoles) m'irrite par le régime d'affects que je sens à l'oeuvre dans les Pensées et par ses intentions apologétiques. Son projet me paraît de plus en plus manipulatoire. Il vise à créer les conditions d'une angoisse existentielle majeure avec la force de ses intuitions pour la convertir en Dieu, seul garant d'un Salut universel au milieu de "la branloire pérenne". Sa détestation des atomistes, des pyrrhoniens, sa virulence contre Descartes et Montaigne, contre les libertins, les athées sont les indices d'un rapport à la vision tragique qu'il expérimente, partage mais qu'il abhorre en vérité.

Sa lecture est utile pour comprendre ce que signifie "un type de vie", une idiosyncrasie souffreteuse et d'autant plus anti-artiste, comme dit Nietzsche qu'elle ne l'est pas toujours. Elle est utile pour lire au coeur de "l'esprit de finesse" un travail de dévoration, un acharnement masochiste, une haine rentrée consistant à retourner la force vitale contre elle-même pour être sauvé dans l'au-delà. Le génie de Blaise aura travaillé toute sa vie contre Pascal, par devers lui, au plus près de ses intuitions de physicien, au plus loin de ses intentions de moraliste, thuriféraire d'une foi cadavérique réservée à quelques-uns. C'est l'anti-Pascal en Pascal qui fait son oeuvre et sa force. La grandeur de l'homme est très précisément ce qu'il a cherché à combattre : son côté obscur.

Vitale

II

Spinoza passe le plus souvent pour un penseur de la joie, un promoteur de la béatitude, de la puissance vitale, de la libération personnelle, autant de raisons dont profitent les vendeurs de sagesses à bon marché. La dureté de L'Ethique, son âpreté formelle ne sont pas séparables de la géométrisation des passions qui consiste à rationaliser les affects et les affections, les rapportant à leur origine naturelle au même titre que les autres phénomènes physiques. Si la joie est en effet une expérience vitale d'augmentation de sa dynamique propre, son étude procède d'un examen méticuleux des ressorts de l'envie, de l'antipathie, de la jalousie, de l'avarice, de l'orgueil, de la mésestime, de l'indignation, de la crainte, de l'espoir, c'est-à-dire de la Haine dont la tristesse est le corollaire. Comment penser ce qui apparaît spontanément comme un pur négatif en soi ? Comment se heurter à la secrète causalité qui détermine l'esprit et affecte le corps d'une diminution immédiate de sa puissance ? Comment accepter de défaire l'illusion d'un moi souverain, responsable et disposant d'une volonté libre ?

Si la joie séduit, c'est qu'elle fonctionne de manière programmatique comme une fin heureuse, comme un idéal délesté de la pesanteur du monde. C'est là qu'est l'illusion éthique, la recette facile d'un projet sans processus, d'un objectif sans réforme douloureuse, sans l'investigation patiente et sérieuse vers les profondeurs intolérables de ses passions personnelles et des relents nauséabonds qui les accompagnent. C'est pourtant le chemin emprunté par Spinoza.

A ce niveau, chacun peut mesurer sa force propre. Qui pour voir en face sa haine, la reconnaître pour lui-même, comme une expression de ses affects ? Qui pour se plonger dans les causes profondes de ce vortex qui oeuvre à la destruction de l'autre comme de soi ? Qui pour reconnaître sa voracité pulsionnelle, ses dégoûts les plus archaïques et bien plus difficile encore, les déterminations dissimulées dans les plis de nos projections à l'endroit de ceux qui nous irritent ? 

L'immense mérite de Spinoza consiste à extraire entièrement le fonctionnement psychique de la logique du sens et d'une raison ordonnée à ses intentions morales. "Ni rire, ni pleurer, ni condamner, mais comprendre." Cette extraction est proprement spectaculaire et libératrice car la morale est expression de la cause extérieure en soi. Elle juge du dehors précisément parce qu'elle ne comprend pas, soumise qu'elle est à l'illusion du sens comme au délire de l'imagination. Elle impose des buts, des intentions, des prescriptions. Elle interprète sans rélâche, encore et encore et ne cesse de hiérarchiser en fabriquant du bien et du mal, du blanc et du noir. Elle ordonne le devoir-être et fixe le sens des choses affaiblissant la pensée, produisant un corps souffreteux.

Morale et religion réclament des intentions, des significations, des directions, une providence, des responsables, un Créateur. Bref, elles fabriquent du mystère à tour de bras en postulant des orientations imaginaires. Au contraire, expliquant les processus par leurs causes, Spinoza vide la haine, la joie et l'existence humaine mais aussi la nature ou dieu de toute intention signifiante. Dès lors, le mystère de l'homme s'évanouit, le mystère de dieu se désagrège dans la causalité universelle. Moins le monde a de mystère sous l'effet de la causalité, plus sa présence devient énigmatique. Telle est l'audace spinoziste ! Le monde est sans pourquoi et il s'agit de faire avec. C'est face à cette énigme que le philosopher devient authentiquement actif et que la joie devient tragique. 

III

Spinoza n'est pas seulement l'anti-Pascal, il en est l'antidote sur le terrain philosophique.

 

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23 janvier 2019

Epicure à Biarritz

 Atlantique

I

L'hiver est propice au repli, à l'attitude réflexive qui m'incite à me tourner au dedans de moi-même. Dans ce mouvement de somnolence se glisse parfois le sentiment obscur d'être tel un ludion flottant à la surface d'un océan soumis aux caprices des profondeurs, au dynamisme d'une houle indéterminée liée à des forces et des flux extérieurs. Nous sentons et nous expérimentons que l'essentiel n'est pas ce curieux miroir qui fait danser le moi et ses personnages sur cette étendue liquide offerte aux regards du monde. Le sol ferme ayant disparu, me voilà aimanté vers un gouffre sans visage. La lueur ombreuse de l'impensé peut alors irriguer la conscience d'une vertu nouvelle, d'une force qui la ramène à son origine. Pour les vieux briscards, les Déroutés et autres Nomades vagabonds de ce monde, conscients de leur imposture essentielle, quelque chose remonte à la surface comme le souvenir de ce que nous n'avons jamais cessé d'être, ce quelque chose qui nous imposa un jour de vivre en apnée, coupés en deux, chacun arraché à son propre tumulte, dessaisi de cette part idiote de soi dont l'expression est devenue proprement indistincte. Les sirènes chantent à Ulysse, l'entravé volontaire, l'envoûtante mélopée de son versant nocturne et féminin, la Chose qu'il lui faut absolument tenir à distance, cette Vérité qu'il veut entendre et saisir, cela même qui l'entraînerait dans les abysses et lui ferait perdre son nom.

II

Samedi dernier, au réveil, j'ai su instantanément que nous allions nous rendre avec Sibylle à Biarritz alors même que la veille au soir j'avais quasiment renoncé à entreprendre ce déplacement. La nuit porte conseil, dit-on. L'idée de passer le WE au plus près des vagues atlantiques, mais aussi d'aller écouter notre ami Frédéric Schiffter deviser sur la portée philosophique d'Epicure furent des stimulations suffisantes pour me soustraire à l'horizontalité matutinale. Je ne fus pas déçu. Notre philosophe balnéaire fit, sans la moindre note, une étude de la quasi totalité de La Lettre à Ménécée, analysant le tétrapharmakon à la lueur de la physique atomistique dans une salle comble, pleine de têtes aussi grisonnantes que séduites, incontestablement captivées par la prestance de l'orateur.

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Avec cette dose de chic et d'élégance, de distance amusée et d'intensité dans le regard, Frédéric fit une lecture schopenhauerienne du penseur de Samos, procédant d'un constat physiologique préalable, puisque toute philosophie est d'abord la pathographie de son auteur. Epicure, ce maigrichon valétudinaire souffreteux ne pouvait proposer qu'une philosophie à la mesure de son idiosyncrasie avec pour principale ambition une ascèse – bien loin du stéréotype du sybarite qui colle généralement à l'épicurien, en fait un art mineur consistant à cultiver les "désirs naturels et nécessaires" pour équilibrer l'âme et le corps (ataraxie et aponie). En effet, il n’y a pas grand-chose de commun avec la jouissance maximale recherchée par Calliclès le sophiste dans le Gorgias de Platon ou l'hédonisme majeur d’Aristippe et des Cyrénaïques.

Cette manière assez cinglante de dégonfler les idoles par la légèreté du propos n'est pas pour me déplaire même si je ne partage sur le fond qu'assez peu la lecture qui est faîte ici du programme épicurien, vidé pour l'occasion de sa dimension psychothérapeutique comme du travail sur les fictions de l’imagination. La caricature et la censure exercées contre l'épicurisme par les stoïciens puis les chrétiens montrent combien il y a du sulfureux et de l'infréquentable dans cette doctrine qui n’est pas une morale. Nous avons avec Frédéric un désaccord assez net. L'homme serait-il condamné à demeurer un gamin de 5 ans terrorisé par les fantômes qui courent sous son lit ou dans l'enfer des religions superstitieuses et de la vie post-mortem ? Non seulement, je ne le pense pas mais je sais par expérience que le travail psychique est susceptible de produire des réagencements, des distanciations symboliques, des déplacements utiles, introduisant du jeu sous l'effet d'une prise de conscience dans l’expression pulsionnelle. L’épicurisme crée des médiations précieuses et des outils qui ramènent l’homme à sa mesure dans le tout de la nature. Mais peu importe ici ce désaccord. Je connais depuis longtemps l'aversion du "philosophe sans qualités" pour tout enjeu éthique et somme toute, pour ce qui peut se comprendre comme un certain amour de la vie tel qu'il est pensé par les atomistes et plus tard par Spinoza, Nietzsche ou Clément Rosset.

D’ailleurs et sans doute avec raison, le public reste peu sensible à l'intervention que je propose comme aux rappels théoriques que je souligne. Et pour cause. C’est que ce n'est pas tout à fait Epicure qu'il venu entendre mais bien plus ou bien mieux, comme on voudra, la voix de leur philosophe balnéaire préféré (il n’y en a qu’un) aux indéniables blandices, capable de mettre en œuvre avec ce bel esprit de finesse et ce style qu'on lui connaît, la subtile et redoutable maxime de Pascal : "Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher".

 III

Glisse

Après l’excellent moment passé en compagnie d'Epicure, de la Schifftérina et de Frédéric, nous retrouvons la douceur des plages baignées de lumière et les lames puissantes sur lesquelles dansent d’autres surfeurs. Je m’étonne de ce désir de glisse qui consiste à demeurer le plus longtemps possible à la surface, au plus proche de l’écume et de la déferlante, arraché au magnétisme des profondeurs. L’océan produit sur moi un sentiment mélangé d’excitation jubilatoire et d’attention contemplative. Ma sensibilité démocritéenne et lucrétienne se réveille au contact des tourbillons : Turbantibus aequora ventis

 

Onde à Capbreton

 L’intuition du mouvement prend ici une consistance particulière. La vague condense la force du vent en une matière d’autant plus sensible qu’elle est insaisissable. Le récif nous rappelle au caractère moléculaire de l’eau qui se fracasse et vole dans les airs en se déchirant. La houle est la métaphore liquide du réel d’où tout procède. Le Tout de la nature enveloppe chaque chose singulière. Cette paradoxale jonction du particulier à l'universel fait le sens métaphysique de l'homme, son articulation à une forme d'éternité qu'il est possible de reconnaître jusque dans son idiosyncrasie sous la forme d'une intuition fulgurante, d'une "science intuitive" d'autant plus rapide et accélérée (une pensée à la vitesse de l'éclair comme le note Deleuze dans ses leçons sur Spinoza) qu'elle se donne à l'esprit en se retirant. 

Peut-être est-ce cela que la photographe tente de saisir dans son "objectif" tourné vers l'incessant mouvement des vagues et les reflets incandescants de l'astre majeur. Les simulacres voltigent tout en disparaissant. Ils nous indiquent une loi de nature, loi tragique, loi de l'impermanence : "C'est le même temps que celui de la naissance du plus grand bien, et celui de sa destruction". Epicure, Sentences vaticanes, 42

 

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23 novembre 2018

Sagesse de la temporalité végétale

Brumes d'aurore

Nous basculons inexorablement dans l'hiver. La couverture flamboyante de l'automne laisse peu à peu place aux tonalités grises qui signent le repli du végétal dans l'oubli et le sommeil figé de la Terre. C'est là la grande sagesse de ces vivants qui abandonnent l'agitation de la surface aux nomades excentriques que nous sommes, nous les humains affairés et sans gîte. 

Cimes d'Ansabère - Aspe

 L'arbre, dans sa vertu millénaire, est un modèle d'éco-philie. Il s'enracine dans la Terre-Amie sans la détruire ni la haïr. Ouvert sur le ciel aérien l'été, il s'endort, se régénère dans l'humus recouvert de feuilles.

Billare - Lescun

 Comment ne pas songer à ralentir notre frénésie, notre activisme délétère ? Comment ne pas sentir dans cette langueur végétale la temporalité qui convient aux êtres sensés ?

Lac blanc - Néouvielle

 Les choses ne se font-elles pas d'elles-mêmes, "nature naturante, nature naturée", rythme impensable et oublié, d'autant plus fécond qu'il ne se laisse jamais saisir dans les mots ? 

Lume d'automne - Barèges

 

Blandices d'automne

 La saison ne vient pas quand je veux, elle vient quand elle le veut, à un rythme si imperceptible que toutes les transformations qui font la beauté de ces paysages ouverts sur les cimes pyrénéennes demeurent silencieuses et sans raison. Voilà pourqui nous ne les remarquons pas.

Rigueur hiémales

Il est essentiel de faire retour vers l'originaire, retrouver en soi l'élémentarité des processus créatifs pour devenir sensible à la puissance énigmatique de ce qui s'est ainsi constitué sans intention.

Clameurs verticales - Vallée d'Ossau

 

Clameurs verticales 2

 L'aurore volcanique passe comme une danse vagabonde offerte aux poètes du présent et avec elle nos conventions se consument dans le brasier de l'incertain.

Embrasement

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24 juillet 2018

La Nature infinie

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"Quand j'écoute la Nature, je suis partagé entre le sentiment de la multiplicité et celui de l'unité fondamentale. Ma conception de la Nature, qui est dans l'infini et dans l'éternité, est une conception métaphysique, puisque la métaphysique est cette partie de la philosophie qui a affaire à la totalité de ce qui est. Le silence de la Nature devient alors métaphysique parce qu'il amène dans mon esprit des idées. Si je suis dans la solitude profonde dans la Nature, si je tourne mes regards dans la profondeur illimitée du ciel, vers l'infini du ciel, je songe que nul savant, ni Einstein ni ses successeurs, ne peut atteindre la totalité de la Nature. Un cosmologiste ne peut dire quel rapport il y a entre l'Univers du Big Bang et la totalité de la Nature. Par conséquent, je peux m'appuyer sur mes évidences immédiates qui me disent que l'univers est infini (indéfini), que nous sommes environnés par l'infini. La clef de la sagesse est qu'il faut penser toute chose sur le fond de l'infini."

Marcel Conche, Epicure en Corrèze

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16 juillet 2018

Le foot : antisport et misère humaine

 

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Il est pour le moins intrigant d'observer à bonne distance l'hystérie collective qui s'empare des peuples à l'occasion de la coupe du monde de football. Le football, un sport ? Rien n'est moins sûr. Il suffit d'assister à quelques matchs pour être immédiatement saisi par le joli portrait de l'humanité que dessinent ces champions de la triche. Certes, on ne demande pas à des footballers d'être des parangons de haute vertu mais l'image pathétique qu'ils renvoient sous des tonnerres d'applaudissements interroge les phénomènes d'identification qui les portent et les supportent.

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Pas une action, pas un moment d'intensité sans un tirage de maillot, sans un agrippement, un fauchage, une prise de judo, la projection de l'adversaire ! Une fois leurs forfaits accomplis, voilà nos héros gesticulant sans vergogne pour signifier "je n'ai rien fait, il est tombé tout seul !". Le carton jaune fait l'objet d'un calcul. Sa valeur dépend de la "dangerosité" de l'action entreprise par l'équipe adverse de sorte qu'envoyer le rival au tapis, quitte à lui broyer les tibias ou les genoux, peut valoir le coup ! De même, les lamentables jérémiades des joueurs tombés au sol, roulant de tous côtés de douleur afin obtenir déloyalement un coup franc montrent à quel niveau de moralité se hissent ces idoles. Que l'arbitre prenne sa décision et voilà nos souffreteux contorsionnés cavalant à nouveau comme des lapins ! La simulation, la dissimulation, le mensonge, la roublardise sont ici la règle et offrent un beau spectacle pour une jeunesse avide de modèles. 

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Verrait-on pareils gestes au volley-ball, au hand-ball, au tennis et même en boxe anglaise ou française ? L'auteur de la moindre attitude antisportive serait immédiatement sanctionné et sorti du terrain ou du ring. L'esprit du sport se reconnaît à la sublimation relative de la violence dans la maîtrise de soi et dans l'acceptation des règles collectives. Le football n'est pas un sport mais la mise en scène outrancière de la violence sociale et de l'arrivisme de ceux qui courent derrière la reconnaissance et les millions qui l'accompagnent. 

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D'où vient que ces pratiques consternantes ne suscitent pas une réprobation collective alors qu'elles sont rendues visibles comme jamais lors des ralentis filmés en gros plans ? D'où vient que des masses se sentent portées par des immatures capables de transgresser toutes les valeurs supposées du sport ? C'est que ce narcissisme de la réussite est à l'image de l'homme contemporain et plus largement à l'image de l'homme pulsionnel prêt à tout pour gagner. Les footballers ont au moins le mérite de nous offrir une leçon d'anthropologie machiavélienne : "On peut dire en effet généralement des hommes qu'ils sont ingrats, inconstants, dissimulés, tremblants devant les dangers et avides de gain." (Le Prince, chap. XVII)

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Oui mais quel gain ? Pour les joueurs, des primes de plusieurs centaines de milliers d'euros et des contrats futurs mirifiques. Pour le politicien ? Une formidable récupération médiatique dont le bénéfice est bien supérieur au costume présidentiel détrempé pour l'occasion. Pour les médias, des parts de marché et le culte du bla-bla à l'infini. Pour les autres, c'est-à-dire les masses, quoi donc ? Car enfin, qu'est-ce que les Français ont de plus qu'hier avec cette coupe sinon un butin imaginaire, un fétiche qui ne change rien à leur situation ? Peut-être un sursaut d'orgueil dans une affirmation identitaire et phallique ? Et plus fondamentalement, que nous apprend cette pratique mondialisée sinon qu'elle nous met en présence de la caducité totale des activités humaines, de l'insignifiance de ce monde et de ses productions imaginaires ? Par leur petitesse morale, par leur obscénité, les héros du ballon rond donnent à contempler la misère universelle, le vide autour duquel gravitent les sociétés humaines. Si courir derrière un ballon n'a pas grand sens, courir derrière une image, derrière du pognon, derrière la reconnaissance sauve les apparences ce qui n'est pas tout à fait rien. Jadis, les empereurs distrayaient les foules avec du pain et des jeux. Aujourd'hui, on a le ballon, la pub et le pognon, autant dire "'la même chose mais autrement".

 

 

 

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20 juin 2018

Relation de plaisir - relation de désir

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Suite à un café-philo relatif au désir, une idée importante est apparue vers la fin entre ce qu'il conviendrait d'appeler une relation de plaisir et une relation de désir. La première caractérise un type de lien dans lequel le sujet est mu par la recherche assidue et persistante d'une satisfaction momentanée, agréable (voir PS), sans autres enjeux apparents que l'expérience immédiate : plaisir de boire un verre, de déjeuner et diner avec d'autres, plaisir de rire, de festoyer, de discuter, de regarder la télévision, de s'abandonner aux sirènes d'une relative excitation physiologique. Voilà l'oeuvre du principe de plaisir. Comme l'a bien vu Freud et bien avant lui Epicure, l'appareil psychique fuit spontanément la douleur, le déplaisir en recherchant sans cesse la polarité opposée, ce qui exprimerait ici des pulsions d'autoconservation dont le bénéfice est assez évident mais dont le risque est aussi la déréalisation. Ce qui vient corriger pour partie ce risque est le principe de réalité contraignant le sujet à l'adaptation et au compromis.

La seconde relation -de désir, peut s'entendre comme l'expression d'une relation d'intégration par laquelle le sujet laisse une place à la polarité multiple de son désir et se propose de rencontrer aussi l'autre dans son désir. Cette relation est d'emblée problématique, délicate, risquée, aventureuse, contradictoire et complexe mais aussi vivante que peut l'être un tissu vivant apte à se transformer par métabolisations successives d'éléments divers. Sans doute tente-t-elle l'exploration d'un noeud qui articule les divers plans de la vie intérieure : imaginaire, symbolique et réel dans une recherche et une expression d'autant plus impliquantes qu'elle peut se tourner vers l'autre.

Si la première relation est centripète et considère le désir comme moyen de combler un manque à la manière du besoin, la seconde est plutôt centrifuge en ce que le désir pousse le sujet à se heurter d'une part à sa propre énigme -l'énigme de son désir, d'autre part à celle d'autrui (altérité) sous la forme de l'intersubjectivité. C'est là qu'un acte de pensée devient possible autour de ce centre obscur qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre mais qui rend la relation aussi intéressée (au sens de Heidegger) que dynamique. Notons que ces deux modalités configurent le désir soit comme manque défini ainsi par Platon et Schopenhauer, soit comme puissance  par Spinoza, Nietzsche et Deleuze.

Si les philosophes depuis l'Antiquité se méfient du désir, ce n'est pas nécessairement parce qu'il serait mauvais en soi mais plutôt parce qu'en tant qu'appétit de l'agréable comme le note Aristote, il engage l'homme à ne plus tenir compte de la réalité en fabriquant des illusions souvent tenaces. Sans doute est-ce là une des raisons qui détermine la plupart des humains à considérer les philosophes comme des rabat-joie, comme des gens décidément trop sérieux, comme de tristes sires toujours prompts à saper le moral de ceux et celles qui font du plaisir tranquille l'unique source d'organisation relationnelle.

De là cette allergie de leur part vis-à-vis de toute forme de négativité, de discours portant sur la souffrance, la difficulté de vivre, l'angoisse ou l'inquiétude structurelle qui accompagne la vie psychique. Certaines personnes préfèrent considérer que tout va bien coûte que coûte dans une attitude qui transpire le déni des profondeurs voire la forclusion. Cela n'a rien de condamnable en soi. Toutefois, il est aisé d'entendre derrière cette organisation pulsionnelle caractéristique un système plus ou moins efficace de verrouillage maintenant les pulsions agressives hors de la représentation grâce au divertissement ou à cet art de la diversion comme dit Montaigne. Ainsi, la relation de plaisir ne peut-elle devenir qu'un moyen d'entretenir une consommation de plaisirs successifs sans interroger quoi que ce soit du désir du sujet, en le tenant à l'écart de sa propre réalité comme de celle d'autrui. On peut se demander si dans cette configuration la présence de l'autre ne vaut pas que par le vide qu'elle doit remplir et non par les enjeux qu'elle pourrait susciter, relation circulaire et tautologique sans tiers dont les émanations sentent la fixité à la norme, ce que Canguilhem appelle le pathologique.

Notons que c'est ici que se distingue une conscience philosophique d'une conscience qui ne l'est pas. "Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse" écrit Epicure. Oui, mais il ne s'agit nullement d'un point de départ imaginaire fondé sur une cécité personnelle et une incapacité introspective. Pour parvenir au plaisir éthique du sage qui ne soit pas que le reliquat d'une déréalisation, il est indispensable d'opérer par la pensée "un travail du négatif" par lequel le sujet interroge la contrariété de son désir, non pour la nier mais pour lui donner une forme créative dont l'amitié peut devenir le cadre privilégié. Si la relation de désir laisse une place au plaisir ce n'est pas par simple commodité mais plutôt de surcroît. Plus que de plaisir alors, cette relation peut s'accompagner d'une joie qui n'est certes pas garantie mais qui a au moins le mérite de prendre le risque de la création, ce qui n'est jamais l'enjeu d'une relation de plaisir.

PS : On peut établir une analogie avec la distinction kantienne entre l'agréable et le beau dans la Critique du jugement. L'agréable est toujours un jugement relatif, autocentré portant sur un plaisir passager ; le beau est un jugement tourné vers une altérité : l'universalité d'une expérience possible.

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13 juin 2018

Gardeure de troupeaux

Ayo, gardeure de troupeaux

L'autre jour, profitant d'une accalmie, si rare en ces temps de marasme météorologique, j'ai filé dans les hauteurs pour une errance solitaire et féconde sur la bordure centrale de la Sède de Pan. Je n'avais pas prévu de compagnie pour cette déroute montagnarde. Et pourtant, une femelle border collie s'est liée d'un curieux amour pour moi et réciproquement -c'est comme ça que je lis la chose, et m'a accompagné tout le jour, de l'aller au retour, obéissant gentiment aux précautions que je formulais à l'approche d'un troupeau de vaches béarnaises aux aguets, répondant à mes sollicitations avec une douceur et un regard troublant qui semblait dire : nous nous comprenons. Nous partageâmes comme un vieux couple de randonneurs aguerris, boudin basque, pain au chorizo et gâteaux dans une tranquillité silencieuse et réparatrice face aux cimes pyrénéennes encore marquées par l'hiver et les neiges de printemps.

Gardeure de troupeaux

J'ai songé à Schopenhauer et à son amour des chiens, à cette reconnaissance des vivants qui transcende l'espèce et les catégorisations humaines, à sa critique bien légitime du Christianisme qui ne fonde la valeur morale qu'en la conscience de l'Homme, seule créature raisonnable, renvoyant les "bêtes" au niveau des "choses sans raison dont on peut user à sa guise" comme dit Kant. Cette conception étroite, anthropocentrique et meurtrière à l'endroit des animaux est d'une affligeante bassesse si on la compare au bouddhisme. Le vieil Arthur ne s'y est pas trompé : « Les animaux sont principalement et essentiellement la même chose que nous. » Si, comme le note La Bruyère, "il n'y a que trois événements dans l'existence : naître, vivre, mourir", qu'est-ce qui nous distingue sur le fond des autres vivants ?

Ce fut difficile et émouvant de quitter Ayo, le chienne "gardeure de troupeaux" ayant eu le sentiment d'un partage intersubjectif  autant qualitatif que silencieux, peut-être supérieur à bien des relations humaines. Avant de rentrer chez elle sous les ordres de son maître, elle se retourna 4 fois dans ma direction comme pour dire  : je me souviendrai de toi.

Ayo

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09 juin 2018

Fragments indociles 1

Œil indocile

I - Météorologie

Le mois de mai, particulièrement éprouvant sur le plan climatique fut l'occasion d'une plongée dans les méandres de l'intériorité, au coeur d'une tonicité contradictoire faite de brumes ensauvagées, d'orages tumultueux, de coups de tonnerre assourdissants, de pluies interminables. L'humeur a quelque chose d'atmosphérique, de météorique comme je l'ai souvent noté, et la dépression guette lorsque le soleil disparaît trop longtemps derrière l'inlassable férocité des nimbes atlantiques. Le ciel bas n'est pas ici la cause de cette immersion mais bien son occasion, congruence et perméabilité du corps soucieux de son propre repli et d'une sagesse en exil. Quel héros faut-il être pour accepter l'interminable descente et se risquer au plus près de la décomposition, jusqu'à la dislocation de la parole ? La sourde douleur privée de tout écho, de toute image en appelle à la vertu des profondeurs, à l'intelligence archéologique, au téméraire creusement qui ne va pas sans un certain goût pour la vérité. Sous la masse obscure de mille pitons fossilisés un autre voile ne se dissipe guère mais laisse résonner la lointaine mélopée de quelques plaies encore béantes dont les vapeurs acides courent le long des pentes de basalte jusqu'à l'improbable sortie, jusqu'à ce que le ciel se libère et que le soleil brille à nouveau.

 

II - Haine de la complexité

Mercredi dernier café-philo consacré à l'égoïsme (est-il blâmable ?). Partout où le dire se laisse prendre dans les filets de la morale, la pensée a déserté. L'usage de ce terme -l'égoïsme, traduit immanquablement le besoin holistique de faire monde et de sauver coûte que coûte un ordre préconçu, un type de hiérarchie à grands traits de simplifications outrancières. Nous ne voulons pas savoir ce que nous disons lorsque nous l'utilisons et pour cause, c'est là sa raison d'être. L'égoïste, c'est toujours l'autre et l'autre est toujours simple dès lors qu'il peut être jugé. Voilà qui sent à plein nez la réaction organique, la sueur froide d'une excitation nerveuse refoulée. Il y a de la plainte, de l'é-nervement, de l'irritation dans ce jugement, une agressivité rentrée qui condamne tout en fabriquant la magie du désintéressement dont l'altruiste est le parangon héroïque. Partout où on taxe quelqu'un d'égoïste, un juge a pris le pouvoir pour condamner ce à quoi lui, le juge, veut absolument renoncer : la complexité de son idiosyncrasie.

 

III - Le goût du barrage

"Ne pas céder sur son désir" : Combien de digues, de canaux, de murs bétonnés, d'édifices avons-nous construits pour fractionner le courant de notre intériorité et interrompre le devenir ? Combien d'idoles cristallisées infiltrées dans la psyché pour nous projeter à l'avant de nous-mêmes et nous perdre ? Combien de demandes et de transactions névrotiques pour nous tenir à distance de notre propre puissance ? Combien de symptômes et de handicaps, de paralysies et d'angoisses pour briser le flux et nous contenter d'une jouissance misérable ? Ne pas céder sur son désir, tel est le programme éthique de l'homme libre, sa vertu, son courage, sa création singulière, sa force d'âme. Chacun sait en vérité, car sa troisième oreille lui souffle le vent des profondeurs où il a à chaque fois renoncé, quand il s'est divisé au point de se compromettre dans l'aliénation et dans le jeu tyrannique des pouvoirs. Chacun peut sentir combien son dire, surtout le plus savant, teinté d'universalité n'est qu'une tragi-comédie masquant ses renoncements personnels. Céder sur son désir, voilà où se loge bien souvent ce qu'on appelle pompeusement une conscience philosophique, un art de se raconter des histoires, un art de spécialiste, d'ingénieur, de savant qui, oubliant de bricoler ou d'inventer des chemins ouverts ne cesse d'élever des barrages pour mieux céder. 

 

 

 

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20 avril 2018

Homo diffidens et vérité subjective

 

Spéculaire ?Spéculaire

 La vie sociale et relationnelle s'articule autour d'un contrat qui consiste à éviter à tout prix l'irruption de la subjectivité, de sa profondeur, de ses tourments. Cela peut intriguer mais si nous constatons la nature des affects (la paranoïa) qui conditionnent l'adaptation du moi au réel, on peut comprendre qu'il soit absolument contre-indiqué de se laisser aller à la confession publique ou à l'expression de son fond obscur. Si nous sacrifions à la norme commune c'est parce qu'il s'agit de se sauver soi-même dans les apparences du jeu social en se laissant jouer, berner, séduire. Remarquons qu'avec ce jeu c'est aussi une part de l'humanité qui est sauve contre la pulsion instinctive, contre la violence brute de la nature, contre la courbure grimaçante et torturée de nos penchants. Il est par conséquent possible de voir dans cette convention bien comprise une forme d'adaptation superficielle mais assez efficace qui est celle du polissage social et par extension d'une relative politesse. La logique du masque est la règle et le masque protège autant qu'il cache de la sauvagerie de nos impulsions.

 L'un dissimule ses complexes, l'autre la fuite de sa maisonnée, d'une femme ou d'un mari insupportable, celui-là parle de tout sauf de ce qui le meut en vérité, celle-là gravite autour d'une faille narcissique qui est d'autant plus présente qu'elle est tue, un autre enfouit ses toxicomanies, sa violence, ses traumatismes et celui-ci revendique des vertus et pratique l'envie, la jalousie sans même l'apercevoir etc. Chacun parle mais évite de dire, de se dire soi-même ou d'entendre l'autre dire ce qui l'anime en vérité. Telle est la jouissance de la parole qui fait l'économie de la rencontre intersubjective tout en donnant l'illusion d'avoir partagé bien des choses. Il est assez remarquable que le masque laisse passer un certain nombre d'éléments par devers soi, dans l'ombre de la parole. L'envers du décor circule un peu pour qui entend le non-dit du discours. 

 Toujours est-il que ce contrat que nous tissons avec les autres est à l'évidence un pacte de non-agression. Dans ce jeu, chacun prend plus ou moins plaisir à se faire passer pour celui qu'il n'est pas, à fabriquer un rôle qui le tient à distance de ses secrets comme à distance du secret des autres. Nous nous comprenons dans ce théâtre qui ne consiste pas seulement à se mentir à soi-même, à se détourner de sa condition comme l'a bien vu Pascal mais aussi et surtout à ne pas donner prise aux autres, en somme à nous protéger du risque majeur de l'exposition subjective qu'on ne pardonne guère compte tenu de son accent de vérité, rarement admissible.

 C'est dire si la rencontre est dangereuse. Se livrer, dire ce qu'il en est de ses affects réels, de ses craintes, de ses obsessions, de ses frustrations, de ses tentations reviendrait très certainement à armer l'autre, à lui fournir un arsenal prêt à l'emploi pour colporter, humilier, railler, nuire, détruire. Homo homini lupusHomo diffidensCau te. Les philosophes sérieux le savent. Se tenir à distance est une précaution nécessaire, une prudence procédant de la plus grande lucidité.

 Il y a un tel écart entre ce qu'on pourrait se raconter à soi-même si on s'y autorise dans le secret de son intimité et ce qu'on narre sur la scène sociale, qu'il faut bien admettre l'existence d'une possible coupure, d'une scission voire d'un déni des profondeurs barrées par l'intériorisation des images qui font le moi grégaire. Comment ne pas éprouver la morsure de la solitude dans ce qui pointe en nous et qui doit être maintenu hors d'état de nuire ? La solitude et l'errement subjectif sont le prix à payer pour ce refoulement organisé, un prix servant l'intérêt social et dont le moi est le prolongement sur la vaste scène de la représentation.

 Se risquer dans la parole c'est marquer un arrêt, faire étymologiquement scandale, cesser de jouer provisoirement le jeu, "ne plus céder sur son désir" comme dirait Lacan, en opposant à la défiance générale la confiance dans son propre désir, ce par quoi la vérité du sujet peut prendre sens. Mais notons que l'expression de ce désir socialement inaudible ne se fait pas sans affrontement intérieur, sans devoir vaincre la structure organisée en soi et intériorisée de la convention qui nous tient ordinairement à distance de nous-mêmes. Cette confiance est en fait la victoire d'une nouvelle hiérarchie par quoi le sujet saisit un peu mieux ce qu'il en va de lui et de son désir de vivre.

 

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