Le syndrome de Robinson : la folie de l'existence
Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique de Tournier, Robinson soumis à la plus cruelle des solitudes écrit quelque part dans son log-book que ses pensées, ses rêves, ses images intérieures, tout ce qui peuple ses représentations n'existent pas. C'est que, condamné au repli dans la souille comme dans l'alvéole de la grotte, Robinson tente d'échapper à son infortune en s'immergeant dans les convulsions intimes de l'imaginaire et de la rêverie, en s'abandonnant à la lente régression dont l'activité psychique est capable pour supporter l'insupportable.
Tout ce petit monde intérieur (idées, pensées, images, rêves, représentations, etc...) n'aurait d'autre fonction que de rendre acceptable ce qui ne l'est pas sur le mode d'un déni c'est-à-dire d'un retrait physiologiquement programmé. Ainsi aurait-on affaire à des éléments qui n'accèdent jamais au statut de l'existant mais qui « insistent » continûment dans la psyché, comme pour se substituer "au vrai monde". Cela veut dire que ce fourmillement intime serait doté d'une énergie invasive telle, qu'il se ferait passer pour la réalité, occupant la quasi-totalité de l'activité sensorielle et monopolisant la perception du sujet. La pensée est une activité insistante. Elle s'impose à la psyché comme une loi physique jusqu’à obséder l'esprit à travers des représentations persistantes. Il serait d’ailleurs utile de distinguer les pensées insistantes endogènes et celles exogènes, provenant du dehors. Nous y reviendrons. La pensée comme le rêve exprime dans tous les cas quelque chose du rapport au réel qu'aucun homme ne peut soutenir, a fortiori, celui qui, expérimentant l’isolement le plus effroyable, la solitude la plus radicale, se trouve dans l’obligation de faire face à l'implacable nudité de ce qui ne fait plus monde. L'homme seul, l’homme échoué sur son île, l'homme-Robinson a déserté les rivages de l'existence.
"Ce qui insiste n'existe pas" écrit le naufragé dans son journal. "In-sistere, c'est se tenir à l'intérieur de" ; "ex-sistere, se tenir hors de". Mais le propre de ce qui insiste, c'est de pousser, de tendre, de chercher à exister, de chercher à devenir objet, de forcer le sujet à reconnaître la primauté de la représentation sur le réel. On comprend pourquoi, il est avantageux de se laisser glisser dans le sommeil et dans les songes de la nuit lorsque le rapport à la réalité devient intolérable. La plasticité, la mouvance des images, les flux et reflux de l'océan intérieur noient la volonté d'emprise du sujet et la soumet au grand fleuve de l'impermanence, dans lequel, abandonné et sans gîte, celui-ci fait un saut étonnamment qualitatif, au cœur d’une temporalité infinie délivrée du souci de l’existence.
C'est précisément le défaut d’existence qui force Robinson à sortir de ses songes, à investir le peu d'humanité qu'il lui reste, à sauver sa peau de civilisé et à tenter d'administrer son île. En voulant exister à tout prix, Robinson exprime une folie d'un genre commun, une folie plus grande encore que celle qui le guette lorsqu'il s'abandonne à la méditation, lové dans la matrice insulaire. Cette folie est celle du grégarisme qui parle en lui et qui l'incite à faire taire la source féconde de l'imaginaire, à détruire une part de cette insistance archaïque qui le mène à une forme de vérité que son esprit ne peut endurer consciemment. L'insistance de cette étrange fécondité onirique se délite à mesure qu'il décide d'être, de se tenir hors de lui-même, au milieu des choses. Une part intime de lui-même s'efface d'autant plus qu'il entreprend de forcer la nature à devenir objet, conformément à ses plans. Dans une logique toute hegelienne, le gouverneur de Spéranza cherche à se reconnaître dans la domesticité qu’il élabore. Il renverse le chaos naturel de l’île. Il lui impose la loi de l’Homme, la loi de la culture qui le fait exister à mesure qu’il accomplit son œuvre de conquête.
Robinson nous ramène à sa manière à la question cruciale de ce besoin d’existence et au paradoxe qu’il contient. Comment puis-je vivre tout en me tenant hors de moi-même ? Comment puis-je à la fois éprouver cette incroyable activité imaginative, cette filmographie incessante, cette surprenante créativité qui vibrent en moi et constituent ma vie intérieure et être inscrit dans l'existence au même titre que les objets ou les êtres qui m'entourent et qui conditionnent ma pauvre "identité" ?
A tout prendre, ce qui insiste me paraît bien plus enviable que ce qui existe. La constitution des objets, la croyance en l'existence des sujets, la dynamique de la reconnaissance relèvent de l’attitude paranoïaque. L’existence est une pathologie de la vie. L’insistance des forces intimes renvoie à la parole du corps, à l’expression idiosyncrasique d’une vitalité qui fait du vivre le seul critère souhaitable. « Notre plus glorieux chef-d’œuvre, écrit Montaigne, c’est de vivre-à-propos ». Vivre et non plus exister !
J'y reviendrai.
Méditation héraclitéenne
Cela fait quelques semaines que je sieste ; quelques semaines que mon esprit s'est assoupi sous le poids d'un réel probablement trop lourd à supporter. C'est ainsi. L'atomiste dérouté n'est pas dupe de son caractère évanescent et de l'écume qui fait la trame insaisissable et fantasque de son existence. Cette curieuse volatilité correspond à un état du corps, à un état de la puissance intime de l'organisme luttant pour sauvegarder un axe, une colonne vertébrale, une direction. Le risque majeur qui guette dans l'ombre est l'anarchie, le désordre insurmontable, le chaos et l'entropie croissante qui mènerait à la mort ou à une pathologie plus lourde encore que celle qui me pousse à l'enfouissement, sous une forme potentiellement passive voire régressive.
Le repli est donc une stratégie nécessaire, un mode digestif impérieux au service d'une assimilation douce. Peut-être ai-je assimilé suffisamment pour me permettre aujourd’hui d'intervenir sur cette interface. Peut-être puis-je même constater le surgissement d'une force neuve capable d'imposer une hiérarchie, une intentionnalité susceptible de percer l'écorce de mon inertie ravageuse et de la soumettre à la lumineuse victoire de la vie. Le soleil se lèverait-il de nouveau ? C'est qu' « il est nouveau tous les jours » comme le souligne Héraclite, quand bien même la vitalité de l'organisme paraît se réfugier dans une triste et affligeante monotonie. Ce qui travaille au réveil de la conscience, au retour patient des puissances actives opère dans l'ombre de la nuit et dans la production onirique inconsciente.
Je constate avec stupeur combien il me semble vivre une seconde existence et voyager comme jamais dans le champ insaisissable de la mobilité intérieure. Mon sommeil est animé d'une incroyable intensité et d'une fertilité imaginative sans pareille comme si je franchissais chaque nuit les portes d'un monde à la fois familier et d'une entière sauvagerie. Je me laisse emporter dans le fleuve dynamique et mouvant (émouvant)du rêve et disparais dans la plasticité des formes irrationnelles.
Il est sûr que je mène au moins deux existences qui ne cohabitent guère et qui témoignent d'une dissymétrie incontestable voire d'une division apparemment irréconciliable. "Polémos", la guerre, le conflit, le désordre, autant d'expressions de la dévastation, autant d'expressions pour signifier de nouveau avec Héraclite le régime insoutenable et surtout polémique du réel :
« La guerre (polémos) est père de toutes choses, de toutes choses le roi. »
Cette curieuse causalité sous-jacente qui me constitue et me destitue tout à la fois résonne d'une tonalité guerrière qui porte aussi sa part de paix, son eutonie. Car la guerre ne s'oppose pas à la paix. La nuit ne s'oppose pas au jour. De même, le rêve ne s'oppose pas à la réalité ni le corps à l'esprit. Cette tension interne est une complémentarité contrariée. « Jour-nuit » écrira le sage d'Ephèse, « amour-haine », « guerre-paix ». C’est qu’il faut penser ensemble ce qui se présente comme contraire et qui pourtant s’unifie dans la diversité infinie des choses à l’image du Tao chinois et du Yin et du Yang.
Aussi, je puis faire le pari que ces deux existences vécues n'en font qu'une et qu'elles expriment à leur manière l'affirmation secrète d'une force au milieu des forces innombrables du monde.
Avec le soleil qui se lève, je me lève à ma manière et je sens poindre quelque part dans l'indicible de nouvelles possibilités de vie, quelques chemins de pensée capables de s'ordonner et d'envisager de fécondes déroutes. Avec la nuit qui enveloppe le jour et l’ensemence immanquablement, je voyage poétiquement sur ces chemins, au plus près d'une destruction qui passe en apportant la création.
L'enfouissement du siesteux
Hier, il faisait si gris en Béarn que j’ai hésité à me plonger dans mon lit et à pratiquer une sieste longue comme une nuit polaire, dans l'attente de jours meilleurs et d'éclaircies intérieures. Mais, recevant des Amis chers en provenance du septentrion, il ne me paraissait guère possible de disparaître de la sorte, surtout pour une durée indéterminée. Aussi, comme pour donner une forme matérielle à ce désir d’enfouissement, nous nous rendîmes aux grottes de Bétharram ce qui fut l’occasion de constater combien l’incroyable force secrète de ces lieux étranges, sculptés par la sauvagerie de l’eau, doit être domestiquée et recouverte par l’infrastructure humaine, le bétonnage intempestif, les cris de la meute et l’éclairage public. J’appris pour l’occasion que ces grottes étaient privées et qu’elles avaient été achetées par un particulier. J’ignorais qu’on pouvait vendre des grottes, des montagnes, des lacs et des rivières souterraines. J’ignorais qu’il était possible de s’emparer de 800 000 années de tellurisme caverneux. J’ai pensé à Rousseau, à la remarquable tirade qui inaugure la seconde partie de son Discours sur l’inégalité : « Le premier qui, ayant enclos un terrain s’avisa de dire : "ceci est à moi!", fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres… » Jusque dans les abysses, les hommes se font propriétaires, décidément et violent l'intimité de la terre !
Dans cette grotte qui respire la rentabilité, la terreur et l’effroi devant le grand silence des profondeurs ont disparu. Les galeries se muent en spectacle de fêtes foraines pour vacanciers bavards et oublieux de l’essentiel. Les divinités s’en sont allées. Restent le grand cirque de la production et un décor de stalactites devenus obscènes, livrés en pâture au regard surdéterminé du consommateur. Ces profondeurs inhabitées étaient finalement plus bruyantes que le monde d’en-haut.
Je songe avec admiration et sympathie à la force de ces animaux capables de s'enterrer et de passer des mois blottis dans leur solitude ou les uns contre les autres dans les entrailles assoupies du monde d'en bas. J'y vois un lâcher prise créatif et muet, une retraite jubilatoire, intérieure et victorieuse, capable de ruiner les prétentions de l’instinct grégaire et la totalité des forces réactives qui poussent à l'activisme forcené et à la production infinie.
La marmotte, l'ours, de nombreux végétaux et "le siesteux" pratiquent le repli salvateur, la soustraction, l'ensommeillement fécond, le sentiment de soi, la régression autarcique, l'aphasie réparatrice, la digestion et la dissolution des intempéries. Ils laissent les fous s'agiter en tout sens à la surface. Ils abandonnent les travailleurs travaillant à la croissance d'un monde stérile. Le siesteux fuit toutes les "bonnes femmes", ces jocrisses nauséabonds qui étendent leur pouvoir et prolifèrent en infectant les "êtres" de leurs bons sentiments et de leur économisme cacochyme. Il se retranche dans les plis du réel - immersion salvatrice - et s'adonne à la temporalité des profondeurs. Les intelligents s’enfouissent et se replient au bord des songes, sur les rives de l’indicible, enracinés dans la fructueuse obscurité.
Les siesteux sont des sages. Ils laissent passer le temps des tempêtes et lors de cet abandon aux forces vives de l’esprit de la terre, ils se reconstituent, se régénèrent, se purifient dans le non-agir universel. Ils découvrent un peu ahuris, en s’éveillant, que le printemps est permanent, qu’il est le temps premier d’un monde qui ne cesse de se constituer et de se défaire. Ils éprouvent dans leur chair la force des commencements. Ils se tiennent à l’origine des choses, étrangers aux paradigmes dominants. Forts de leurs enfouissements réitérés, ils regardent l’univers pour la première fois et s’endorment le moment venu comme s’ils n’allaient jamais renaître.
Abandon atmosphérique
N'étant guère disposé ces derniers temps à l'élaboration philosophique et à l'écriture, ce qui n'est pas sans m'attrister quelque peu, je vis et j'éprouve de grandes intensités photographiques en confiant mon sort aux aléas météoriques. Quelque chose travaille, quelque chose oeuvre dans les coulisses moléculaires, dans le silence asymétrique des organes que l'expérience optique régénère stimule et enrichit.
Depuis bien longtemps, la nature m'enseigne son incroyable créativité, sa puissance indifférente au surgissement, le fait toujours surprenant qu'il y a plus dans l'effet observable que dans les causes qui le rendent possible. Cet écart qu'en atomiste dérouté il faut bien appeler "des propriétés émergentes" donne toujours raison à une sorte de vision matérialiste dépoussiérée de son référent - la matière - et qui tente de rendre compte du supérieur par l'inférieur.
Pour l'heure, que m'importe l'explication et d'ailleurs, il n'y a rien à expliquer. Ce coucher de soleil vécu sur le Soum de Lèche non loin du col de la Pierre St Martin fut une sorte de réveil à la beauté cosmique, une gifle infligée à ma tendance naturelle à la paresse et au repli. J'ai couru comme un exalté dans la pente, j'ai pressenti la vigueur sauvage et indomptable d'une alchimie crépusculaire de grande ampleur.
Hurler et se taire tout à la fois comme pour coïncider avec la beauté tragique de ce passage, de ce déclin, de cet embrasement, qui, à l'image de la vie, se réfugie dans une nuit sans retour ! La gratuité de ce moment a quelque chose d'incroyablement insignifiant et cependant de tellement fort. Ce crépuscule est aussi une aurore, une pulsation, un vertige devant l'insondable origine des mondes. La création est l'autre nom pour dire ce qui se détruit. Seul le regard dans sa tendance intentionnelle préfère aborder l'expérience par le début ou par la fin. Mais l'un revient à l'autre car l'aurore et le crépuscule sont une seule et même chose.
Fin d'un Monde à San Sébastian
Mirage de la communication
Le seul degré possible de communication repose sur un minimum pensable ayant pour centre ou pour pot commun l'incommunicable. Qui pourra partager ce minimum ?
Ayant procédé régulièrement à la critique du langage, je dois reconnaître le caractère dérisoire de ces écrits et leur insignifiance essentielle. Il y a, comme pour toute relation supposée, un petit quelque chose qui ne circule jamais vraiment entre soi et l'autre, entre l'écrivain et le lecteur et qui doit résister absolument à la volonté de "communiquer". Je ne cherche pas à communiquer. J'affirme en ces lieux virtuels, une puissance d'exister, une énergie, parfois une féconde fatigue chargée d'intuitions nouvelles, une manière d'être au bord de ce qui ne fait pas monde, entre route et déroute. Il est impossible d'en évaluer l'impact ! Impossible de savoir quoi que ce soit de la réception potentielle de ces écrits. Et le nombre de lecteurs n'y changerait rien. Il y a quelque chose dans ces "essais" qui, à l'image du rapport au réel, rate toujours son objet, manque son but car la circulation supposée de la parole est trouée dés l'origine par la faille de l'indicible. Ce blogue compose quelques esquisses sur le socle insaisissable de l'incommunicable.
Il n'est rien de plus irritant que l'exigence moderne de la communication ! Rien de plus insupportable que cet impératif aussi séduisant que vide dans son contenu ! Ce désir de "mise en commun" présuppose une sociabilité initiale, la transparence d'un monde supposé et sa translation dans un autre, magiquement confondus. Je suspecte l'ange de la communication d'être au service des plus viles divisions et de masquer sa nature diabolique, celle d'un pouvoir exercé contre l'individu et son irréductibilité. "Qui veut faire l'ange fait la bête ! " disait Pascal. Communiquer, c'est bien de la bête dont il s'agit, de la volonté exterieure de trouver cette zone de partage qui pourrait idéalement (et illusoirement) mettre fin à l'insularité organique, à la singularité, au silence primordial qui destitue le sujet dans son rapport à lui même et fait de l'autre une énigme.
La communication a à voir avec la bête donc avec la bêtise. Son ressort implicite, son arrière pensée relèvent de l'instinct grégaire, du troupeau qui dans un mimétisme groupal, cherchent en réalité à se rassurer collectivement dans un déni de solitude, dans un refus de l'originaire, dans une hallucination réconfortante. Communiquer "c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas."
Je considère ce blogue comme une "idiotie" fondamentale résistant à toute mise en commun. Les mondes se font et se défont mais ne se mélangent pas ! Sans doute, quelques amis sentiront ce dont il s'agit, tous ceux qui ont ensemble pensé le pot commun de l'incommunicable et font de leur rencontre une danse étoilée, un chemin dérouté aux franges du réel, une manière débordée de voir ailleurs si ils s'y trouvent.
L'horreur silencieuse.
A quoi donc mène le philosopher ? Au creusement de la féconde intuition qui démet la philosophie de sa prétention historique et de ses coutumières chimères. A centre de la pensée est l'irrépressible trou de l'infortune, l'ombre du chaos qui défigure la vérité et la démasque sous les oripeaux de son intention et de sa chronique cécité. "Tout ça pour ça !" suis-je tenté de dire. Celui qui découvre en lui-même comme au coeur de toutes choses la faille, l'abîme et l'insignifiance se demande pourquoi les hommes passent leur temps éphémère à se battre, à se détruire, à s'affronter au nom de thèses qui ne sont que des jeux de dupe face au réel.
Qu'un homme meure après avoir détruit des vies, que d'autres gémissent sur la folie de celui-là au nom des valeurs de l'humanité, tout cela se désagrège dans l'oubli infernal, dans le silence étoilé de la vacuité. La plainte est toujours bavarde. Elle veut obtenir l'impossible cicatrisation et l'explication. Elle exige réparation, elle attend des arguments, des raisons et le paiement de la dette. Elle demande avec insistance que justice soit faite. Mais la justice est encore le domaine de la délibération, des preuves, de la rationalité magique et des finalités acceptables. Nul ne peut être dupe en vérité. Car l'essentiel ne se passe pas là, pas dans la clameur d'un langage dépossédé de ses cris devant l'innommable.
Restent la douleur et la peine, l'insondable énigme de notre amère imposture d'être là et la palpitation souterraine de l'im-monde, du désordre perpétuel qui affleure péniblement à la conscience. Il n'y a pas de consolation possible. Cette fureur grégaire de la justification et des étendards levés pour faire face à l'effroi ne garantit rien et ressemble plutôt à une mobilisation imaginaire visant à recouvrir la terreur secrète qui anime nos pathétiques représentations.
Les idéologies, les dogmes, les religions, les projets politiques et les philosophies se rejoignent tous dans l'obsession du sens à laquelle les dupes (les emposteurs) sacrifient avec la meilleure donc la pire des volontés. Partout, le discours, révolté, ulcéré clame son horreur devant l'horreur. Cela est bien légitime. Mais partout, ce même discours de la souffrance se double d'un recouvrement théorique et tellement significatif dans l'outrance qu'il en devient à son tour terroriste, dogmatique et convenu. Le grégarisme de la raison est le symptôme d'une pathologie de la vie ignorante d'elle-même donc résolument bavarde.
La folie des hommes réside moins dans leur infatigable désir d'affirmation que dans l'investissement massif dans la représentation chargée de les protéger. C'est là qu'il faudrait interroger le régime des forces en présence, la nature des corps qui s'organisent pour lutter contre le déplaisir et la difficulté de vivre face à l'insignifiance.
L'oeuvre du philosophe débute et s'achève avec l'éclatante vérité de l'impermanence universelle dans laquelle nous nous mouvons comme des insectes. Une fois l'intuition découverte en soi, que reste-t-il à faire, à penser, à construire et à dire ? Rien. Rien qu'une pensée silencieuse, qu'un désir déployé dans l'ouvert, sans conviction, à peine un art minuscule, une modalité singulière et pauvre du vivre entre sieste longue et aphasie, esthétique indomptable et ensauvagée devant les forces incalculables des infinis qui nous dépossèdent de nos prétentions et de nous-mêmes.
Illusoire philosophie
La philosophie n'existe pas, mais seulement le philosopher.
Les trois subjectivités mondaines

Dans un précédent article, j’ai abordé la question de la subjectivité philosophique et de la subjectivité tragique. Je voudrais ici faire remarquer qu’il existe au moins trois autres types de subjectivité qui interagissent plus ou moins avec le milieu dans lequel elles se déploient. A l’arrière, c’est le rapport au réel qui m’intéresse autrement dit, la possibilité ou non de reconnaître la place de l’insignifiance de toutes choses. Ce n’est ici et pour le moment qu’une approche qui méritera probablement des développements ultérieurs. Je note que ces différents « niveaux » ne sont pas séparés par nature et qu’un sujet peut naviguer entre ces polarités subjectives. Il n’y a donc pas de caractère normatif à ce qui pourrait ressembler à une taxinomie. Mon souci est de décrire non de prescrire.
Le premier niveau est celui de la « subjectivité mondaine ordinaire » caractérisée par un rapport au grand autre. Cette première forme, commune, désigne l'état de tutelle de l'individu hétéronome soumis aux influences, aux déterminations multiples du milieu qui façonnent ses représentations. C'est le régime de l'opinion et de la croyance dans lequel le sujet aliène son esprit à ce qui lui paraît être constitutif du monde : connaissance mutilée – « du premier genre » dirait Spinoza - ignorante d'elle même et des déterminations qui la fondent. Il s’agit là d’une croyance sans savoir pour laquelle la question du réel ne se pose pas parce que les réponses sont partout autour de soi, dans le discours des autres, dans les idéologies, dans la vacuité des modèles sociaux, dans la comédie des postures qui encouragent une adhésion immédiate et complaisante. La subjectivité mondaine fusionne avec des formes impersonnelles. Elle fait corps avec des entités qui la dépassent et en lesquelles elle croit tirer une substance. Par là, elle a le sentiment d’être quelque chose, de participer à un ordre supérieur, à une réalité dont l’existence et la valeur semblent ne faire aucun doute. La subjectivité mondaine ordinaire est saturée par la tyrannie du « on » et la victoire des forces réactives. C’est à ce niveau que se répand ce que j'ai appelé « le syndrome de la bonne femme ». Elle peut passer sans vergogne d'un monde à l'autre dès lors que tout paraît séduisant et significatif. L'essentiel est que tout fasse monde et que la cohérence soit garantie coûte que coûte surtout lorsque l'inconstance des passions domine et menace sans cesse l'organisation subjective ordinaire.
Le second registre est celui de la « subjectivité mondaine introspective » caractérisée par le souci de faire retour à soi sur le mode de la compréhension psychologique du moi et de son histoire. Ici, le réel n’est pas directement questionné puisque la chose qui importe, c’est l’énigme qu’on est pour soi-même et qu’on prétend réduire par la compréhension subjective de ses affects, de ses réactions et de son identité supposée. La subjectivité introspective reste attachée à une vérité du sujet dont on croit qu’elle est tout entière inscrite dans son passé, dans ses attachements primaires, dans les multiples sédimentations façonnées par les désirs inconscients et autres traumatismes enfouis dans la psyché. Ici, le réel est circonscrit à la seule activité psychique considérée comme point nodal. La subjectivité mondaine introspective, si nécessaire soit-elle, se heurte au solipsisme de la démarche qui la fonde et dont il est si difficile de s’extraire. Le paradigme psychologisant, celui de la psychanalyse en particulier, demeure prisonnier de l'entreprise archéologique, du creusement des profondeurs dont elle croit pouvoir extraire une vérité, celle de l’inconscient : « Wo es war soll ich werden.» (Où ça était je dois advenir).
L'effort de mise en ordre de ce qui est vécu comme un chaos des impulsions ou des représentations s'inscrit sous le règne d'une rationalité mondaine, l'intériorité devant faire monde et retrouver une harmonie supposée ou un ordre relatif. Si l’entreprise est significative, elle n’en demeure pas moins étroite parce que autocentrée et particulièrement bavarde. Le bavardage n’en finit d’ailleurs jamais dans la mesure où la recherche ne peut prendre réellement fin. Il n’est pas impossible que cette subjectivité laisse place à autre chose que l’espace psychique qu’elle investit sans cesse. Mais pour cela, il lui faudra faire l’épreuve d’une déchirure plus fondamentale encore qui décentre définitivement le sujet de sa tentation introspective et qui l’incite à lever les yeux au ciel pour y contempler la caducité du monde et la vanité de son effort.
Le troisième registre est celui de la « subjectivité mondaine scientifique ». Celle-ci procède d’une tension particulière en direction d’un phénomène que la méthode – expérimentale - prétend évaluer, circonscrire et prévoir. La subjectivité scientifique repose sur une mise à l’écart des deux subjectivités antérieures au nom d’une objectivité fondée par le protocole expérimental. Il s’agit là d’une « subjectivité impliquée par l'objectivité attendue » pour reprendre l'expression de Ricœur (Histoire et vérité). La pensée scientifique, se donnant à elle-même ses règles fait apparaître une autonomie louable à maints égards mais articulée au mirage de la vérité objective, ce vers quoi tend toute science digne de ce nom. La subjectivité scientifique introduisant la catégorie du savoir produit une rupture importante avec la croyance de la subjectivité mondaine, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle n’y participe pas.
Ici, c’est la secrète motivation de cette subjectivité particulière qu’il convient d’interroger. N’y a–t-il pas derrière toute science une question voire un souci métaphysique ignoré par celui-là même qui prétend tout penser sous l’aplomb de l’objectivité reconnue par ses pairs ? Sans doute le chercheur est-il animé, même à son insu, par un enjeu qui taraude son esprit et le pousse à sublimer sa question dans l’investissement scientifique. Est-il seulement capable de donner une place psychique à ce qui le motive vraiment sans entrer en contradiction avec les contraintes d’objectivité attendues par son activité ? Ne lui est-il pas difficile de reconnaître que sa connaissance est trouée par le réel, qu’elle ne l’épuise jamais ? Quelle est donc cette énigme qui le pousse à rechercher, à observer, à discriminer les éléments, à poursuivre son enquête inlassablement ? Serait-ce le seul désir de reconnaissance et de conquête alimenté par les mirages de la subjectivité mondaine ordinaire? Serait-ce cet étonnement majeur qui frappe la conscience devant l’énigme de l’univers et de la vie ? Quelques-uns surmontent la subjectivité impliquée (scientifique) retrouvant la source de la conscience philosophique tels Hubert Reeves ou François Jacob mais la plupart reculent et se contentent d’opérer dans le détail de leurs recherches avec la concision requise sans jamais questionner le réel qui pourtant les enveloppe tout entier et conditionne leur activité.
Peut-être le scientifique sait-il, au moins sous la forme d'une intuition intime, qu’à mesure qu’il progresse ou que ses connaissances s’affinent, le réel s’échappe par tous les bouts et que, comme le notait Einstein, « le mécanisme de la montre [le réel] reste définitivement fermé ». C'est que le réel n'est pas une montre, pas même une mécanique stable comme le croyait Einstein. L'univers est un mirage mondain ; il n'y a que plurivers et acosmisme. Le hasard est partout et les lois de la science ne deviennent que des conventions opératoires relatives et éphémères. Dès lors, il faudra se demander si la subjectivité mondaine scientifique n’est pas en réalité réactive, devant inventer indéfiniment de nouveaux modèles pour fuir la vacuité autour de laquelle elle gravite inlassablement. Entre force active et réactive, le cœur de la science oscille.
Le passage à la subjectivité philosophique et surtout tragique est sans doute affaire d’idiosyncrasie, de tempérament. L’angoisse comme la jubilation devant le silence des espaces infinis n’est pas éprouvée par tous. C’est que pour y parvenir il faut apprendre à faire silence. La subjectivité tragique est toujours silencieuse. Et le silence n’est pas complètement étranger à notre mortelle condition.
Infinité de la recherche
La seule chose qui importe pour le chercheur de vérité, pour le philosophe, pour le scientifique et l'historien, pour l'artiste et le créateur, ce n'est pas l'objet visé, étudié, convoité, ce n'est pas ce qu'il veut dire ou saisir dans une représentation adéquate ou dans son oeuvre, c'est l'objet intérieur qui anime la démarche et la relance indéfiniment. Cet objet n'est autre que l'énigme qu'on porte en soi et qui se vivifie au contact d'une incessante préoccupation et qui, dans son insistance même, nous pousse à affirmer notre puissance d'exister.
Le philosophe doit pressentir, s'il interroge sérieusement la motivation souterraine de cette quête, que cet objet est proprement inexplicable et par suite inatteignable. Quelque chose manque toujours, quelque chose s'échappe inévitablement. La perte de l'objet sitôt constituée comme telle pour la conscience non dogmatique laisse alors place à une nouvelle dynamique, à une nouvelle recherche. C'est là le sens de toute activité créative. Le "deuil" réitéré de l'objet perdu s'accompagne simultanément d'une naissance, d'une re-naissance et d'une infinie restauration de l'ouvert.
Ainsi, la connaissance ne saurait clore quoi que ce soit. Elle ne vaut que par le ratage relatif qui rend possible le surgissement de nouvelles intensités. La recherche est donc à proprement parler une expression radicale et singulière du vivre, la modalité la plus riche parce que la plus ruinée sur le terrain de la possession, de la force active.
En ce sens, la finalité de la connaissance comme de toute recherche coïncide avec sa source, avec l'originaire. La fin se trouve étrangement à l'origine et rien ne vient boucler la boucle...
Subjectivité philosophique - subjectivité tragique
L'énigme, Démocrite, Janvier 2012
Ne sachant jamais l'effet produit par un cours de philosophie sur l'esprit de ses élèves, le professeur se console souvent en se définissant comme un défricheur d'espaces envahis par les « mauvaises » herbes de l'opinion molle, comme un semeur jetant sur une terre plus ou moins fertile, plus ou moins ingrate, des graines dont il suppose qu'un jour elles donneront lieu à des pousses, à des arbres et à des fruits. Ce temps de la maturation supposée appartient à l'esprit de l'élève, à ses structures d'accueil, à sa disponibilité psychique, à ses rêves et ses méditations solitaires, si toutefois il est en mesure de s'offrir le luxe de pareils moments. Il appartient aussi à l'imprévisibilité des rencontres et des chocs multiples de créer les conditions propres à la germination philosophique pour peu que le réel fasse irruption dans le confort des représentations initiales. Peut-être est-ce le miracle tout relatif de la liberté de constater qu'il est impossible de savoir ce qu'il adviendra d'une conscience et de son accès éventuel au régime de la subjectivité philosophique voire à celui plus aigu encore de la subjectivité tragique.
La subjectivité philosophique naît avec l’interrogation sur les sens des choses, avec la question étendue à la totalité. Toute chose peut faire l’objet d’une investigation philosophique dés lors qu’il s’agit d’en interroger le sens, la portée, la valeur ou l’éventuelle légitimité. C’est là une différence majeure avec la question scientifique. Cette dernière se centre, comme le note Schopenhauer, « sur des phénomènes rares et choisis », délimités et circonscrits ; la question philosophique, elle, décèle sous l’ordinaire apparent une énigme faisant des réalités communes quelque chose de soudainement extraordinaire parce que soumise à une attention neuve, débarrassée du poids de l’habitude, délestée des conventions qui interdisent de voir sous les étiquettes une dimension « provocatrice ».
La question du sens comme fondement de la subjectivité philosophique est d’abord une question de regard, d’intentionnalité, de direction. Elle ne saurait émerger sans la catégorie du sujet capable de se défaire du régime grégaire de la doxa. Pour cette subjectivité, le doute, la mise à distance du monde, le retrait, la critique rationnelle constituent les armes de l’attitude philosophique soucieuse de ne plus adhérer au monde sur un mode passif. Si la pratique philosophique peut séduire, c’est en général à ce niveau car elle paraît inscrire le sujet dans une dynamique d’émancipation, dans une démarche d’autonomie contre la vulgaire et première hétéronomie de la pensée. Avec l’interrogation sur la signification des choses, avec l’exigence métaphysique qui accompagne en règle générale ce développement de la conscience et de la raison, le sujet découvre la valeur du sens car cet itinéraire dans lequel il est embarqué fait sens pour lui. Dés lors, si le monde de l’opinion commune peut être surmonté, c’est parce qu’il n’est pas le vrai monde, c’est parce qu’il représente l’ancrage initial de la conscience façonnée par les influences premières de son histoire.
C’est donc en termes d’arrachement et de séparation qu’il faut comprendre l’avènement d’une subjectivité philosophique. Mais cet arrachement, si critique soit-il n’accomplit le voyage qu’à moitié car de l’interrogation sur le sens des choses doit surgir une mise en question bien plus radicale, bien plus « terroriste », bien plus philosophique, celle de la mise en question du sens lui-même et par là, de l’itinéraire spirituel menant à une possible vacuité, à l’éventualité tragique de l’insignifiance de toutes choses. Qu’on le veuille ou non, la subjectivité philosophique déterminée par la recherche du sens ou par son affirmation rejoint, malgré son caractère rationnel et partiellement libérateur, la cohorte des positions dogmatiques de l’ancien monde. « Le besoin de sens est de nature religieuse » fait remarquer Freud. La subjectivité philosophique est donc religieuse tant qu’elle n’a pas fait l’épreuve d’elle-même, tant qu’elle n’a pas renoncé au dogme du sens qui maintient le sujet humain dans une position anthropocentrique à l’égard de la nature comme de lui-même.
« On mesure l’intelligence d’un homme à la dose d’incertitude que son esprit est capable de supporter » affirme Nietzsche. Quelle est donc cette dose d’incertitude sinon l’insignifiance qui dépouille l’homme de sa prétention philosophico- religieuse ? Quelle est cette expérience qui peut permettre de produire une décristallisation de l’idole – cet homme sensé, omnubilé par la signification supposée de toutes choses ?
La subjectivité tragique ne peut émerger qu'à partir d'une expérience de la faille et de l'effondrement d'un certain type de représentation causé par le réel. Le réel est sans visage, de l'ordre de l'inaudible fracas venant briser le socle rassurant et vain des structures mondaines qui ont tendance à déterminer notre être. C’est par l’effraction en soi et la reconnaissance du réel partout, que la subjectivité philosophique se fait tragique sous l’aplomb de l’amère vérité. Mais l’amertume ne se réduit pas à la ruine du sens des choses. Elle est aussi et surtout liée à la catastrophe narcissique qui l’accompagne. C’est que le sujet est cruellement impliqué dans cet effondrement. La vacuité du monde l’embarque et l’emporte tout autant. C’est là que la formule choc de Nietzsche prend une dimension nouvelle. Jusqu’où sommes-nous capables d’aller dans cette effroyable découverte ? Jusqu’à quel point de non retour ? Si le réel se charge de la dévastation, la subjectivité philosophique peut-elle s’abaisser et ramper sur le sol défiguré du cataclysme sans recourir aux fictions de l’ancien monde ? Un philosophe comme Pascal l’a éprouvé dans sa chair, dans ses intuitions. Nul autre que lui ne parle de la dimension tragique avec cette force et cette radicalité splendide qui place l’esprit face aux silences éternels et angoissants des infinis. Mais voilà, l’angoisse le ronge à ce point qu’il fait retour en ce dieu qui le sauve et le protège, qui le réassure dans le pari, qui le rend hostile à l’épicurisme comme au véritable scepticisme qui pourtant ne cesse de le fasciner.
Le désespoir, la théorie du suicide (et non nécessairement l’acte), les passions tristes, le ressentiment, le nihilisme, le cynisme ou la haine de l'autre sont le plus souvent les funestes conséquences de cette effraction du réel dans la psyché, prenant la forme rituelle d'un déni ou d'une projection agressive, d'une forclusion ou d'un jeu plus ou moins pervers vis-à-vis de ses semblables devenus des cibles. Ce jeu souvent pathétique vient rompre de manière dérisoire le vaste silence cosmique et occupe pour un temps l'esprit gangrené par la plainte adressée en fait au réel. Moquer, railler, ridiculiser, violenter, détruire sont ce qui reste malheureusement lorsqu’il s’agit de se venger de notre imposture-d’être-au-monde en faisant subir aux autres l’infamie que nous inflige le réel implacable, ce réel qui nous blesse et nous tue.
Et les « philosophes » ne sont pas non plus à l’abri. Beaucoup se complaisent dans ce régime réactif surdéterminé tout en affirmant reconnaître la dimension tragique de l'existence. Mais l’essentiel de leurs discours demeure fasciné par les idoles qu’ils prétendent combattre que ce soit les religions, les morales, les discours réparateurs ou leurs ennemis intimes dont ils se gargarisent à souhait, tant ils demeurent fixés à leur cristallisation personnelles et égocentriques. Voilà qui fait encore monde, voilà qui fait lien et dépendance vis-à-vis d’une blessure qui n’a pas pris toute sa dimension et qui suscite encore la résistance de l’égo et l’impossible subjectivation du réel. Car le fond de l’affaire n’a pas grand-chose à voir avec ces mirages mondains. Il s’agit de savoir si le discours tragique revendiqué s’accompagne réellement d’une subjectivité tragique c’est-à-dire d’une désagrégation du moi au profit d’un régime tourbillonnaire de la subjectivité, fait de création et de dégradation, de puissance et de jubilation ramifiée par l’insaisissable et la dépossession. A ce niveau, le sujet lui-même devient réel c’est-à-dire tragique parce que troué et ventilé par les puissances extérieures qui le nourrissent et l’affectent. Ici commence une possibilité éthique qui n’est ni une règle ni un dogme, ni un cache-misère, mais un art, une esthétique cultivant le Kaïros, la belle opportunité, la rencontre et l’œuvre silencieuse. C’est un autre enjeu qui débute et qui n’a plus rien à voir avec le religieux, le philosophe du sens, l’apologue du néant et les ressentimenteux de toute farine.
La subjectivité tragique repose sur l’intuition centrale du hasard absolu et de la créativité incessante de la nature. Elle ne fait pas l’objet d’un postulat théorique et abstrait. Elle place le réel comme référent insaisissable et insignifiant, réel dont "le centre est partout et la circonférence nulle part" (Pascal). La souffrance nous l’enseigne mais la joie tout autant dés lors qu’elle ne s’accompagne d’aucun espoir et qu’elle vibre de sa propre impermanence. La subjectivité tragique dépouille la philosophie dans un philosopher radical qui ne sauve de rien mais qui libère quelques intensités nouvelles dans le grand tout de la nature.













