DEMOCRITE, atomiste dérouté

11 janvier 2017

Epicure : le choc des divinités

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        Imaginons un cours de philosophie consacré à l'épicurisme et plus précisément au second passage de la Lettre à Ménécée dans lequel le maître du Jardin déconstruit avec une impitoyable rigueur rationnelle les projections anthropomorphiques des hommes, empêtréés dans l'image des dieux créateurs, des dieux jaloux, revanchards, colériques, soucieux d'être priés, idolâtrés, loués, bref, des dieux se comportant stupidement comme des autocrates ou des tyrans, rongés par toutes les passions et l'hybris qui font l'animal humain. Dans un tel cours, les élèves découvriraient avec une relative stupéfaction combien les fictions de l'imagination et la peur créent des monstres, et plus grave encore, des intoxications contagieuses qui interdisent à ces mêmes humains de réfléchir et d'interroger la véritable nature de ces divinités supposées. Un dieu pourrait-il vouloir être prié, pourrait-il se mettre en colère ou se venger des hommes, pourrait-il pardonner ou récompenser ? Comment une telle niaiserie n'apparaîtrait-elle pas à l'esprit sensé comme la négation de la définition élémentaire du dieu bienheureux et parfait, jouissant dans sa perfection et son autarcie de la plus haute sagesse ? Pourquoi cette figure de la sagesse irait-elle se corrompre dans les miasmes putrides de l'humanité ? Qu'irait-elle faire dans cette galère, elle à qui rien ne manque ?

       C'est qu'en fait, les dieux n'intéressent pas réellement les hommes. Pour lutter contre l'angoisse du devenir et l'incertitude qui sont la condition même du vivre, il fallait un remède, un "pharmakon", autant dire des divinités au pouvoir "humain trop humain", des Pères de substitution comme le verra plus tard Freud. Ce remède qui fut celui des Grecs superstitieux, mais au fond de l'humanité religieuse, se révéla bien pire que le mal. Un "poison" en vérité, ce qui est précisément l'autre sens du "pharmakon", un poison capable de maintenir toutes les dominations possibles et d'entretenir dans la fausse piété, la même peur, la même inquiétude devant le hasard et l'absurdité de la vie. Que valent la compréhension rationnelle des dieux et l'acte de penser devant la peur et le désir de domination ? Et par où passe ce désir sinon par l'abrutissement des masses et les conditionnements rituels qui fondent le pouvoir traditionnel et ses hiérarchies ?

       Imaginons que ces questions se posent précisément lors de ce cours de philosophie et qu'à cet instant, il soit perturbé par des bruits provenant de la salle voisine, par une sorte de chant récréatif et lancinant, de plus en plus insistant et étrange, au point qu'on finisse par distinguer ce dont il s'agit : la récitation joyeuse d'un "Notre Père" par un groupe de bambins suivant un cours catéchétique dirigé par une Soeur dévouée ! Que pourrait bien penser à ce moment précis, l'élève de classe terminale de l'argumentation du philosophe grec, mort il y a près de 2300 ans ? Y aurait-il d'ailleurs matière à penser quelque chose de cette irruption inattentue ? Il n'est pas impossible que dans un tel contexte, le professeur de philosophie, réagisse, lui, à sa manière, levant sa tête, tournant son regard vers le plafond d'un air pénétré, en s'exclamant avec l'humilité requise : "Ciel ! un impondérable !"

 

 

 

 

 

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31 décembre 2016

Balades pyrénéennes de fin d'année

        Pour lier dans un même mouvement passé et avenir, voici quelques images de mes dernières déroutes dans la douceur béarnaise entre coteaux et Pyrénées. Cliquez sur les images

Vgnemale

 

  

Midi d'Arrens

 

 

Néouvielle

 

 

Balade en coteaux - l'Ossau

 

 

Plateau du Bénou

 

  

Massif du Ger

 

  

De rocs et de pointes

 

 

Néouvielle - Pic Long

 

 

Soum de la Pène - vue orientale

 

 

Pène - Vue occiendtale

 

  

Pic Permayou

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29 décembre 2016

Rosset entre ivresse et allégresse

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     Quelle joie matutinale d'écouter et d'entendre Clément Rosset dans Les Nouveaux Chemins parler de l'ivrognerie, de l'ivresse dionysiaque, du double, de la musique, de Nietzsche évidemment et de l'allégresse comme chemin d'accès au réel. La voix rauque, balbutiante, hésitante, dévoreuse de syllabes et de mots, décalée à la façon de Tournesol, allergique à la musique de Beethoven tel Haddock face à la Castafiore, voix indocile et faussement naïve, est à elle seule, une expérience de la belle ivresse, fruit d'une idiosyncrasie qui coïncide parfaitement avec son "idiotie" fondamentale. Voix sourde s'il en est, tant elle résonne d'une profondeur en prise directe avec l'absurdité du monde. Voix sourde qui se fait légère en sautillant d'un point à l'autre, d'une perspective à l'autre, déjouant notre impérieux besoin de logique, de continuité, de cohérence. Voix trouée par le rythme hasardeux du réel, par une ébriété philosophique d'autant plus fécondante qu'elle est déconcertante, Rosset nous emporte dans l'univers du simple qu'on n'entrevoit plus guère.

       Il y a une forme de sagesse active chez cet homme qui jamais n'attaque, ne condamne ou diminue ceux qui ne comprennent rien à ses thèses comme à celles de Nietzsche. A un de ses collègues marxiste qui s'étonne du goût de Rosset pour l'oeuvre du Moustachu à laquelle il prête, de façon ridicule, la volonté de "liquider tous les ouvriers", il répond sobrement : "Ha bon ?! Tu m'apprends, tu m'apprends !!

      Il nous rappelle, non sans enthousiasme, qu'il a puisé une part essentielle de sa compréhension de l'allégresse chez Nietzsche, à la fin du Zarathoustra, dans Le chant d'ivresse, qui initie l'esthète à la joie devant le réel pur, "la joie qui veut l'éternité de toute chose", cette joie toujours plus profonde que la tristesse.

 "Je me suis éveillé d'un rêve profond : 

Le monde est profond et plus profond que ne le pensait le jour.

Profonde est sa douleur,-

Et la joie,-plus profonde encore que la peine du coeur."

      Je ne puis oublier ce délicieux moment passé chez lui, sur la terre ensoleillée du Néo-Mexique lorsqu'il offrit aux quelques amis-philosophes dont j'étais, un Gin-Tonic sans Tonic (ou presque). Nous partageâmes une ivresse bleutée comme ses yeux d'enfant malin, comme le ciel azuréen, ivresse sensible, qu'une chèvre frondeuse vint interrompre pour signifier dans son bêlement, la fin de notre entrevue.

Démocrite Chez Clément Rosset

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28 décembre 2016

L'oreille intérieure (2) : le sommeil de l'archer

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           La figure du tigre n'est pas sans lien avec celle d'Apollon, le maître de l'arc. Sous l'apparente beauté de l'animal assoupi et de sa fourrure solaire rayée de stries ombreuses, se dissimule le terrible prédateur mangeur d'hommes, le lanceur de flèches acérées, capable de défaire une armée entière sur son propre terrain. La silencieuse harmonie est l'autre versant d'une rageuse sauvagerie. Cela revient à dire que la qualité du sommeil est à mettre en perspective avec le déploiement réel de ses forces propres dans la grande Nature. (voir l'oreille intérieure 1)

        Faudrait-il se guérir de la force vitale ? Quelle hypocrisie ! Faudrait-il réduire son espace mental au jeu macabre de son impuissance sans apercevoir simultanément tout ce à quoi on a soi-même renoncé ? Sans pressentir la sourde contamination qui s'est emparée de soi ? Allons bon ! C'est parce que le félin-dormeur se risque sur les terres ignorées de son être qu'il peut réduire à néant la troupe de parasites moribonds qui cherchent à le tenir éloigné de sa dynamique. C'est ainsi qu'il peut se laisser aller plus librement aux parages de l'intersubjectivité, au risque de la rencontre.

        En décochant ses flèches vitales aux limites du monde à la manière de l'archer Lucrétien, il voit plus loin. La plainte lancinante des insomniaques épuisés, des esprits valétudinaires se perd dans les intermondes. Au-delà de lui-même et de ses rituelles frontières, l'univers infini et les infinies possibilités d'exploration l'amènent à se déterritorialiser, s'éveillant comme jamais à la nouveauté du jour. 

 

 

L'oreille intérieure : le sommeil du félin

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          Les tigres dorment, paraît-il, dix-huit heures par journée soit les trois quarts de leur existence. J'ignore ce qu'ils vivent lorsqu'ils s'adonnent à ce repos majeur mais force est de reconnaître que la valeur de la vie ne se mesure pas nécessairement au temps passé à s'agiter en tous sens. Les félins, d'une manière générale, nous l'indiquent sous la forme d'une sagesse en acte. Le chat, ce tigre miniature, est un admirable exemple de cette pratique du repli dans les voies de l'intériorité. A ces heures, il ne dérange personne et laisse le vouloir-vivre opérer comme s'il n'y était plus.

         Pourtant, à mieux l'observer, il n'est pas rare qu'il donne des coups de pattes de-ci de-là, ce qui semble confirmer l'hypothèse selon laquelle il n'est pas totalement sans rapport avec sa condition de prédateur, vivant et mortel. Cela voudrait dire qu'il n'échappe pas tout à fait à la vie instinctive et au caprice de ce qui l'anime à son insu.

         Sans doute, en est-il de même pour nous. Le sommeil vaut comme un retrait salutaire par lequel le sujet expérimente une dissolution du moi et une étrange dynamique de désindividuation, parfois haute en couleurs et comme prise dans le jeu des formes liquides sublimées en visages, tonalités, vagues sonores, fracas du tonnerre et autres intensités primitives.

         Ce félinisme, cet art majeur de l'intériorité doit être loué comme l'épreuve intime d'un abandon à l'immanence des forces. Ce que la réalité ne nous donne pas ou plus depuis longtemps, nous pouvons avantageusement l'expérimenter durant le sommeil qui fait coïncider le Soi avec le Tout. L'énergie du rêve, c'est la pensée profonde qui renoue avec son origine, mêlant indistinctement la tonicité redoutable et contrariée d'Eros et de Thanatos, les pulsions de création et de désagrégation.

        C'est sous la bannière écarlate de Dionysos et de son double, l'archer Apollon, que naît le subtil équilibre qui donne au rêve sa puissante fécondité. La déprise qui anéantit le moi dans un réel quasi pur recharge l'organisme en créant de nouveaux agencements, favorisant parfois une insolite recomposition. Le plus grand malheur de l'homme est de ne rien pressentir de sa pensée onirique, de ses humeurs toxiques, de sa bile plus ou moins noire, de sa continentalité subreptice comme des forces de cicatrisation, toutes ces choses dissimulées qui font les intuitions philosophiques les plus inattendues. 

       Si le culte de la vie consciente et de l'activisme qui l'accompagne est un drame pour le type occidental ordinaire, le pire est encore d'être privé du rêve à l'image des insomniaques condamnés à l'errance nocturne cadavérique. Loin de son indicible source, rétif à toute forme d'abandon et de digestion, suffoquant en asthmatique à la manière de Cioran devant l'épreuve ingrate du réel disloqué, comment un tel homme pourrait-il comprendre de toute sa chair et en vérité ce qui se joue dans la tectonique des profondeurs à laquelle il résiste coûte que coûte ?

       Ne pouvant se payer le luxe de se frayer, en rêveur, un chemin métaphorique au coeur des tensions les plus vives de son être, l'insomniaque ne peut qu'hésiter entre la folie d'une condensation délirante et une hargne pour toutes les choses qui le rappellent à sa condition de vivant. A moins qu'il ne conjugue les deux dans un seul et même mouvement et dont le nihilisme pourrait bien être la posture finale, jouée sur l'espace mondain de la pensée représentative. Que le soleil n'a-t-il "déménagé devant l'irruption du chimpanzé" ? 

      Les chats déroutés, les tigres débottés, les Oniriques et les Siesteux dorment sur le sol et savent dans leur sommeil ce qu'ils doivent à la Terre qui les porte en les laissant couler et se perdre dans le grand Tout indifférencié. Là, une bien étrange mélopée se joue de leurs songes et les envahit. Comme le note Nietzsche dans son Zarathoustra, "que celui qui a des oreilles entende". Les artistes songeurs, ces grands et nobles rêveurs-félins dorment toujours avec leurs oreilles pointées vers l'intérieur. Ils n'ignorent pas à leur réveil, que toute pensée digne d'être pensée, est d'abord le fruit d'une polyphonie poétique intestine dont les images et la musicalité métaphoriques font signe vers l'Inassignable et qu'ils appellent, à défaut de mieux, le Réel.

 


22 décembre 2016

Crise de la subjectivité

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         Une nouvelle époque se déploie devant nous, une époque de grandes tensions et d'évidente intranquillité narcissique. Une époque où un dire privé de sa source se déverse en tous sens comme un fleuve sans bords dans les espaces indéterminés de la grande toile. S'adressant à un autre sans visage, sans nerfs ni colonne vertébrale, la parole d'un sujet non-constitué glisse à la surface d'un écran et flotte parmi des spectres erratiques, qui, par milliards, ont été arrachés au néant pour une infime durée. Que ne voit-on partout des pauvres hères se répandre sur les réseaux sociaux dans le seul but de se donner quelque contenance mimétique, soumis dramatiquement à l'approbation d'autres spectres, voire à leur amour virtuel ? Le pire des grégarismes -l'individualisme technologique, a pénétré la psyché comme un virus, colonisant l'espace antique de la symbolisation pour y substituer un dire sans sujet, aliéné aux mirages imaginaires d'une communication sans loi ni temporalité, d'une relation sans contraintes et sans corps, d'une subjectivité sans référent ni médiation.

        L'inquiétude gagne du terrain non parce que les masses insensibles à leur propre masque comme à leur impensé constitueraient en soi un danger majeur. Mais elles mettent en branle et accélèrent à leur insu des forces réactives de plus en plus organisées et bien décidées à détruire cette forme contemporaine de déréalisation subjective. 

      Il n'est pas impossible qu'à ce délitement du symbolique, caractéristique inquiétante de l'individualisme contemporain, correspondent la réaction communautariste et le durcissement intégriste des comportements religieux. Comment accepter l'effondrement de la verticalité lorsque la sacralité des mythes fondateurs et leurs paroles inaugurales se dissolvent dans des surfaces aussi mobiles qu'évanescentes ? Au commencement n'est plus le Verbe mais l'Image. La loi des Pères a cédé devant le désir mimétique des fils. La transmission verticale s'est dissoute dans une horizontalité à cristaux liquides, sans mystère et sans règle. La rigueur de la transcendance s'est désagrégée, vaincue par la mollesse efféminée et pacifique de l'internaute qui ne doute pas et ne croit pas davantage. 

      A cette psychologie en friche s'oppose l'antique pathologie collective, le délire de la norme symbolique dont on observe aujourd'hui les résurgences : l'intégrisme des catholiques, des islamistes, des fanatiques de toute farine et dont le doute est porté à son point le plus haut, le plus viscéralement intentionnel. Les fous de Dieu ont toujours cherché à assurer la victoire du doute sur le réel. C'est pourquoi ils ont toujours été prosélytes et intolérants. C'est bien parce qu'ils ignorent en quoi ils croient qu'ils veulent imposer leur référent symbolique. Il faut entendre derrière toute revendication religieuse incandescente une évidente défaite de la pensée, un renoncement devant la vérité, une subjectivité aliénée non pas au narcissisme, mais à ce grand Autre appelé Dieu et dont Cioran disait qu'il est "une hallucination sonore".

       La terreur qui n'est pas nouvelle est le dernier recours des illuminés pour ne pas sombrer dans l'incroyance postmoderne, le délitement des signes, et le consumérisme qui est, en réalité, la plus grande tentation. Peut-être faut-il voir dans les attentats aveugles et les tueries de masse les derniers soubresauts d'une résistance face au principe de plaisir et à la jouissance insensée des postmodernes.  Sans doute, nous indiquent-ils les effroyables carences de la subjectivité contemporaine lorsqu'elle ne se structure pas dans la langue pour pouvoir y déployer son désir sans s'y aliéner. 

       Entre une psychopathie de la norme et une subjectivité en friche, faut-il choisir ? Certes non. Une troisième Voie, celle d'un philosopher solitaire dont nous constatons qu'il ne peut, comme le note Nietzsche, "s'accorder avec le grand nombre" (§ 43 Par-delà bien et mal), ne flatte guère le narcissisme et confronte le sujet aux enjeux de la vérité et du réel. Ce chemin est âpre et difficile mais il n'est pas sans intensité ni joie. Avant toute chose, il suppose une bonne dose d'humour et de rire, un rire tragique et sans illusion qui n'est pas à la portée de tous. Un rire qui, parce qu'il est vivant et contient quelque chose d'exterminateur sur le terrain saturé de la représentation, ne peut évidemment pas se déployer ici.

 

   

 

19 décembre 2016

Déroutes philosophiques

Herbes folles du Bergout clic sur les images

         Une déroute philosophique n'est pas chose aisée. Emprunter les sentes qui nous mènent à l'écart de nous-mêmes donne le sentiment de la perdition, d'une possible dislocation du moi sombrant dans l'abîme. Qui pourra, même provisoirement, se défaire de ses chaînes et courir mains ouvertes dans les vastes étendues d'une plaine indomptée ? Qui pour demeurer en funambule sur le fil d'une aventure qui est celle de toute vie résolue, de toute pensée ouverte, avec sa part d'errance, à la lisière du réel ?

Se perdre

        La crainte tenaille l'homme attaché tel un caniche à ses maîtresses, soumis à toutes les redoutables forces de la domesticité qui ont asservi sa puissance vitale. Elles travaillent toujours dans l'ombre, dans les fils noueux de la psychologie anatomique. "Certes, fait remarquer Nietzsche, elles restent allongées au soleil, paresseuses et à demi aveugles en apparence : mais chaque pas étranger, tout imprévu les fait sursauter, prêtes à mordre ; elles se vengent de tout ce qui a échappé à leur chenil." (Aurore § 227)

Indomptables forêts

          La promesse de nouvelles intensités pointe au-delà du paysage intérieur et suscite en nous ce désir sans objet qui nous porte sur la grande scène du vivre, en animal que nous sommes, soucieux de conquête et de puissance, ouverts sur la nature qui est notre première et dernière condition. L'horizon quelque peu circulaire est la promesse d'un défi. La tentation est forte de tendre vers ce lointain qui dessine, dans ses courbes insolites, une part de notre propre énigme.

Sibylle sans gravité, déroutée sur les pentes du Bergout

          Force est de constater que tout le monde n'accède pas à cette forme créative de dé-raison, de lâcher-prise, d'asymbolie passagère. Seuls quelques Déroutés, Dérivants de l'Entre-deux, Nomades inclassables, Pyrrhoniens siesteux, Balnéaires sans qualités, quelques Insulaires-montagnards, Egarés héraclitéens ou Philosophes sans gravité, ayant fait l'épreuve intime du non-monde, du caractère désertique de l'être, savent ce qui se joue à ces occasions, si loin de toute rhétorique argumentative, étrangères à ce qu'on appelle pompeusement la Vérité.

Horizon de feu

          Quiconque se risque de tout son corps sur les rives insaisissables du tragique, avec l'intensité esthétique dionysiaque d'une course sans finalité, vient à faire l'expérience d'une désindividuation qui libère le sujet de sa gangue sociale et de son rapport normé au langage. Cette libération n'a rien de définitif. Mais elle crée dans la psyché un espace par où se joue l'écart sans lequel le sujet demeure prisonnier de la normopathie collective et assujetti aux signes. Tout est affaire de trous, de fracturation, de fissure, de dérivation, de jeu, de clinamen...donc de liberté.

L'onde et la Faille

         Cette expérience du libre se déploie à mi-chemin entre la folie du délirant qui a sombré dans l'abîme et la normativité du névrosé s'agrippant désespérément aux mots comme à une bouée de sauvetage pour jouir de ses symptômes de répétition. Le fil sur lequel nous nous tenons est bien mince d'autant qu'il tourbillonne et accueille le vent du large et les tempêtes comme autant d'aventures fécondantes. Le névrosé, lui, croit au langage. Il croit au Verbe, à la Vérité, à la Démonstration. Il peut ainsi imaginer boucher le trou de son angoisse et trouver tous les matériaux utiles, tous les signes, pour colmater la faille qui le traverse. Voulant faire l'ange, il se laisse avantageusement aller au démon de la tautologie (Rosset) qui caractérise le jeu de renvois infinis des significations. 

Où aller ?

           Mais ne soyons pas trop durs avec les esprits canins car il nous faut également reconnaître notre propre docilité et le besoin qui est nôtre de jouer le jeu provisoire de la névrose collective afin de nous donner l'apparence de l'Humanité et le visage du Semblable. Notre tranquillité est à ce prix ! Mais aussi la qualité de notre aventure vécue dans le retranchement et la solitude des grands espaces. 

 

Glaces de l'incompréhension

      Soyons prudents, Cau te ! Les buchers attendent les Décadents dont nous sommes. Sur l'autel des grandes Valeurs, il est assez évident que la cohorte des Erratiques constitue la troupe idéale des hérétiques que les prochains inquisiteurs prendront plaisir à réduire en cendres afin de rappeler l'Homme à ses devoirs.

 Incendie

       C'est vers le sud-ouest que se porte notre regard silencieux et que nous mènent sans intention nos pas infidèles. Là-bas, l'incandescence de l'aube se mêle au crépuscule. Voyez-vous que ces deux temps du vivre ne sont qu'une seule et même chose ? Le voyez-vous ?

 Aube vespérale

 

10 décembre 2016

Hegel et l'impensé

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           Hegel a soutenu dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques que "c'est dans les mots que nous pensons" et que c'est par eux que l'intériorité indistincte de la subjectivité et son fond obscur peuvent prendre une forme objective et réellement représentative. Si j'ai pu adhérer il y a des années à un tel postulat, aujourd'hui cette perspective me paraît témoigner d'une totale cécité vis-à-vis de ce qui se joue subrepticement dans le langage.

          Imaginer avantageusement que le langage articulé donne à la pensée "son existence la plus haute et la plus vraie" pourrait bien exprimer une pulsion de maîtrise et une indicible angoisse sublimée dans l'adhésion inconditionnelle à la vérité absolue. Quoi de plus rassurant que la stabilité du Vrai ! Et quoi de plus inerte et de plus cadavérique que l'Idée coïncidant avec l'Être ? Au moins ces fétiches permettent-ils de séduire des apprentis philosophes et des idéologues de tout poil en prophétisant la réalisation de la raison universelle dans l'Histoire et l'identité du réel et du rationnel. Il est tellement tentant de poser, même si cela nécessite un authentique effort d'abstraction, que par le travail conceptuel, la conscience s'arrache à la confusion du sentiment comme à l'intuition pour "produire l'universalité du savoir". (Phénoménologie de l'esprit). 

        La fascination d'une certaine "philosophie" pour la science positive a été malmenée par la science elle-même. L'éthologie, la primatologie, la paléoanthropologie montrent désormais combien il existe une pensée tout à fait opérationnelle et dynamique hors de tout langage articulé dans le monde animal dont nous sommes évidemment. L'In-fans -celui qui ne parle pas, pense tout entier avec ses mains, ses oreilles, son estomac, ses yeux et la totalité de son organisme. Il en va de même pour l'adulte comme pour le philosophe qui investit la sphère des Idées. Ce que nous pensons ne trouve pas véritablement le chemin de son expression dans les mots. L'essentiel se passe ailleurs, dans la tonalité inconsciente de l'idiosyncrasie que la parole articulée tend au minimum à voiler voire à annihiler. Il se pourrait même que ce que le mot doit dire n'est pas en réalité ce qu'il dit. Les hommes ne se tiennent-ils pas toujours éloignés du logos ? (Héraclite). C'est là l'impitoyable leçon du sage d'Ephèse. Obnubilés par la finalité et l'intentionnalité du discours, nous n'entendons pas combien le langage nous joue des tours et se joue de nous. Le véritable sujet du langage est ailleurs, paradoxalement hors de ce qui se dit, plus précisément dans un dire que nul n'entend, pas même soi.

          Peut-être n'est-ce pas seulement d'éloignement dont il s'agit mais de dévoiement, pire de dénaturation, de dévitalisation. La forme objectivante du discours accomplit comme le note Lacan, "le meurtre de la chose". "Nommer, faisait remarquer Oscar Wilde, c'est détruire. Qu'est-ce qui est ainsi détruit ? Non pas le signifié ou l'objet visé mais la pensée elle même comme originaire singulier, la puissance expressive du sujet aliénée au langage.

         La formalisation de la pensée, loin de mener à la Vérité, tient le sujet au plus loin de sa source originelle, de ses plus fécondes impulsions. Ce n'est pas dans ce que nous disons que les choses essentielles se passent mais dans une pensée qui du seul point de vue de la représentation prend la forme de l'impensé. Tout s'inverse. La pensée n'est plus là où on croit qu'elle est. De même, il faut émettre l'hypothèse déroutante que la forme du discours serait la mise en scène, la représentation de quelque chose qu'on ne pense jamais authentiquement et qui aurait à voir avec le jeu social. En somme, ce que Hegel appelle la pensée objective et la science absolue serait précisément la forme la plus éloignée de la pensée et la production artificielle d'un im-pensé maintenant la subjectivité au plus loin de ce qu'elle peut. Quel est donc le bénéfice d'un tel refoulement ? On peut y voir la jouissance du manque, cette caractéristique centrale de la névrose ou plus prosaïquement la farce du philosophe pris au piège de la mondanité de la charge qu'il doit assumer devant ses étudiants ; en d'autres termes, l'art de se tromper soi-même en trompant les autres.

 

 

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06 décembre 2016

La "vraie vie"...de château !

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           Mon dernier article consacré à la "molle bandaison des obsédés du redressement" en aura amusé quelques-uns. D'autres, en revanche, outrés par le ton licencieux dont j'ai usé, se sont émus (comme quoi rien n'est perdu !) et ont réagi en rats-des-blogues avec la dose massive de ressentiment qui caractérise les bêtes-à-cornes et les têtes-plates. Ce qui, pour ces jocrisses, est intolérable, c'est que cet article émane d'un fonctionnaire d'Etat, protégé par son statut et ne sachant rien de la "vraie vie", entendons par là, du régime insécure de l'entreprise soumis à la concurrence libre et non faussée, à la prédation économique, à la violence des risques et à la brutalité d'un contrat de travail qui ne protège de rien. Voilà la vraie vie ! Une vie serve soumise au caprice des actionnaires, à l'arbitraire autocratique du chef d'entreprise, à l'hybris de la rentabilité, à la fascination addicte pour l'argent et la "réussite". La "vraie vie" est du côté de l'aliénation, de l'éradication des faibles et de la capitalisation infinie et obscène de la ressource. 

         Que ces gens soient les esclaves consentants d'un système dont ils acceptent la cécité phallique et la totale absurdité les regardent. Ne sachant rien de la servitude volontaire qui les détermine, n'ayant jamais rien lu qui les amènerait à construire la moindre position critique par rapport au dogme dominant, leur seule préoccupation consiste à imposer leur aliénation mentale à tous. Ayant renoncé à toute vie libre, sacrifiant toute créativité à l'économisme de la pulsion de mort, ils veulent entraîner l'humanité entière dans la déchéance spirituelle d'un sado-masochisme à grande échelle. Qu'ils ne voient pas qu'ils courent de manière grotesque sur une roue, à la manière du hamster, derrière la mesquine récompense qu'on leur promet, ne serait pas en soi gênant s'ils ne voulaient l'imposer à tous les humains. Mais voilà, cette conscience-là est trop haute pour eux qui vivent contents des miettes qu'on leur jette et qui rampent sur l'autel de la "vraie vie" comme des gorets.

        Ce qui est assez cocasse, c'est que leur mentor lui, n'hésite pas à exhiber sans complexe sa "vraie vie"... de château. Le malheureux risquant à tout instant de basculer dans la précarité en impose par l'exemple, surtout quand on le voit jouant avec son drone comme un gamin de 12 ans au milieu de son parc et de ses tours. Que la vie est dure pour cet homme qui ne vit que pour le redressement de son état... 

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            Sûr qu'on ne le verrait pas lire Spinoza, Schopenhauer ou Nietzsche ! Trop compliqué ! Trop dangereux ! Occupons les masses à cogner sur les nantis de la "fausse vie", sur tous ces fonctionnaires, ces chômeurs, ces étrangers qui profitent abusivement du système ! Oui, tapons leur dessus car il est temps de remettre de l'ordre dans la maison France, mais à une condition :  qu'on puisse continuer à faire joujou dans son château, en restaurant les privilèges de l'Ancien Régime avec la bonne conscience des ressentimenteux -ces faibles d'esprit, et des courtisans de la médiacratie en renfort. Vive la République ! 

 

 

25 novembre 2016

Bander mou (version remastérisée)

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       Je ne sais quelle folie s'est emparée de moi pour suivre le débat de la primaire des deux prétendants de la droite réactionnaire française à la présidentielle. Primaire ? C'est bien le mot ! Comment ne pas entendre dans l'obsession fillonniste pour le "redressement", l'expression d'une faille souffreteuse liée à une puissance phallique en berne. Cela fait des années qu'il nous bassine avec la "faillite", de son pays, de ses valeurs déclinantes, de sa puissance perdue. Où se loge donc ce déclin ? Ce lamentable ramollissement ? 

       Il est d'ailleurs remarquable que cette fixation pour le "redressement" ne soit soutenue que par un fétichisme économique (justifiant tout et n'importe quoi) et jamais par la culture ou l'art, la philosophie ou les sciences fondamentales ! Cette sublimation-là est trop élevée, trop spirituelle pour nos prétendants ! Que Juppé, homme de la septantaine soit atteint du même syndrome est parfaitement compréhensible. Nous savons que la chute des cours est inéluctable, passé un certain âge. Mais à 62 ans, c'est décidément trop tôt et insupportable !

       Comment se laisser aller à la dépense publique lorsque la physiologie vous contraint à une rétention solitaire ? Si tout devient une affaire de coût, de dépense et de dureté dans la pratique du pouvoir, il faut interroger l'état général de l'impétrant, sa mollesse dissimulée.

       L'autre obsession d'un Fillon pour la liquidation de la fonction publique, l'anéantissement programmé de l'assurance maladie et du code du travail nous rappelle qu'évidemment la valeur d'un Etat ne peut que se mesurer à ses bourses. Cette tentation est très révélatrice du programme pervers sadique qu'il veut infliger à tous ceux qui semblent jouir davantage (d'avantages) que lui : les fonctionnaires, ces salops coupables de la débandade collective !  

Les peine-à-jouir subliment leur propre faillite dans la conquête fantasmatique du pouvoir perdu et font payer aux autres leur pathétique déréliction. La facture arrive ! Nous devrons tous casquer, et au prix fort s'il vous plaît, pour la fascination d'un homme pour le redressement de la chose, pour une érection présidentielle qui lui fait tant défaut.