DEMOCRITE, atomiste dérouté

18 mars 2017

Qu'est-ce que savoir ?

Faille - Malte

C'est dans le cadre d'une réflexion et d'une discussion collectives avec des amis chers que m'est venue cette idée : le savoir n'est pas une chose qui pourrait faire l'objet d'une quête ou d'une conquête. S'il est placé comme finalité du désir, alors il ne peut être que manqué et témoigne d'une pulsion de maîtrise dont la faille irréductible est la condition première et son intentionnalité, une illusion. Cette vision au fond platonicienne ne fait qu'entretenir une course à l'échalote confondant indéfiniment savoir et connaissance.

Qu'est-ce donc qu'un savoir ? J'y vois pour ma part non pas quelque chose qu'on pourrait posséder mais un processus, un tracé psycho-physiologique essentiellement inconscient et ombreux par lequel se constitue l'organisation d'éléments idiosyncrasiques épars. Le savoir est l'apparition d'un ordre intérieur appartenant en propre à la subjectivité. Et c'est au prix d'un trajet plus ou moins long et laborieux qu'une hiérarchie parvient à la lumière de la pensée consciente et troue soudainement le champ de la représentation. Alors le sujet peut dire "je sais cela".

Ce que nous appelons tel ou tel savoir est en fait le résultat, la conséquence d'une appropriation subjective qui ne va pas sans métabolisation, sans l'apparition d'une ligne de force intérieure qui doit trouver son expression dans le langage symbolique. De la nuit organique et de son fonds indiscernable naissent de nouvelles intensités qui forgent le caractère dynamique de la subjectivité vivante et dont le savoir est l'expression symbolisée.

En ce sens le désir de savoir n'est certainement pas étranger à un certain "savoir de son propre désir" comme tentative de constituer une congruence entre la part obscure de son être et sa part lumineuse, celle qui se donne à voir dans le monde et se saisit dans la langue toujours manifeste (au sens freudien). L'écrit émerge de l'obscurité comme la parole dont on ne sait guère la source nocturne. C'est dans ce sens que la parole démocritéenne de la reconnaissance d'un non-savoir originel prend toute sa dimension. Montaigne ne se demande pas à la manière de Kant ce que la raison universelle peut connaître mais ce que lui, Michel de Montaigne, sait en vérité. C'est bien le sens de sa formule célèbre "que sais-je ?".

Je pose donc ici une distinction avec la connaissance comme régime de la culture, comme hétéronomie fondamentale à l'image du discours des maîtres, du pouvoir institutionnel de la langue, de l'accumulation d'éléments articulés du dehors par intériorisation des normes. La connaissance ne dit rien du savoir réel du sujet parce qu'elle demeure liée au pouvoir hypnotique de l'objectivité. Il se peut même qu'elle le maintienne au plus loin de sa source à l'image de ces élèves ou de ces étudiants qui apprennent des contenus sans saveur, qu'ils s'empressent d'oublier une fois le processus boulimique achevé dans une régurgitation pathétique, au moment de leurs examens finaux. 

Mais il en va de même pour ces maîtres qui ne vivent que par les maîtres et qui ne laissent pas de place à ce tracé mystérieux et tellurique dans lequel se joue le risque d'un savoir inaudible et décalé parce qu'insulaire et subjectif. Comment le maître, produit des institutions pourrait-il laisser surgir un savoir s'il doit sa prétendue maîtrise, sa connaissance, à ces mêmes institutions ? Sans l'accès à sa propre nuit, il n'est pas impossible de se perdre dans la connaissance et de ne pas avoir la possibilité de découvrir ce savoir qui est sans maîtrise réelle et qui s'accomplit dans le silence.

Se pose enfin la question du passage de la connaissance au savoir. Pour ma part, je fais le pari que l'enseignement d'un professeur ne vaut que si la connaissance est articulée à un savoir, certes inapparent, mais qui interpelle l'élève dans l'émergence et l'écoute de ce quelque chose qui fait signe vers leur intériorité subjective respective et leur puissance mutuelle de pensée. C'est à cette condition majeure que le professeur suscite chez l'élève le souci risqué d'une interrogation. Sans doute est-ce également à cette condition qu'un régime intersubjectif devient également réel, lorsque le savoir énigmatique de l'un se frotte au savoir énigmatique de l'autre.  

Ici, la culture et la connaissance ne deviennent au fond que des prétextes ou plutôt des pré-textes à un texte original que chaque humain, comme sujet singulier, doit pouvoir élaborer afin d'habiter son propre monde et avoir accès à une part de sa vérité. 

 

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02 mars 2017

613 coups sur Flickr

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J'ai créé ma galerie Flickr en 2013 et publié depuis, plus de 600 images. 750 personnes y sont actuellement abonnées. Près d'un million, sur toute la planète et les cinq continents l'ont consultée, peut-être même les manchots de la terre Adélie, allez savoir....

Jamais n'aurais-je pu imaginer, comme beaucoup, pareille possibilité de diffusion. L'internet est vraiment quelque chose d'extraordinaire, une sorte de révolution anthropologique qui, par bien des aspects, pourrait soulever un enthousiasme illimité à la manière de Michel Serres, si on ne s'en tenait qu'à la seule mise en ligne des savoirs, des arts et de la pensée. Je laisse évidemment de côté tout le problème de la surveillance généralisée et des polices secrètes qui accompagnent l'extension technologique.

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Je ne dirais pas que mes images ont une vocation artistique, car je ne suis ni photographe de métier ni à la recherche de l'image rare. Ce qui m'importe, c'est l'expérience brute de la nature, de la lumière et des phénomènes atmosphériques relatifs le plus souvent à mes incursions montagnardes ou insulaires. Au fond, chaque photographie est pour moi une sorte de stupéfaction en tant que témoin vivant et vibrant devant l'énigme des forces de ce monde et de la beauté sauvage qui en émane.

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Je n'attends nullement comme Kant parlant du beau, le moindre assentiment universel. Ces images ne sont ni des oeuvres ni du symbolique, à moins de les lier comme expressions actives à des points d'exclamation, des points d'interrogation et de suspension devant un réel qui demeure une source d'étonnement originel et dont je retrouve l'élément d'irrigation lorsque je les contemple. Chaque moment est alors présentifié telle la réminiscence affective épicurienne.

 

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Une part ce cet "étonnement" s'est inscrite dans l'image, une part de ma vitalité. Mais au-delà, il s'agit sans doute pour le photographe de rendre visible l'invisible en brisant l'ordinaire de la représentation et la linéarité d'un temps social fondée sur la répétition et l'oubli. Poétique de l'espace et de l'insignifiance ! Poétique de la déflagration et de l'incendie ! Poétique de l'éphémère et de la surrection ! L'image laisse place au silence de la forme et de l'ombre qui monte subrepticement de la terre pour répandre son opacité. Cette part obscure est la condition du voir, véritable métaphore sensible de l'autre versant du chemin que nous empruntons et qui s'efface à mesure que triomphe en nous l'intentionnalité de la conscience, cette puissance trompeuse et tyrannique.

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Lorsqu'on a passé, comme moi, presque quinze années dans les brumes industrielles du septentrion et dans le caracère mondain de la prolifération humaine, il devient urgent de dépouiller l'homme, de le réduire au silence devant l'énigme d'une cime qui n'attend rien, ne veut rien et qui, dans son insignifiance même nous rappelle à notre plus totale étrangeté. Les territoires virginaux font signe vers la part ombreuse de ma vie et son indéniable pauvreté. Les brumes enlacées et disparates sont les métaphores de ce que nous appelons pompeusement l'Être, être qui se désagrège avec le moindre courant d'air. L'impermanence n'est pas qu'une idée mais une expérience que chaque singularité optique rappelle furtivement, dans sa fugacité d'instant et avec elle, c'est la gratuité de notre présence et ses immenses possibilités de vie qui surgissent du fond obscur pour se risquer dans l'expérience étoilée d'une traversée sensorielle.

 

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Et cela qui n'est pas rien suffit à ma joie. 

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28 février 2017

La faille relationnelle

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La difficile question de l'intersubjectivité articulée à l'enjeu de la vérité ne laisse pas de me préoccuper. Non pas la vérité comme savoir ou connaissance. Qui pourrait d'ailleurs prétendre la posséder sinon les dogmatiques et idéologues de toute farine ? Ma question est plutôt celle-ci : quelle possibilité de parole trouée et enrichie par l'ombre portée (comme en peinture) donnant à voir ce qui constitue la source véritable du dire de l'un et de l'autre ? L'intersubjectivité, sans cesse battue en brèche par nos masques et notre sensibilité trop souvent exacerbée, interroge la faille narcissique du sujet et son aptitude à se déterritorialiser psychiquement, à rencontrer l'autre sans confondre le dire et le dit, la parole et l'être.

Pouvons-nous nous extraire psychiquement du destin apparent de reconnaissance qui nous aliène à notre propre faille et que nous n'entendons ni ne voyons ? Sans ce travail du côté obscur de notre personnalité, il semble assez "clair" que l'altérité demeure niée et rabattue sur le seul terrain de l'utilitarisme relationnel.

C'est à cette possibilité de la parole partagée et de la rencontre sous l'aplomb de la vérité du non savoir -l'abîme, que se mesure la qualité de nos liens. Nous est-il possible de faire signe vers la multiplicité des perspectives et des ombres portées au devant de nous sans froisser définitivement l'image de soi ou celle de l'autre ? Il est à craindre que Lacan ait raison lorsqu'il sous-entend que les tendances paranoïdes sont au fond des éléments constitutifs de la personnalité, ce qui permet de mieux comprendre les réactions irritées de ceux qui ne tolèrent aucun désaccord, ni aucune expression contradictoire comme si leur intégrité psychique était en "jeu" dans un combat qu'il mène contre la part ombreuse d'eux-mêmes mais qu'il projettent sur les autres.

Tout comme la communication, l'intersubjectivité se heurte aux bordures invisibles du moi qui font "monde", quelles que soient les références théoriques et les valeurs supposées des uns et des autres, y compris chez ceux qui prétendent non sans quelques arrière-pensées que le monde est une fiction et le chaos la règle. Le monde se loge d'abord dans la circularité de la parole et dans les phénomènes de répétition, autant d'artefacts permettant d'éviter toute intrusion et de résister à l'invasion.

 

 

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24 février 2017

Que voulons-nous savoir ?

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Jean Rustin - Trois personnages

 Je n'ai pu exceptionnellement assister au dernier Apéro-philo que nous avons organisé dans la cité paloise. Manifestement, cette soirée fut de la meilleure qualité, comme souvent suis-je tenté de dire. Le sujet posé fut : Que voulons-nous savoir ? A cette question, je serais tenté de répondre : rien ! 

Ou plutôt rien qui puisse trouer le cercle rassurant de la tautologie intérieure et les bases sur lesquelles la subjectivité se structure. Chacun ne vit-il pas dans le monde plus ou moins clos de ses croyances, opinions, stéréotypes, dans ses manies recouvertes d'un vernis mondain plus ou moins construit ? Si tout le monde, comme je le pense, et contrairement à ce que soutient Aristote, n'a pas le désir de savoir, il n'est pas impossible que tous, nous ayons la volonté de voir.

Sans doute est-ce d'abord la problématique de la vision qui se pose pour chacun, de ce que les psychanalystes appellent la pulsion scopique. Nous voulons voir. Voir la chose qui nous échappe depuis toujours et que Pascal Quignard nomme "la nuit sexuelle". Voir cette origine fécondante qui nous a portés à la lumière, à l'existence. Nous nous heurtons ici à l'énigme fantasmatique de notre être, au coït parental, à cette férocité pulsionnelle qui n'est pas nous, ne nous regarde (!) en rien et qui pourtant, déterminera notre apparition sur le vaste théâtre des vivants. Comment et pourquoi vouloir fixer notre regard sur une scène primitive qui ne nous regarde pas ? Tel est l'enjeu. Et tel est aussi l'enjeu du tableau de Jean Rustin - les trois personnages, dans lequel, un enfant au regard complètement fixe et apathique tourne le dos à l'acte sexuel de ceux qui pourraient bien être ses géniteurs. La volonté de savoir pourrait ici se comprendre comme la métaphore transposée dans le champ symbolique d'un "voir ça", d'un "ça-voir" qui anime et détermine une part importante de ce qu'on appelle l'énigme, qu'elle -cette volonté, tente d'assouvir vainement de manière sublimée dans le savoir.

Comment faire face à l'inanité de notre être, à sa vacuité primordiale ? Nulle part nous ne nous trouverons dans ce coït qui nous impose de fermer les yeux ou de nous tourner ailleurs. Seul le fantasme poursuivra son oeuvre de configuration sublimatoire pour faire face à ce néant primitif que même le désir des parents ne peut combler dans leur corps-à-corps ou dans la parole rassurante qu'ils adresseront plus tard à l'enfant pour lui signifier qu'ils le voulaient. Mais voilà, ce n'était pas lui car il n'y avait personne. Il n'y avait qu'un coït. Comment se hisser symboliquement à l'effroyable découverte que nous ne sommes qu'une "erreur-errance", qu'un hasard, qu'une contingence absolue dans l'expérience inaugurale qui nous a précipités dans le monde. Nous portons ce néant au plus profond de nous comme un invisible fardeau et nous le recouvrons d'une histoire toute faite.

Comment mettre fin aux faux savoirs ? Comment rompre avec le récit imaginaire ? C'est d'ailleurs une des analyses saisissantes d'Epicure reprise par Lucrèce au livre III dans son poème De la nature des choses lorsqu'il nous invite à penser la création, ce mythe si difficile à déraciner dans la psyché comme l'angoisse de l'homme face au néant. 

 "Regarde en arrière : quel néant fut pour nous tout le temps infini d'avant notre naissance !"

La question devient alors : la volonté de savoir ne se heurte-t-elle pas à ce que nous ne pouvons pas voir, à ce qui est recouvert par le fantasme ? Ne nous pousse-t-elle pas à ne rechercher que ce que nous savons déjà ou croyons savoir dans une dynamique d'évitement circulaire ? C'est d'ailleurs en partie le sens de la formule nietzschéenne : "toute connaissance est reconnaissance". Le scénario se répète inlassablement pour justifier défensivement l'ordre sur lequel s'est édifiée la subjectivité. C'est pourquoi Nietzsche voit dans la volonté de savoir (plus que dans le désir) l'expression d'une force réactive au service d'un maintien de l'ordre opposé à toute création, à toute ouverture. 

Nous n'étions pas avant de naître. Nous avons tous été adoptés plus ou moins bien, plus ou moins mal, voire pas du tout, mais toujours a posteriori. Il est douloureux de se savoir adopté et de découvrir que nous ne sommes que des accidents dans le grand tout de la nature. Je ne vois guère que le travail généalogique de la psychanalyse et de la psychothérapie pour nous mener au seuil de cette découverte majeure permettant de déconstruire le mirage de la volonté. La volonté est consciente et s'arrête devant l'épreuve de l'inconscient. Le désir, lui, est mu par la part inaudible de notre être. La souffrance et la douleur sont vraisemblablement les moteurs pour porter le désir du sujet sur ce terrain mouvant par lequel la volonté révèle sa caducité. C'est à ce prix qu'elle peut céder la place à un désir de se tourner ailleurs, non dans le déni ou la forclusion si courante, mais dans l'exploration de nos zones d'ombre, telle la difficile traversée du fantasme ou la découverte d'une ignorance constitutive.

C'est d'une autre adoption dont il s'agit alors : renversant le pouvoir illusoire du savoir soutenu par la volonté, il devient possible d'adopter sa propre énigme et son insuffisance, sa petitesse de vagabond, sa faiblesse de nomade mortel et dérisoire arrimé à une origine sans fondement identitaire fixe. Peut-être est-ce à ce prix que le Dérouté que nous sommes se trouve en mesure de s'intéresser à autre chose qu'à son moi ou à la répétition pathologique d'un deuil insurmonté. C'est à ce prix que le désir (comme chute de l'astre) de savoir peut rencontrer l'altérité et créer les conditions d'une intersubjectivité plus vivace et authentique, parce qu'il ne se referme pas sur lui-même. Là débute l'aventure exploratoire et inachevable d'un désir singulier dont le savoir devient alors une des métaphores possibles dans le jeu indéfini des métaphores. 

 

 

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14 février 2017

Innocence de la solitude

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"On n'est jamais seul tant qu'on est rempli des souvenirs, des conditionnements, des soliloques du passé : les déchets accumulés du passé encombrent les esprits.

Pour être seul on doit mourir au passé. Lorsqu'on est seul, totalement seul, on n'appartient ni à une famille, ni à une nation, ni à une culture, ni à tel continent : on se sent un étranger. L'homme qui, de la sorte, est complètement seul, est innocent et c'est cette innocence qui le délivre de la douleur."

           Krishnamurti, Se libérer du connu

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03 février 2017

Le bon goût d'être victime

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Il y a quelque chose de savoureux à observer l'attitude surprenante de l'as du redressement dont l'obsession depuis des années consiste à pressurer le pays avec la faillite de l'Etat, la dette, la crise, la maîtrise de la dépense pour mettre fin aux "privilèges" des fonctionnaires et des chômeurs, ces profiteurs qui abusent, comme chacun sait, de l'argent public. Oui, le devoir de moralité en politique ne se discute pas ! Pascal dans ses Pensées nous avait pourtant prévenus : "qui veut faire l'ange fait la bête" !

Savoureux l'argument victimaire, paranoïaque qui est désormais la règle dans le camp des Fillonnistes. On veut notre peau ! Voilà qui est tout à fait intéressant surtout lorsqu'il prend la forme si subtile chez certains militants d'une affiche portant en grosses lettres l'expression : "Je suis Pénélope". Visés par le terrorisme des officines, Monsieur et Madame. Chacun appréciera l'allusion implicite de cette pancarte, support d'une identification passionnelle à une victime expiatoire subventionnée.

Il faut dire qu'à chaque fois que le vainqueur de la primaire des conservateurs a tenté de justifier son attitude pour démentir les éléments révélés par le Canard, la plupart de ses déclarations se sont avérées fausses pour ne pas dire mensongères. Droit dans ses bottes, le cuir endurci comme jamais, comment maintenir ses dires lorsque la principale intéressée les contredit clairement et distinctement lors d'un entretien révélé hier dans l'émission Envoyé spécial ?  

Savoureux également l'argument prononcé ces derniers jours par des militants du Persécuté selon lequel à la corruption éventuelle des uns correspond au fond la très vraisemblable corruption des autres. Bref, tous pourris, de droite et de gauche ! Donc autant élire un homme de droite. S'en prendre aujourd'hui à Fillon alors que d'autres ont sans doute fait la même chose, c'est évidemment un montage et une manipulation politiques à quelques mois de la présidentielle. Pourquoi empêcher ce brave homme d'accéder aux plus hautes fonctions ? On peut évidemment se le demander.

Etendons pour une meilleure compréhension le principe de la corruption et de l'emploi fictif à la grande criminalité. Dans l'hypothèse où les faits seraient avérés, pourquoi arrêter un tueur puisque d'autres courent encore ? C'est injuste ! Celui-là pourrait même se plaindre et se considérer comme la victime d'un système qui veut sa peau à lui alors qu'il y en a tant d'autres qui assassinent sans vergogne et qu'on laisse galoper dans la nature. 

Savoureuse encore l'attitude des politicards de l'Ancien Régime, la meute de ceux qui, sans vergogne, pratiquent l'évitement. Du népotisme sur fonds publics ? Et alors ? C'est légal ! Financer ses enfants à raison de 3800 et 4800€ par mois, alors qu'ils sont étudiants ? Et alors ? Où est le problème ? Avoir une assistante parlementaire supposée, déclarant ouvertement, spontanément et sans pression : "Je n'ai jamais été son assistante, ou quoi que ce soit de ce genre-là." Circulez, il n'y a rien à voir parce que nous, nous voulons parler du fond, du programme et de rien d'autre. Ca vient !

Savoureuses enfin cette main sur le coeur, cette émotion pour dire avec des trémolos dans la voix combien l'amour pour son épouse résistera à toutes les tempêtes. C'est beau. C'est poignant de vérité et de sincérité. Pourquoi la formule de Machiavel résonne-t-elle ici ? "Les hommes sont si aveuglés, si entraînés par le besoin du moment, qu'un trompeur trouve toujours quelqu'un qui se laisse tromper. (Chap XVIII - Le Prince) Nous l'ignorons.

Cette attitude quasi-schizophrénique qui consiste à dire : "il n'y a rien", "rien ne se passe" n'est pas sans rappeler celle d'un ancien ministre socialiste qui "droit dans les yeux" avait juré sur l'honneur qu'il n'avait pas de compte en Suisse, lui qui était précisément chargé par sa fonction, de lutter contre la fraude fiscale. En pourchassant et en condamnant dans le cadre de sa mission ceux qui pratiquaient le même écart de conduite que lui, il pouvait à bon compte s'acheter une bonne conscience puisque le fraudeur, c'était l'autre ! Le faire payer, n'est-ce pas en fait résoudre magiquement et fantasmatiquement le problème ?

Au fond, s'en prendre aux chômeurs, aux pauvres, à la classe moyenne, augmenter la TVA de 2 points, liquider 500 000 fonctionnaires tout en supprimant l'ISF ne permet-il pas avantageusement de faire payer aux autres le bénéfice des privilèges dont on a joui et dont on jouit encore lorsqu'on accède aux plus hautes fonctions ? Servir son pays, sauver la France, quelle abnégation ! Comment en bon chrétien, gagner son paradis sinon en fabriquant des hérétiques ! Et il va de soi que l'hérétique, c'est toujours l'autre.

 

 

 

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31 janvier 2017

Ce qu'on dit ment

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Nous aimerions nous passer de la vérité, nous moquer de cette exigence et vivre du relativisme, quitte à sombrer dans le nihilisme qui guette dans l'ombre la dislocation de nos forces, à la manière de l'intempérie -celle dont nous savons par expérience qu'elle emporte tout sur son passage. Nous serions flattés d'abolir tout rapport au réel dans la plainte de la désagrégation infinie comme dans la victoire d'une parole sans référent. C'est bien ce qui se passe. Rien de pire que la vérité dans les affaires humaines. Mais la question demeure centrale pour qui interroge généalogiquement notre investissement pulsionnel dans le langage et dans le dire, son intention.

Force est de constater que la vérité n'est pas dans le discours mais dans l'attitude de l'homme vis-à-vis de son dire, de sa parole, du récit qu'il se raconte à lui-même pour échapper à sa compulsion première. Et sur ce terrain, il est évident que la vérité est honnie, haïssable même, au point qu'elle ne vaille que dans l'idéal philosophique que les esprits chagrins ont élaboré pour fuir la source originelle. A la limite, quelle importance ? Que chacun se raconte ce qu'il veut ! Soit ! Mais qu'en est-il de la place de l'autre dans le récit qu'on lui adresse ? Y a-t-il seulement un autre ? Rien n'est moins sûr !

Où donc le sujet se trouve-t-il ? "Je suis dans ce que je ne dis pas", répond-il, effaré par sa propre emposture. "Ce que je dis est l'envers de ce qui m'anime en vérité, ne le voyez-vous pas ?"

Entendez-vous cet étrange "bruit de fond" qui froisse discrètement le dire, le trouble, le déforme insensiblement et l'anime d'une intentionnalité subreptice ? C'est à l'arrière de ce qui s'énonce qu'il faut savoir écouter la mélopée qui chante une toute autre partition. Lacan l'a formalisée dans une expression drolatique et dans un jeu de mots qui se place du point de vue de l'inconscient : "Ce qu'on dit ment". Le mensonge travaille par devers soi et nous sert avantageusement un plat bien plus agréable en bouche. Telle est la fonction du "condiment" qui ne serait pas sans rappeler chez Lucrèce la goutte de miel venant sucrer le breuvage amer de la vérité s'il ne s'agissait pas ici de la retourner purement et simplement, contrairement à la perspective épicurienne.

L'un se plaindrait par exemple de sa situation de couple et du malheur de son amie. Dans cette plainte se murmure la souffrance masochiste d'un deuil impossible. Sourde mélancolie qu'il faut sauver à tout prix jusque dans la réitération d'une histoire serve. Car il ne serait nullement question de s'en libérer alors même que la parole consciente pourrait chercher à comprendre en l'autre les motifs de sa douleur. La raison se heurte alors à l'incompréhensible et tourne à l'envi autour d'un enjeu qu'il est essentiel d'éviter. La plainte, elle, dit toute autre chose que ce qui s'énonce dans la parole : ma jouissance existait avant moi, je sui né pour l'incarner. Pas question de m'en défaire !

Serait-il possible de faire signe vers la compulsion de répétition ? Certes non. Rien ne saurait remplacer des amours impossibles qui font le sel de la vie. Tout va bien alors ? Comment échapper à la mythologie personnelle qui enferre le sujet dans son drame et sa jouissance ? La vérité, c'est précisément l'impossible. La parole n'a d'autre but que de confirmer le scénario auquel le sujet souscrit inconsciemment. L'altérité sera réduite au silence et l'intersubjectivité interdite sur l'autel d'un mensonge dont le conscient se fait l'apologue.

Tel autre se précipiterait dans les théories politiques, dans les artéfacts des constructions philosophiques comme pour se donner l'illusion d'un écart vis-à-vis d'une histoire qui exige l'allégeance au dogme intériorisé. Comment demeurer congruent et maintenir une image cristallisée depuis tant d'années ? Comment vivre sans trahir et sans avoir le douloureux sentiment de la déloyauté ? Il suffit de se dire insoumis et de s'enorgueillir de quelques positions de principe et le tour est joué. Quelque chose bat dans cette direction mais les forces souterraines emportent l'action dans le rail d'un conformisme qui récompense au moins fantasmatiquement une bien curieuse fidélité. Le "dire" obéit à ses maîtres et ceux-là ne sont pas où le sujet se les figure.

D'autres pratiquent l'amitié céleste, désincarnée, abstraite, si loin de vous qu'elle pourrait presque faire pitié dans le renoncement qu'elle manifeste. Il y a tant de choses à sauver dans ce bas-monde que nous serons amis dans l'au-delà, dans la mort, dans les arrière-mondes qui n'exigent rien, pas même le signe tangible d'un amour ou d'une contrariété relationnelle. La parole, rare, doit encore sauver les ruines d'une intersubjectivité en friche, incapable de se constituer hic et nunc. "Vous me manquez, oh mes amis !" "Ce qu'on dit ment", répond Lacan ! Ce qu'il faut entendre, c'est tout autre chose que la bienséance ne peut nommer ici. Nous nous contenterons de ces amitiés stellaires.

"Je suis, en somme, là où je ne parle pas." Parler, ce n'est pas seulement exagérer comme le note Oscar Wilde. C'est surtout renverser toute vérité dans un rapport intérieur qui témoigne de la division, de la fracture et de la faille que chacun porte en lui et qu'il nie le plus souvent dans les rares relations qui pourraient faire signe vers l'Ouvert. Le jeu social, dans sa lâcheté rituelle referme magiquement toute fêlure dans le discours. C'est que le consensus mou des relations ordinaires s'accommode parfaitement de la compromission subjective jusqu'à l'ériger en principe social. Comment lui donner tort, en effet ?

Philosophiquement, subjectivement, éthiquement, c'est autre chose. Nous faudra-t-il avaler le condiment avec le plat qui nous est servi, histoire de chanter le même air de con-serf  et ne déranger personne ?

 

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30 janvier 2017

Aspe : le visage de l'incommunicabilité

 Promesse de neige

cliquer sur les images

La vue offerte depuis ma terrasse est à ce point spectaculaire qu'il m'est de plus en plus coûteux de jouer les nomades aventuriers et de me perdre dans les hauteurs pyrénéennes. Prendre la voiture et m'arracher à la foule des affairés, à la circulation urbaine me pèsent souvent.

Ouverture matutinale

Alors, je contemple à distance les cimes coruscantes de l'Escurets et de l'Ourlène tant de fois parcourues.

Je trouve heureusement quelquefois l'énergie pour filer plein sud comme au temps heureux de mon invraisemblable arrivée sur les terres béarnaises, période où comme un fou d'azur, je courrai mains ouvertes dans les pentes, ivre d'espaces et de nature retrouvés, redéployant un devenir-animal trop longtemps brimé par des années de domesticité septentrionale.

Effacement

Hier donc, en compagnie d'une Sibylle, je m'échappai, de façon impromptue sur les hauteurs d'Aspe, non loin des tourmentes frontalières, là où dansent les brumes tourbillonnantes d'une créativité hors langage.

Invasion...

 Le silence hiémal de ces altitudes me tient à distance des choses délestées de leur nom. La force du réel est palpable, sensible. Icare, figé dans les glaces, figure exubérante de l'hybris solaire, a terminé sa course folle dans les plis de la matière blanche. 

Frontière

 L'incommunicable est évidemment la loi pour l'homme éveillé. D'où parlons-nous sinon de nos singulières forces dont nous ignorons le jeu d'affects qui les constitue ? Nous pressentons combien le dire s'évapore et se dissout comme le pas du marcheur dans une neige précoce. 

Tourmente

 L'absurdité de la vie ne réside pas plus dans la vie que dans la surdité qui nous tient au plus loin de nous-mêmes et nous empêche d'ouïr la subtile arabesque des intensités telluriques qui nous pousse à la parole, au dire intentionnel. 

Vers l'Ibérie

 La tectonique des profondeurs fait le rythme et la sismicité de nos échanges. Ces deux observateurs, ces témoins ne se savent-ils pas aussi solitaires que le plus grégaire des hommes ?

Apparence

L'opacité gagne le monde des vivants rongés par le vouloir. Leur cécité n'est-elle pas aveuglante ? Faudra-t-il, tel Oedipe, se crever les yeux et voir pour la première fois ce qui nous empêche de voir ?

 Marcher

Source féconde de l'incommunicabilité,

Dans le silence du temps décomposé

Aspe se drape du voile de la Vérité. 

Incommunicable

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25 janvier 2017

Illicite !

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Loin des culs-serrés, des pisse-froid, des têtes-plates, loin de la vie de château, de la molle bandaison des corrompus subventionnés, des profiteurs éhontés qui, sans vergogne, donnent à tous des leçons de moralité, qu'il est jouissif de s'abandonner à la vigueur dionysiaque du clown illicite, "laissant son âme indolente dériver en ses grands palais."

Higelin - Illicite.wmv

Un moment d'intensités écartelées sous l'énigme d'une capricieuse caresse. Ici, ça respire, ça ventile, ça bande haut dans la sueur partagée d'un corps à cris aux rythmes interlopes. "Il n'y a que l'interdit qui m'excite, qui pique mon imagination". A l'épreuve de la plus rauque des ivresses, jamais nous ne nous sommes sentis plus vivants, plus dignes d'une rencontre devenue fête, aventure des profondeurs, pionniers des intermondes. Du grand Higelin !  

 

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11 janvier 2017

Epicure : le choc des divinités

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        Imaginons un cours de philosophie consacré à l'épicurisme et plus précisément au second passage de la Lettre à Ménécée dans lequel le maître du Jardin déconstruit avec une impitoyable rigueur rationnelle les projections anthropomorphiques des hommes, empêtréés dans l'image des dieux créateurs, des dieux jaloux, revanchards, colériques, soucieux d'être priés, idolâtrés, loués, bref, des dieux se comportant stupidement comme des autocrates ou des tyrans, rongés par toutes les passions et l'hybris qui font l'animal humain. Dans un tel cours, les élèves découvriraient avec une relative stupéfaction combien les fictions de l'imagination et la peur créent des monstres, et plus grave encore, des intoxications contagieuses qui interdisent à ces mêmes humains de réfléchir et d'interroger la véritable nature de ces divinités supposées. Un dieu pourrait-il vouloir être prié, pourrait-il se mettre en colère ou se venger des hommes, pourrait-il pardonner ou récompenser ? Comment une telle niaiserie n'apparaîtrait-elle pas à l'esprit sensé comme la négation de la définition élémentaire du dieu bienheureux et parfait, jouissant dans sa perfection et son autarcie de la plus haute sagesse ? Pourquoi cette figure de la sagesse irait-elle se corrompre dans les miasmes putrides de l'humanité ? Qu'irait-elle faire dans cette galère, elle à qui rien ne manque ?

       C'est qu'en fait, les dieux n'intéressent pas réellement les hommes. Pour lutter contre l'angoisse du devenir et l'incertitude qui sont la condition même du vivre, il fallait un remède, un "pharmakon", autant dire des divinités au pouvoir "humain trop humain", des Pères de substitution comme le verra plus tard Freud. Ce remède qui fut celui des Grecs superstitieux, mais au fond de l'humanité religieuse, se révéla bien pire que le mal. Un "poison" en vérité, ce qui est précisément l'autre sens du "pharmakon", un poison capable de maintenir toutes les dominations possibles et d'entretenir dans la fausse piété, la même peur, la même inquiétude devant le hasard et l'absurdité de la vie. Que valent la compréhension rationnelle des dieux et l'acte de penser devant la peur et le désir de domination ? Et par où passe ce désir sinon par l'abrutissement des masses et les conditionnements rituels qui fondent le pouvoir traditionnel et ses hiérarchies ?

       Imaginons que ces questions se posent précisément lors de ce cours de philosophie et qu'à cet instant, il soit perturbé par des bruits provenant de la salle voisine, par une sorte de chant récréatif et lancinant, de plus en plus insistant et étrange, au point qu'on finisse par distinguer ce dont il s'agit : la récitation joyeuse d'un "Notre Père" par un groupe de bambins suivant un cours catéchétique dirigé par une Soeur dévouée ! Que pourrait bien penser à ce moment précis, l'élève de classe terminale de l'argumentation du philosophe grec, mort il y a près de 2300 ans ? Y aurait-il d'ailleurs matière à penser quelque chose de cette irruption inattentue ? Il n'est pas impossible que dans un tel contexte, le professeur de philosophie, réagisse, lui, à sa manière, levant sa tête, tournant son regard vers le plafond d'un air pénétré, en s'exclamant avec l'humilité requise : "Ciel ! un impondérable !"

 

 

 

 

 

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