DEMOCRITE, atomiste dérouté

28 décembre 2011

A la lisière du réel

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23 décembre 2011

Méditer en philosophe

 

"Méditer en philosophe,

c'est revenir du familier à l'étrange, 

et dans l'étrange affronter le réel."

        P. Valéry

 

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21 décembre 2011

La tectonique du couple

Ces derniers temps, j'assiste, plus ou moins étonné, à l'effondrement successif d'un certain nombre de couples dans mon entourage, couples à l'ancienneté affirmée (plus de 20 ans) et dont extérieurement, rien ne pouvait laisser présager une fin si rapide et surtout si ravageuse. Une séparation n'a rien en soi d'extraordinaire lorsqu'on sait que désormais un mariage sur deux conduit au divorce. Mais ce n'est ni la statistique, ni l’aspect sociologique, ni le mariage qui m'intéressent ici d’autant que j'ai toujours éprouvé une aversion pour cette pathétique institution chargée d'administrer une relation en la soumettant au régime d’un tiers mal situé, celui de la loi ou de la force publique. Pourquoi diable avoir besoin de cette misérable reconnaissance et de l'intrusion obscène de l’Etat sinon pour éprouver dans sa chair l'illusoire fidélité propre au "syndrome de la bonne femme" que j'ai déjà analysé ici même ?

Ce qui m'intéresse au contraire, c'est la temporalité souterraine de cet effondrement, le rythme, la cadence, l'évolution secrète qui travaille la chair jusqu'à l'entaille, jusqu'à l'apparition d'un chaos minuscule, d'un centre dépressionnaire dont l'activité tourbillonnaire s'empare des terres voisines (celles du conjoint) en procédant à une colonisation lente et progressive. Je parle ici d'effondrement ce qui laisse entendre que les choses se passent mal pour l'un et éventuellement pour l'autre comme si un séisme avait fissuré la structure, précipitant les individualités dans l'abîme de leur névrose respective. Toute séparation n'est pourtant pas une catastrophe mais il est remarquable que celle-ci puisse être paradoxalement désirée et vécue par la suite dramatiquement sur le mode de la chute, du chaos et de l'épouvante.

Je suis frappé par l'extraordinaire décalage qui peut exister entre le discours conscient des acteurs du drame bien avant l’écroulement programmé, la représentation sociale de leur comédie, l'apparente solidité du couple jouée ou sur-jouée jusque dans l'intime et le régime souterrain qui organise, désorganise et détermine la relation dans un contrat de nature tellurique, essentiellement ignoré par ceux-là même qui le signent. Ce contrat silencieux n'a rien à voir avec la sphère du social et ses conventions, la dimension du langage et ses représentations, la conscience et ses valeurs, la théorie et ses modèles. Ce contrat est atomique, il est la rencontre plus ou moins congruente de forces qui se solidifient jusqu'à créer une sorte de matrice, de structure aux multiples ramifications lesquelles se heurtent en se combinant, s'éprouvent et se façonnent au gré des intempéries intérieures et des rencontres.

En fait, le modèle le plus explicite pour rendre compte des processus alchimiques qui opèrent dans l'ombre est celui de la tectonique des plaques. Il faut distinguer ce qui se passe à la surface, dans le paysage intérieur de la relation (représentations communes, valeurs, idées, modèles, histoire etc.), dans le paysage extérieur (relations, acquisitions, métiers, activités etc.) et sous la surface, c’est-à-dire dans les profondeurs de la lithosphère. Ici, nous ne nous situons pas au niveau de la seule verticalité supposée des fondations (comme la psychologie le pense ordinairement sous la forme d’une prise de terre ou d’un enracinement) mais à un registre qui combine à la fois la profondeur et l’horizontalité, registre tellement décomposé et enfoui qu’on se tient à la limite du dicible.

La tectonique des plaques aurait à voir avec le régime chaotique des pulsions si elle n'évoluait plus bas encore, dans des sphères où se confondent matière et énergie, atomes et vide. Il faut donc changer d’échelle. C’est dans l’infiniment petit que se déroulent les opérations fondamentales. C’est là que se trouvent les zones d’affrontement, dans des terrains inoccupés, des limites, des lignes de force qui constituent autant de points d’achoppement pour les tentations colonisatrices (extension et affirmation) et les tentations régressives (retrait, réaction, sécurité) de l’un et de l’autre. La congruence qui paraît solidifier le contrat minéral du couple n’est pas une zone définitivement pacifiée. Bien au contraire, c’est à la fois la guerre et le compromis, le recul, l’apparent retrait et l’avancée sur la ligne de front. Où se territorialise le couple sinon autour d’une série de fronts dynamiques, zones d’intensités et de frictions potentiellement inaperçues ?

A la surface, tout peut sembler aller comme le régime moteur d’une voiture bien réglée qui va. Mais qui entend que ce régime, lisse et continu, masque dans son ronronnement tranquille d'inaudibles secousses et quelques vibrations ensauvagées – des arythmies - que chacun s'empresse de dissimuler derrière la production rassurante des représentations ? Pourtant, tapie dans l’obscurité, la lutte intestine de forces sous-jacentes faisant trembler la surface à partir de limites divergentes et transformantes pourrait bien précipiter la belle harmonie dans l’enfer de la décomposition.

C’est dans les entrailles secrètes des corps que se joue une partition à la résonance sourde et aux effets dévastateurs. Chaque plaque avance et se déploie silencieusement dans une temporalité subreptice qui n'a rien à voir avec le temps de la conscience et des activités. Or, cette temporalité constitue la vitalité continentale de la relation comme son risque le plus grand. Comment dire la vérité de ce modèle architectonique ? Comment être à l'écoute de ces lignes de force qui sont autant de zones de fractures potentielles ? Il est toujours plus aisé de les repérer chez les autres tout en les ignorant pour et en soi-même. Mais qui osera pointer les failles et nommer ce qu'il y a de plus réel et de plus imperceptible ?

Le danger est trop grand et nous préfèrons nous taire car le réel est à la fois ce qui est su depuis toujours et ce dont nous ne voulons rien savoir en vérité. 

 

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28 novembre 2011

Volonté ?

1 Composition

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2 Volonté

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3 Volonté 2

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4 Félinisme

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5 Lisière

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18 novembre 2011

Le langage, une anti-métaphysique ?

 

 

Le langage articulé, qui singularise notre espèce et lui confère un pouvoir sans précédent dans l'histoire de l'évolution, est associé bien volontiers à l'idée d'émancipation du sujet, à la construction de l'identité personnelle et au développement des facultés supérieures de l'intelligence. En effet, l'accès au langage et à l'univers symbolique marquent une rupture sans retour avec le monde magique de l'enfance, qui désigne étymologiquement cette période pendant laquelle le petit d'homme ne parle pas (infans, du latin fari, parler). L'accès au langage caractérise dans le même temps cette essentielle séparation de l'homme à la nature en le coupant de la bête qui ne saurait parler ainsi que nous, pour déplaire à Montaigne. Il est d'ailleurs remarquable que le renforcement apparent de l'autonomie individuelle soit directement lié au pouvoir de détermination de l'Autre, c'est-à-dire de l'ordre social qui le façonne par la puissance des 'institutions "lesquelles déterminent toutes les manières de sentir, de penser et d'agir que l'individu trouve préétablies dans la société" (Durkheim). Le langage témoigne du caractère interdépendant de la réalité humaine et de ce fait, d'un primat revendiqué de l'ordre symbolique sur le désordre et le chaos de ses impulsions organiques initiales. Le sujet humain, pour exister en tant que tel, est sommé de se tenir hors de la sphère primitive de son organisme. Nous le savons depuis Kant, si l'accès au je exprime ce mouvement irréversible vers une pensée de soi- même (conscience de soi), il fait dans le même temps reculer ce sentiment de soi qui s'enracine dans un mode plus primitif parce que sensoriel et organique que les animaux doivent partager avec nous (Feuerbach).

Nous ne naissons pas avec la maîtrise de la parole, avec une aptitude spontanée à la formulation. Toute une partie de notre vie se déroule hors de la sphère de la pensée, avant toute représentation, avant toute rationalité. Faisons le pari que cette expérience inaugurale, celle de l'enfance pré- langagière constitue la première expérience métaphysique, celle d'un mode de contact au réel dont nous ne gardons plus guère de traces, du moins dans notre activité consciente. Et pourtant, cette période peut se comprendre comme la seule universellement vécue qui soit celle d'une vérité pure de la présence au réel, un réel non dédoublé, non représenté, vécu sur le mode de l'immédiateté brute, celle qu'on pourrait envier à l'animal en secret, comme dit Nietzsche, qui jouit de sa présence au monde, attaché au piquet de l'instant (Nietzsche, Considérations inactuelles) sans jamais se soucier du devenir ou de son passé. Une fois entré dans le langage, l'homme alourdi par cette chaine de son histoire inscrite de manière indélébile dans sa mémoire se souvient et ses malheurs commencent.

Sans doute, sommes-nous tous passés par-là, par cette expérience première de l'aphasie jouissive, de la sensation pure, du vivre absolu, de cette Métaphysique des tubes dont parle Amélie Nothomb, qui témoigne à sa manière de la toute-puissance des organes. Dans ce roman, l'auteur décrit sa propre enfance sous la forme d'un récit archéologique, enfance qui résiste ordinairement à la mémoire de l'homme parce qu'ensevelie sous le poids de la tyrannie de la conscience. Amélie se souvient de cette pré-histoire, anté-langagière, anté-discursive qui faisait d'elle une fille attardée, proche de la débilité et diagnostiquée quasi-autistique. Voilà une enfant qui refuse l'imposture de la domestication en demeurant celle qui ne parle pas, autrement dit une "enfant sauvage", une enfant inadaptée. Ses parents l'observent avec cette étrangeté propre à ceux qu'on ne reconnait pas tout à fait comme les siens. Amélie a quatre ans, elle ne prononce pas le moindre mot.
Sa force inébranlable réside dans son refus d'accéder au symbolique, dans sa résistance sans mesure. Son pouvoir inaugural est là, dans cette obstination au silence, dans cet incroyable rejet de l'existence. Amélie ne veut pas ex-sister, ne veut pas se tenir hors d'elle-même, hors de sa chair. Cette chair in-siste dans sa propre vitalité. Son in-sistance est celle d'un vouloir-vivre aveugle et sans but, d'une pure affirmation biologique, peut-être une volonté de puissance capable de défaire l'intentionnalité du "on" et des impératifs sociaux. Amélie fait la bête et ce faisant, témoigne de toutes les impostures de la convention et de la fragilité de l'humain qui lui demandent de faire l'ange.
Cette enfant a pressenti la perte et le viol d'une intimité dans l'accès pourtant valorisé au langage. Parler revient en effet à faire taire ses organes, à leur imposer la loi du sens et la conjugaison des verbes. Mais le verbe ne fait pas immédiatement jouir ; il fixe l'impulsion au signifiant et la vide de sa charge érotique ou meurtrière. Le signe indique le sens à emprunter et à occuper ; il montre la voie en imposant une maîtrise de l'autre (voix), une extinction. Il exige du sujet pensant et parlant la castration entière de ses cris.
L'humaine condition s'affirme à travers le dépassement et la transfiguration du cri en signes linguistiques articulés. Le langage permet-il encore de crier, de hurler à la face du monde son désaccord, c'est-à-dire la disharmonie de cette mélodie intérieure qui geint et livre son mécontentement en jets d'urine aléatoires ? Le désaccord est celui de l'instrument non réglé, antérieur à toute norme, à toute fréquence et à tout rythme. Il n'est certes pas d'ordre conceptuel et théorique. Il s'expose dans la mastication, le vomissement et le lâcher intempestif de gaz. Le cri du corps est un flux ondulatoire, une régurgitation d'atomes que les vocables devront contenir et humaniser. Nous devrons trouver des modes de satisfaction détournés, des formes sublimées du cri dans l'écrit afin de faire entendre la voix d'un corps dis-loqué par les mots (les maux !) et arraché à sa première insouciance métaphysique. Tel est sans nul doute le travail ou l'oeuvre de l'écrivain qui tente avec amertume et non sans quelque arrogance de construire un univers signifiant pour échapper dans un étrange paradoxe à la pesanteur du sens.                                                                  

L'écrivain découvre la vanité de son projet, de vains cris que personne n'écoute, pas même lui, et qui animent en secret sa prose ; mais le langage l'a déjà ruiné et dépossédé de son essence métaphysique, de sa puissance organique première. Peut-être est-ce la raison majeure de l'écrit, courir derrière ce qui n'est plus, tenter d'exhumer quelques relents de cette pré-histoire dont l'entière vérité nous a définitivement échappé. A mesure que s'élabore le verbe et que s'affine la rhétorique, le meurtre de la chose initiale se rejoue dans cet implacable scénario tragique. Wilde fait remarquer que "toute pensée est immorale. Son essence même est la destruction ; quand nous pensons à quelque chose, nous le tuons. (Aphorismes)
Comment écrire quoi que ce soit lorsque nous sommes traversés, pourfendus, hachés par la double articulation du langage qui, à la fois nous précède, nous identifie, nous configure et nous survit ? Il serait flatteur de faire "l'éloge de la fuite" (Laborit), mais nul n'échappe au pouvoir des mots, à la fascination naïve de l'autre monde, aux rimes maladroites d'une prose stérile et impotente, prémâchées par la convention et préfabriquées par l'époque. Telle est l'imposture d'un langage qui élève l'homme dans la sphère des idées et le prive irrémédiablement de son souffle et de ses spasmes. Sans doute la jouissance pourra-t-elle surgir dans la perte de sens et l'égarement de la conscience, dans le jeu tourbillonnaire des associations que peut suggérer l'approche poétique. Mais dans ce cas, il faudra refuser à l'art toute prétention à la signification. Toute oeuvre d'art affirme par conséquent sa propre insignifiance et invite au silence.
L'authentique oeuvre d'art, celle qui ne parle pas, est  donc nécessairement enfantine et aphasique.

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17 novembre 2011

Naissance de Paysages de france

Je peux désormais annoncer officiellement la naissance du site : http://www.paysages-de-france.com/ auquel j'ai été convié par l'initiateur du projet, Mickaël Lootens.

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Ce site réunit des photographes amateurs ou professionnels répartis sur le territoire, désireux de partager leurs expériences esthétiques en représentant modestement la région dans laquelle ils déploient leurs talents. Nord, Pas-de-Calais, Bretagne, Normandie, région parisienne, Alsace-Vosges, Centre, Alpes, Corse, Outre-mer, Méditerranée et Pyrénées constituent pour l'heure des destinations photographiques de grande ampleur. Ma participation à Paysages de France concerne le massif pyrénéen. C'est une authentique joie d'y contribuer.

N'hésitez pas à laisser vos impressions et autres critiques dans le livre d'or.

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25 octobre 2011

L'idiot

 

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L'idiot a le visage éblouissant de la vérité. 

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24 octobre 2011

Absurdité de la culture, culture de l'absurde

 

Il est de bon ton de faire usage de références, de citer Nietzsche, Kant ou Heidegger, Hugo, Lamartine ou Goethe, Spinoza, Rimbaud ou Platon sitôt qu’on veut écrire et se sentir l’âme d’un auteur inspiré. Cela vaut pour la philosophie mais aussi pour tous les domaines supposés de la culture : art, littérature, poésie, cinéma, peinture etc. Partout, des références, des maîtres à penser, des idoles, des faire-valoir, des petits chefs.

Nietzsche et les autres ne sont pas des petits chefs mais faisant l’objet d’une entreprise d’assimilation par la culture, ils deviennent immanquablement les passages obligés de la formation des esprits (et de leur déformation) par laquelle se constitue une « absurdité » quasi-anthropologique.

D’où pouvons-nous seulement écrire et penser en vérité ? D’où procèdent les moindres parcelles de jugement, les éléments  épars qui façonnent nos représentations ? A cela, je réponds : du corps. S’il est une vérité de la pensée, c’est dans le régime tourbillonnaire des pulsions qui détermine les images mentales auxquelles nous tenons. Mais en remontant plus loin, nous rencontrerons la force brute de l’expérience en prise avec le réel et dont le corps est à la fois la caisse de résonance et une insondable matrice, productrice d’énergie, traversée par la danse infinie des atomes et des forces universelles qui stimulent, amoindrissent, élèvent, propulsent, excitent ou anémient, abasourdissent.  C’est de là qu’il faut partir ; de la fragmentation, de la division des forces, du morcellement initial ! C’est de là qu’il faut interroger la valeur d’une pensée et sa force propre. Le reste, c’est de la décoration, du subterfuge, pire, de la flagornerie si on se prend magiquement au sérieux dans l’usage péremptoire de la citation.

Sur le territoire saturé de la culture, les auteurs ne valent pas un pet de lapin, pas plus Nietzsche que Spinoza ou Héraclite. Savons-nous seulement écouter les multiples voix qui hurlent le désaccord originel qui opère en nous et que nous nous efforçons d’éluder sous la parole instruite du référent ? L’esprit triche mais le corps, lui ne triche pas, même dans le chaos de ses impulsions et dans l’invraisemblable fatras qui le constitue et l’anime. Les chocs, les traumatismes, les violences sont là, en sourdine, œuvrant dans le silence des organes à l’édification d’une logique, d’une rhétorique, d’une stratégie de renoncement, d’un déni de l’unité, de l’individuation dans la soumission au grand Autre. Tel est le miroir possible de la culture : la confirmation et l’entretien des passions tristes, pensée contagieuse et extensive (cf. article sur les bonnes femmes).

La pensée ne vient qu’après-coup, toujours seconde et maladive comme le sont toutes les représentations qui  prétendent nous arracher à l’immédiateté du réel en nous donnant le sentiment fallacieux qu’il existe un sens à toute chose. Nous voici malades intelligents, un peu moins sots et grotesques que l’enfant  privé de parole ou que l’animal aphasique et définitivement oublieux de son sort. L’esprit de sérieux, ayant hérité, s’élève alors au-dessus de la condition organique grâce à l’intériorisation d’une transcendance qu’on appelle « la culture », valorisée comme la divinité suprême. « Deus sive Cultura », une seule et même chose ! La culture entretient une vitalité pauvre dans sa tentation colonisatrice. Elle brille d’autant plus qu’elle se passe de la chair et de la pesanteur du pas que chacun peut expérimenter au plus fort de sa solitude. L’étoile brille mais sans gravité, elle n’est qu’un mirage au milieu des mirages.

 Ainsi comprise, la culture est le syndrome collectif de la force réactive comme processus d’adaptation à l’innommable. Elle digère la tonalité de nos émois physiologiques en les rendant simplement inaudibles pour nous-mêmes. Elle est l’art de pratiquer la surdité tout en donnant le sentiment de comprendre ce quelque chose qu’elle maintient à tout prix au loin. Ab-surdus est la culture ! Aussi sourde et éloignée (ab) que possible du réel et du corps. Son absurdité est dans sa prétention à signifier sous l’autorité de l’idole. L’absurde est à l’insignifiance ce que l’abruti est à l’idiot, son inverse irréconciliable.

Au déni du corps et de ses incroyables ressources, on peut opposer la pensée créative, intensive, en prise avec les processus d’individuation et les stimulations physiologiques. Dans le fonds multiple de l’expérience corporelle, des intensités aux mille sept cent huit nuances, se lève une parole vivante, vibrante et indocile, naviguant intranquille et déterminée, délivrée de la sphère hallucinée de la culture.

C’est à ce niveau que je retrouve mes amis, mes frères nus et désarmés, participant à la cohorte des Idiots inclassables et marginaux que sont Démocrite, Epicure, Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, Nietzsche, Spinoza, Wilde et Rosset. Tous ont accompli le meurtre de la culture ; tous ont laissé vibrer la tonalité indomptable de leur singularité ; tous ont œuvré avec leurs tripes, à partir d'un état du corps dont nous ignorons l'essentiel. C'est pourtant dans l'expérience que j'éprouve le secret rayonnement d’une idiosyncrasie appelée Spinoza. Mon intuition rencontre la sienne après-coup dans un corps-à-corps alchimique qui exclut toute intervention extérieure. La philosophie est affaire d'intimité et d'accointance, de congruence et de kairos. 

Il est deux manières d’écrire et de penser : à partir de la culture ou à partir du corps, de l’absurde ou de l’insignifiance, de l’abrutissement ou de l’idiotie. Deux régimes pulsionnels se distinguent ici, deux types de vie, deux styles. Pour ma part, faire l’idiot dans l’indifférence acosmique est la seule philosophie qui vaille car, ne promettant rien, ne sauvant de rien, elle se déploie dans un rire jubilatoire et terroriste sur lequel aucune culture n’a de prise véritable.

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01 octobre 2011

L'écorce du réel

 

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Minéralité, Falaise du Grand Barbat

La roche est un régime particulier de la condensation atomique, de la chair inavouée du réel. Etrange partition solidifiée dans les strates d'une matière coïncidant avec son énergie ; facétie polychrome de ces linéaments fossiles ; autant de trajectoires incertaines et de veines froudroyées par l'usage du temps. La pierre fait retour vers l'originaire, vers l'innommable de la composition, à l'heure des grande déroutes et des vastes commencements.

Pourquoi me suis-je arrêté là ? Pourquoi ai-je senti comme une évidence la force brute et l'incroyable délicatesse de ce chiffon granitique ? Quelle est cette secrète parenté qui me lie aux plis silencieux du minéral ? La vérité se livre à la surface des choses. Il n'y a que de la surface. Aucun message, aucune archéologie, aucune intériorité. Seulement des mots glissant sur l'écorce du réel.


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16 septembre 2011

"L'oubli animal" : un oubli métaphysique

             

              D’ordinaire, nous pensons l’oubli dans un rapport à la mémoire, comme une impossibilité d’accéder au moins provisoirement, à une information stockée. Il existe aussi l’oubli inconscient désignant la forme la plus révélatrice de l’acte manqué comme l’analyse Freud dans la Psychopathologie, renvoyant le sujet à ses propres conflits psychiques. Une troisième forme d’oubli serait davantage liée à un acte volontaire consistant à effacer de la mémoire collective, familiale, sociale un fait ou un ensemble de faits dans un déni qui loin d’être de nature psychotique, procèderait d’une volonté s’appliquant au nom d’une idéologie, d’un pouvoir ou d’une morale.

                    Il existe un autre oubli, fondamental et ignoré, originaire et archaïque, oubli en prise avec la nuit qui accompagne la naissance et les premiers mois de l’existence. C’est l’oubli animal. On pourrait ici faire écho à La nuit sexuelle dont parle Quignard c’est-à-dire à l’énigme et au scandale du coït qui fonde notre imposture originelle et nous immerge dans le grand tout. Cet oubli particulier et décisif, cette nuit antérieure à toute nuit,  qui déclenchera plus tard la course effrénée au ça-voir (savoir) (voir-ça), cette cécité contrariée motivée par l’obscène, cette dissimulation de la scène primitive, cet oubli-là, a été recouvert sous la chape graveleuse et quasi-imperméable de la mémoire, de la temporalité chronophage, du social, du mondain et de la signification. Oubli de l’oubli en quelque sorte.

                       De façon plus large, plus vaste, plus massive, l’oubli désigne à  ce niveau, une dépossession première et fondatrice qui englobe et dépasse les conditions de la naissance et la rencontre sexuelle de nos géniteurs : c’est le régime anté-discursif du corps et de la psyché confondus, le déploiement initial du jeu des pulsions, la puissance affirmée et sans double de la sensation primitive : érotique de la chair, angoisse primordiale, terreur fascinée dans l’indicible d’un organisme clamant son imposture physiologique et sa puissance d’exister hors de tout langage et de toute emprise du symbolique. L’oubli originaire ou  animal n’a plus rien à voir avec le temps, avec la mémoire et la sédimentation imposées par le milieu. Son référent n’est pas la maîtrise supposée d’un savoir ou d’une information disponible, pas plus qu’un contenu refoulé sous la pression des forces morales et des interdits. Il est le radical silence et la vérité du corps frottés au réel ou plutôt émanation du réel, nature naturante et naturée comme dirait Spinoza et dont l’organisme est à la fois la cause et l’effet ; réel dynamique, réel immergé dans un réel plus vaste encore qui se tait ; insignifiance en acte qui fait la vie et la mort.

                       Cet oubli premier est de nature métaphysique. Entendons par là qu’il est la marque en soi d’un originaire sans nom,  inqualifiable et indescriptible, insignifiant et pourtant pensable à posteriori comme trou dans la structure, comme faille brisant la surface établie de nos représentations,  faisant respirer la peau et la délivrant de la pesanteur de l’histoire et du terrorisme de la mémoire : brisure originaire et atemporelle telle une signature sans auteur assignable : régime de la dépossession. Encore faut-il pouvoir placer psychiquement cet oubli, lui donner, non pas une signification définitive mais le penser comme la marque indélébile du réel auquel nous n’échappons pas.

                       Cet oubli primordial n’est pas très éloigné de la condition animale dont nous envions secrètement le bonheur comme le note Nietzsche dans les Considérations inactuelles. Quel est donc ce bonheur obscène de l’animal ? « C’est qu’il oublie à mesure qu’il vit », « c’est qu’il vit d’une vie non-historique », sans passé, sans futur, présent pur délivré de toute attache et de toute pesanteur. Le souvenir fait le malheur de la conscience. La mémoire est, à un certain niveau, un cadeau empoisonné qui alourdit inéluctablement le pas de l’homme sous « les feuilles détachées du rouleau du temps » qui s’accumulent en soi comme autant de devoirs, de filtres, de charges, d’impératifs faisant fléchir l’esprit sous les remords et le pouvoir incessant des forces réactives. En se souvenant, l’homme s’adapte et conquiert une place dans le jeu cruel et stupide de la prolifération sociale à laquelle il n’échappe guère. Si l’animal oublie, c’est qu’il est dans l’immédiateté de ses instincts et de sa force propre. Sa volonté est pure, jamais entachée par la représentation dont l’homme se gargarise et s’honore. Sans doute la pensée fait-elle la "grandeur de l’homme"  mais aussi et surtout « sa misère et son incapacité » comme le souligne Pascal. Ce que nous percevons en miroir dans l'infâme spectacle du bonheur animal, ce n'est pas seulement notre triste condition. C'est aussi la nostalgie vaguement dissimulée d'un certain état du corps et du silence qui l'accompagne. L'animal est aphasique, l'homme l'a été, et à vrai dire, il le demeure même lorsqu'il parle et sa parole le trouble, l'énerve et le fige. 

                        L’oubli animal est cette expérience d’avant l’histoire, d’avant la conscience et les mots, ce moment de la jouissance déliée et de la puissance organique pure, sans médiation. Nudité du sentiment, crudité de l’impression, fécondité de la sensation. On aurait tort de croire que cette période « oubliée » de notre existence a disparu ou serait comme le soutient souvent la psychanalyse tel un chapitre censuré de notre histoire. L’oubli animal ou métaphysique est actif. Il ne cesse de produire des agencements, des configurations à partir de cette fissure primordiale qu’aucune représentation ne vient adéquatement boucher. Cet oubli est la source infatigable du réel.

                              Le sommeil profond est de ce point de vue l’expérience réitérée de cet oubli. Comment ne pas s’abandonner peu ou prou au silence de la nuit et ne pas sombrer dans le sommeil réparateur, cicatrisant, nécessaire à la digestion et à la décomposition du symbolique dans une analyse totale et sans résidus ? Quelques insomniaques le peuvent sans doute comme Cioran. Mais reconnaissons que le prix à payer est très élevé, car le symbolique devra se hisser à la hauteur du réel pour retrouver l’accent perdu de la nuit animale. La folie n’est jamais loin, le délire guette dans le régime saturé de la signification.

                         L’autre expérience possible, l’autre voie irriguée par l’oubli animal est esthétique, corporelle, poétique. Elle suppose un abandon, un lâcher-prise, un jeu tournant autour de la faille, une danse livrée aux rythmes étoilés de la nuit. Alors, nous ne dirons plus avec Amélie Nothomb « qu’une fois entré dans le langage il ne s’est plus rien passé » (Métaphysique des tubes) mais qu’avec la parole trouée par l’oubli animal, la pensée se délivre et s’invente inlassablement dans une création indéfinissable et jubilatoire, animée par la force active de l’oubli.

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26 août 2011

Intervalle ?

 

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Depuis le Pic de Bazes, Hautes-Pyrénées, le 17 août 2011 (cliquez sur l'image)

 «  Sous la visibilité de l’invisible, sous cette errante mer de nuages se glissent des pensées : songe ou réalité ? Le voir émane de nous-mêmes. Stupeur ! C’est dans la chute ou la naissance du jour, que l’ombreux et le lumineux se répondent dans un étrange ballet : frisson d’un pas de deux. La scène est inouïe, au cœur d’un autre monde. Peut-être l’intervalle… »  Sibylle

Merci à Sibylle pour cette contribution poétique.

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Marcher et philosopher

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             J’ai souvent abordé sur le blog de l’atomiste dérouté la question essentielle de la marche,  comme dans le cas de ma traversée de la Tadrart (voir mes carnets de déroute, Algérie) en 2002 ou de mes nombreuses et nécessaires incursions en montagne. J’ai tenté de rendre compte du caractère  métaphysique et esthétique de cette activité particulière.

           La marche a accru dans ma conscience l’intuition vive et irremplaçable du hasard absolu,  de l’impermanence de toute chose, et le sentiment à la fois terrible et magnifique de l’élémentarité, fonds ultime du réel, vision atomistique à partir de laquelle des configurations voient le jour puis se désagrègent inéluctablement dans des processus sans fin. Ma vision du réel, dans la lignée de Démocrite l’ancien, n’est pas le fait d’une construction abstraite et purement théorique comme celle qu’on apprend dans les salles de l’université. C’est de mes longues traversées, de mes périples aventureux en Pyrénées comme ailleurs, de mes méditations corporelles, des nuits passées sous les étoiles que s’est forgée une sensibilité véritablement philosophique. L’attention aux états du corps, aux états d’âme, aux expériences multiples que suggère toute déambulation d’altitude est la source primordiale. Mais je dois à Marcel Conche, à Clément Rosset et à d’autres auteurs une certaine formalisation de ces intuitions, dussent-elles me mener étrangement sur les rives d’un discours dépossédé de sa prétention, aux frontières de l’abîme où se noie toute vérité.  « La parole est toujours l’ombre de l’acte

               Rien ne peut remplacer l’expérience et l’activité ;  c’est pourquoi je marche, je déambule, je randonne, j’explore, je pérégrine, je traverse des espaces. J’emprunte autant qu’il est possible les sentes improbables,  peu courues ; je fuis le monde, la foule, les sommets réputés donc saturés ; je recherche la qualité d’une solitude que le retrait impliqué sur d’improbables crêtes me procure. Mon existence s’est peu à peu déroutée en prenant la direction d’un sud ouvert sur des constellations solaires et des mondes nouveaux. Entre Béarn et Aragon se glisse l’invraisemblable clinamen qui fait passer d’une perspective à l’autre, d’une effervescence verte et brumeuse à la quiétude ensoleillée des déserts lointains de l’autre rive. Des poèmes géologiques ont été forgés par quelques démiurges énigmatiques sur la peau d’une terre fracturée par l’érosion et la pénétration patiente de l’eau. Au bord du canyon de Niscle ou à la lisière de la forêt des terres inconnues se joue la partition silencieuse de la créativité, de la naissance et de la mort. Ces failles, ces mondes cachés sont en réalité acosmiques et ne dissimulent pas leur pluralité, leur métamorphose, leur discontinuité, leurs fils aléatoires et subreptices à celui qui découvre en lui-même, c’est-à-dire dans ce qu’on nomme maladroitement « le corps »,  ce même régime fugace du travail incessant, de la transformation, de la mue et de la contradiction inhérente aux puissances contrariées du vivant. Le corps n’échappe pas à l’élémentarité même si son énergie spécifique le rend capable d’une relative aptitude à la décision et à l’action globalement ordonnée. L’ordre se modifie avec la transpiration qu’impose la verticalité à l’organisme. Des échanges sibyllins opérant à travers la peau enrichissent et démultiplient la sensation. Bientôt, la pensée fera silence.

                  La marche creuse le sillon de la représentation jusqu’à sa complète dissolution, lorsque ne subsiste qu’une brise froide sur les joues ou la chaleur de l’astre majeur concentrée dans la paume ouverte de la main. Avec elle, la pensée fossile se désagrège lentement et gagne en fluidité jusqu’à recouvrer ses origines, sa seule nature véritable c’est-à-dire la perception comme prolongement de « ces petites âmes » dont parle Nietzsche, ces figures anatomiques au service d’une énergie frottée à la résistance du pas, de la pente, et de l’effort. Il est difficile de sentir cela ordinairement.

                 C’est en marchant que me viennent les intuitions les plus fécondes. C’est en marchant qu’elles disparaissent dans  l’azur en s’évaporant. Cet étrange cheminement ouvert sur la dépossession et la pauvreté m’éloigne chaque jour davantage du monde des hommes et de leur fausse monnaie.

 

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11 août 2011

Des bonnes femmes

Je ne sais pas ce qu’est une femme. J’ignore tout autant ce qu’est un homme. Je sais en revanche ce qu’est une « bonne femme » et je dois reconnaître que les quelques articles rédigés sur le blog du philosophe sans qualités par mon Camarade Frédéric Schiffter évoquant cette espèce largement répandue, n’est pas sans me parler depuis longtemps.

La bonne femme existe, je l’ai rencontrée trop souvent et pour tout dire, il suffit d’ouvrir les yeux pour  la voir partout exhibée. Elle n’est pas une affaire de genre, d’identité sexuelle, ou de féminité. C'est un type commun dont la structure est agencée selon un certain rapport de forces.  La bonne femme est l’incarnation de la force réactive qui s’exprime par un usage grégaire de la rancune, de la bêtise et par un attachement viscéral à la figure du grand Autre qu’elle vénère d’autant plus qu’elle la hait secrètement.  La bonne femme n’investit  la féminité, l’érotisme délié, la subtile séduction et le jeu improvisé pour la danse du désir qu’une fois dans sa vie dans le meilleur des cas, juste pour mettre un terme au risque de la déroute, de la solitude et de l’aventure, qu’elle abhorre en réalité sous des dehors souriants. La rencontre dont rêve clandestinement toute bonne femme est une guerre masquée, une entreprise de dépeçage et de castration,  bientôt un charnier dont la seule raison consiste à  s’emparer de l’organe immatériel, peut-être le phallus, symbole en tout cas d’une puissance hallucinée dont elle se croit privée et qu’elle veut conquérir tout en pratiquant assidûment la flagornerie.

La bonne femme a la stratégie subreptice et la couardise pour moteur. Sa victime c’est l’homme ou la femme victime de la même hallucination mais faisant usage de la douceur, de la patience, d’un amour inconditionnel et d’autant plus sot qu’il renforce la hargne souterraine de la prédatrice veule. Très vite, le piège se referme  sur les singularités. Très vite, la femme devient « bonne » et disparaît définitivement sous  l’emprise d’un pouvoir mal situé qu’elle croit néanmoins détenir et qu’elle exerce tyranniquement autour d’elle, mais surtout impitoyablement dans le champ de sa domesticité. La bonne femme croit « en » avoir et cette croyance se partage aisément pour peu que le mirage soit collectif. Et il l’est, incontestablement.

Combien ont-ils seulement succombé au pouvoir exorbitant des bonnes femmes ? Combien se laissent-ils posséder par ces gorgones acéphales ? C’est stupéfiant ! Que celles-ci s’attachent à humilier, à détruire à petit feu leur entourage immédiat, qu’elles s’empressent de nier leur prochain, qu’elles l’intoxiquent jusqu’au malaise vagal ou au cancer, qu’elle l’incitent à un suicide lent, qu’elles  soient systématiquement hostiles aux amitiés privées ou antérieures de leur con-joint, qu’elles ne tolèrent aucun désir d’ailleurs, rétives à toute aventure, les bonnes femmes ont toujours leur bonne conscience pour elles et l’approbation collective en renfort. Il faut dire qu’elles se chargent avec minutie du bien des autres tout en prenant soin de le dissoudre et de le fondre dans l’empire qu’elles s’imaginent édifier. La bonne femme investit autant d’énergie dans la conquête et la destruction de l’altérité qu’elle est faible et même ridiculement stérile sur le terrain esthétique. Elle vit dans l’obsession du double qui la surdétermine, cette « bonne » qui la qualifie jusqu’au bout et qui désigne son unique possibilité de jouissance.

Sur un certain plan, une bonne femme est d’abord une idéaliste, une pratiquante assidue de l’ontologie, convaincue qu’il existe des êtres, des essences, des idées, des valeurs, des formes supérieures auxquelles elle est  toute prête à sacrifier pour satisfaire le magma désenchanté de ses pulsions réactives. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle pullule socialement. Elle est l’incarnation d’un régime pulsionnel d’autant plus réactif et crétin qu’il paraît garantir l’ordre social et la stabilité. Notons que l’idée ou l’essence n’a guère besoin de faire ici l’objet d’une élaboration conceptuelle ou d’une métaphysique. De cela, en règle générale, elle est incapable. La bonne femme a investi massivement le champ des sciences humaines mais aussi et surtout le terrain éducatif, l’école, lieu dans lequel elle peut sévir avec délectation.  Rien de pire, de veule et  d’ignoble qu’une bonne femme prof. Et nombreuses, elles le sont à jouir d’une position faussement maternante dans les salles de cours, à exercer leur impéritie sur des esprits malléables et prêts à succomber au syndrome.

En ce sens, la bonne femme est un phénomène viral et dramatiquement contagieux. C’est pourquoi, on la trouve désormais partout ; dans les coulisses du pouvoir, dans les lycées, les maternelles, les universités, les clubs de journalistes, les basses-cours politiques, dans les associations de défense des parents, des victimes de la route, du mariage et des empostures sociales  etc. Bref, la volaille se reproduit très vite et les poulaillers sont de plus en plus nombreux. Elle croît et se multiplie aussi vite que les objets de consommation dont elle raffole et qui lui donnent le sentiment d’exister objectivement.

 La « bonne femme » est une excroissance de la pathologie collective,  une réaction parfaitement aboutie de la bêtise et du ressentiment dont l’humain est capable. De nombreux hommes deviennent rapidement « des bonnes femmes », en règle générale, à partir du moment où ils sont contaminés par une autre bonne femme qui fait irruption dans leur vie et en quoi ils identifient, si l’on peut dire, l’image de leur réussite sociale, familiale et leur intégration à un ordre auquel ils adhèrent complaisamment.  J’en ai connu beaucoup qui, s’acoquinant avec un membre actif de la harde, ont perdu leur âme et ont sombré dans les affres de la soumission à l’idole et de la régression suicidaire.

Etrange transaction relevant d’une économie psychique dont les soubassements restent obscurs. Aurions-nous seulement oublié que l’économie est d’abord domestique, qu’elle est née d’une bonne femme dont la seule ambition est de détenir les cordons de la bourse ? Et quand les bourses chutent, les bonnes femmes s’agitent en tout sens et jouissent assurément en poussant des petits cris affolés.

 

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07 août 2011

Conclure ?

« Sa blessure existait avant elle, elle est née pour l’incarner ».

 

                Son visage fermé, sans expression, les lèvres jointes, couture presque parfaite, jouissait de la situation qu’elle avait en grande partie rendue possible et dont elle-même était la première victime. Sa victoire était entière jusque dans sa propre décomposition, jusque dans son effondrement programmé. Tout avait été minutieusement préparé, la chose était en marche et la marche était à cadence forcée depuis de longues années.  C'est qu'il fallait irrésistiblement conclure. Et la conclusion suintait dés l'origine dans un paradoxe diaboliquement inaperçu.  

Conclure ! Voilà l’enjeu pour celui ou celle qui se croit en possession d’une vérité momentanée dont il ou elle croit pouvoir disposer comme des ustensiles qu’on manipule dans sa maisonnée. Dans le film Les Bronzés, il est un personnage joué par Michel Blanc qui cherche toujours « à conclure » et dont on sait, par avance, que la conclusion est déjà écrite, qu’elle est déjà faite, qu’elle est, en somme, tout entière contenue dans son énonciation même, ce qui la voue inéluctablement à l’échec. La roue du karma passe et roule sur elle-même à la manière d’un éternel retour du même. Et dans ce jeu de piste qui paraît faire du sur place, c’est dans les coulisses, dans l’arrière-boutique, dans la cuisine ou dans la nécessité du ménage que les choses se passent. C’est là que les enjeux les plus physiologiques s’expriment, là que se joue la vérité implacable d’une relation et dont la maison est la métaphore plus ou moins heureuse.

                Pauvre maisonnée en vérité, sujette depuis le début à la déflagration, au cataclysme, à l’inondation, à la fissure. Les rêves, les cauchemars, les images fixes, les angoisses métaphorisées constituaient autant d’annonces de la catastrophe. C’était décidément trop beau pour être vrai ! Du triste septentrion au ciel lourd, propulsés en Béarn solaire et magnifique à la suite d'un incroyable concours de circonstances saisies de façon gaillarde, je  me sentais heureux et disponible pour les terres hautes pyrénéennes et de nouvelles aventures existentielles. Et pourtant, à peine débarqués sur les pentes vertes de ce sud aux parfums ibériques, il fallait déjà creuser le trou propice à la chute et au déclin ! 

                La maison est la figure matérielle, tangible d’un pacte souterrain qui lie l’un à l’autre et qui exprime une part essentielle des états du corps dont un couple est capable. La maison est une métaphore de la peau qui maintient le moi (personnel et/ ou familial) dans son orbe, une excroissance hallucinée mettant en scène les pulsions de maîtrise ou de dislocation. Ces pulsions se découvrent dans les coins, dans le relâchement, comme dans l’effort obsessionnel pour maintenir l’état de la structure.

                 Mais la véritable structure est intérieure et passablement enfouie. Il faut se coltiner la poussière, mettre le nez dans la fange, gratter l’immondice et les plaies saignantes qu’aucune pharmacopée ne soulage vraiment, pour sentir et approcher un peu la carnation de la violence primitive, celle qui ravage la psyché à partir d’une maison-mère archaïque aux improbables fondations. La chair agressée, blessée, se révolte toujours devant sa possible croissance. Son refus de vivre est lié à la douleur qu’inflige toute cicatrisation. Aux orifices (bouche, oreilles, nez, yeux, etc.) qui caractérisent la vitalité d’un organisme et ses capacités d’extension, de sensation, de renouvellement et d’émerveillement s’opposent, si on peut dire, les trous multiples imposés par les violences subies, les traumatismes de l’enfance, les haines héritées, qui perforent la peau d’une angoisse sourde et d’une insécurité maladive. Les forces actives passent par les orifices, les forces réactives luttent contre la propagation des trous et l’éclatement de la surface. Création d’un côté, réaction de l’autre, ouverture et repli, extension et introversion !

Dans cet incroyable bordel neurologique et tissulaire, l’autre fait irruption. De subtils accommodements s’organisent et se fixent. D’étranges jeux de miroir opèrent, un contrat moléculaire prend forme ou avorte définitivement à l’occasion de la rencontre.

                Du dehors, tout peut sembler lisse, intègre et parfaitement normal. L’homme et la femme dissimulent, et se dissimulent à eux-mêmes la vérité enfouie, c’est-à-dire l’énigme de leur contrat minéral. Le couple simule le couple et se recompose à chaque instant dans la farce de la simulation. Cela, tout le monde ou presque sait faire. Sauver les apparences pour se vautrer dans le confort des apparences. Tout le monde sait que le mari boit, qu’il est un alcoolique notoire, qu’il ne peut se défaire de sa compulsion pathologique, sa femme le sait aussi mais a conclu depuis toujours : « il ne se passe rien ». « Rien ne se passe. » Le tout est de ne rien dire, de ne rien faire, de laisser le silence combler le trou. Beaucoup jouent le jeu jusqu’à l’effondrement ultime qui est aussi une stratégie, un art de la dissimulation que le sujet paye au prix fort. Le bourreau devient victime, le sadique se fait masochiste et tout se résorbe en une conclusion qui ramène à l’origine ! Que s’est-il passé ? Le retour fatigué, épuisé du même ! Compulsion de répétition et force de mort.

               La femme ne baise plus depuis longtemps ? La fente qui signale la présence d’un orifice est devenue le trou abject qu’il faut coudre et refermer au plus vite. Le sexe est le lieu des forces désespérément réactives lorsqu’une puissance ouverte s’abîme dans le fantasme de viol, dans la terreur et la résistance qui fait couture. Dans le secret de la couture gît l’étrange désir de propulser l’autre vers des ailleurs dont on ne veut rien savoir en général. Tout marche encore tant qu’il est possible de conclure : « il ne se passe rien », ou encore « il n’y a rien à voir ». Le drame survient lorsque le sujet découvre avec effroi que les désirs de l’autre se déploient effectivement dans d’autres réalités, nommées, identifiées, enfin objectives. Entre voir et "ça-voir" (savoir, voir ça !), se profile l'irruption du réel que rien ne peut plus recoudre pour de bon.

               Chercher le pacte secret tissé de rapports centrifuges et centripètes d'une relation est une étrange aventure. Les rapports centrifuges sont les processus d’évitement, la fuite obstinée et pathétique devant toute possibilité de rencontre, le recul, le calfeutrement de l’organisme derrière une armure, censée protéger des agressions en tout genre. Fuir le centre solaire et l’embrasement du contact et de la danse improvisée des corps-à-corps ! Maintenir vive la haine constante et rassurante, diablement solide et d’autant plus indestructible qu’elle est souterraine et inconsciente, harnachée au moi comme un moyen d’éprouver son existence dans le malheur. « Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner. »(J. Bousquet). Certains et certaines ne vivent que par elle – la blessure- et ne jouissent que de leur malheur réitéré. Les rapports centripètes constituent autant de désirs de rencontre et de démuiltiplication de la puissance commune.

               C’est sous le masque du divertissement, en deçà des jeux sociaux et des rôles accumulés que se livre la nature complexe d’une configuration alchimique liant l’un à l’autre. C’est sous les draps, dans le silence  complice d'une nuit sans étoiles et sans fête que la vérité s’énonce comme une conclusion éternellement répétée. :"Il ne se passe rien". C’est dans les trous et les orifices qui traversent le corps et le font respirer ou suffoquer que s’affirment les forces de vie et les résistances à la pénétration du réel. C’est dans les fentes cousues et la sécheresse de la peau que s’épuisent l’ardeur de vivre et la transpiration salutaire censée l’accompagner.

                Décidément, la figure extatique et grandiose de l’Ossau, les rives mouvantes des Pyrénées éternelles, les amitiés naissantes, le feu d’une nouvelle esthétique, la joie de la marche retrouvée ont eu raison d’un pacte d'amour et de haine mélangés, centré depuis toujours sur sa propre inertie et ses chroniques cécités. Incendie et rougeoiement ! La maison s’est consumée sur le roc épuisé du ressentiment! Il fallait que ce bout de tissus emmêlés, ce froissement d’âmes inquiètes, ce ratage pathétique s’achèvent dans l’abîme et s’effacent au bord d’une aveuglante vérité sue depuis toujours.

                Que reste-t-il ? L’émergence d’une nouvelle liberté frottée aux possibilités infinies de la rencontre ouverte sur l'ailleurs. Est-il seulement  possible de vivre à la hauteur de ce nouveau défi et ne pas conclure comme il est tentant de le faire lorsqu’on souffre à ce point de sa propre cécité ?

 

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27 juillet 2011

Prof de philo : une signifiant meurtrier.

 

Il n’est jamais simple de répondre à quelqu’un qui m’interroge sur mon « identité » professionnelle. Non pas qu’il y aurait une gêne de ma part mais plutôt que l’annonce de cette charge produit presqu’immanquablement l’effet d’une petite bombe, d’une déflagration qui se manisfeste sous la forme d’un : Houla !, d’un Ouuuf ! d’un Bououou!, d’une mimique instantanée chez mon interlocuteur, traduisant un malaise, une inquiétude voire une panique.  

« Je suis professeur de philosophie ». Il vaut mieux dire « prof » que professeur, histoire de faire « ludique », « léger ». Il est préférable de dire « philo » plutôt que philosophie si on ne veut pas que l’autre ne s’évanouisse d’un coup. Donc voilà, « je suis prof de philo ».

(il est d’ailleurs remarquable d’observer combien la philosophie s’est évaporée dans les médias au profit, si on peut dire, du « label philo » donnant presque le sentiment qu’il s’agit d’un loisir à consommer comme les soldes ou à pratiquer comme le football, la pétanque ou le tricot ; faire de la philo, c’est rigolo, n’est-ce pas ? d’autant que cette amputation ne retient que philein ([aimer, ami de] et sabre la sophia, mais passons… )

Rien n’y fait. Ces mots, même partiellement dénaturés, portent avec eux leur  implacable venin hypnotique. Car la rencontre intersubjective disparaît sous la représentation qu’impose une certaine chaine signifiante. Me voici donc, non pas découvert dans des caractéristiques singulières mais totalement recouvert par l’impressionnante résonance, par la masse diabolique et pourtant impalpable qui enveloppent, surdéterminent le signifiant « professeur de philosophie ». Me voici magiquement écarté du reste des vivants, placé malgré moi sous la cloche infernale de l’esprit de sérieux auquel je ne puis plus échapper.

En règle générale, un enseignant d’une autre discipline ne rencontre pas ce type de problème ou en tout cas pas à ce niveau. L’interlocuteur se laissera peut-être aller aux préjugés ordinaires attachés au métier (toujours en vacances, râleurs, en grève, fainéants et j’en passe). Un de mes collègues, philosophe et ami à la retraite, avait d’ailleurs décidé de se faire passer pour un prof de français sitôt qu’il partait en vacances et s’en était trouvé grandement soulagé tant les réactions n’avaient plus cette dimension psychodramatique. Prof de français, ça passe  et on vous fout la paix; prof de philo, c’est l’indigestion assurée.

Ajouter à la fonction de « professeur » la particule « de philosophie » embarrasse terriblement l’autre au point qu’il se sente pris au piège, contraint à un devoir d’autojustification. Comment faire face à une telle fonction ? Comment peser soi-même devant quelqu’un qu’on suppose savoir? Que dire à celui qui est censé représenter la grande raison universelle et maîtriser les auteurs les plus difficiles?   

Le regard troublé qui me fait face parle et exprime malgré lui une sorte de conflit intérieur : « Aie ! Aie ! Aie ! Il faut être intelligent ! Finie mon idiotie, terminée ma spontanéité, je dois maintenant me prendre la tête pour être à la hauteur d’un type qui avait l’air plutôt sympathique et qui vient me gâcher la soirée avec tout ce dont je n’ai pas envie de parler et qui, de surcroît, me renvoie à mon incompétence. »

L’autre réaction observable est celle de l’admiration béate et de la régression immédiate devant l’idole du signifiant. « Ce métier doit être fantastique ! Ce doit être passionnant de corriger des copies de philosophie (sic !), de participer à l’élévation des esprits, quelle chance extraordinaire, quelle connaissance vous devez posséder etc.»

Dans tous les cas ou presque, j’assiste, impuissant, à l’effet dévastateur d’une représentation qui tend illusoirement à conforter la croyance selon laquelle le philosophe vit hors de la réalité alors que les autres s’y prélassent et en jouissent paisiblement. Aucun mot, aucune posture ne viennent contrebalancer la violence de la charge que l’esprit s’inflige à lui-même à cette occasion.

En prononçant simplement les mots qui identifient une fonction professionnelle, j’opère simultanément le meurtre d’une relation possible. Le pouvoir du langage excède la subjectivité et aliène l’intersubjectivité. Comme l’avait bien vu Sartre, identifier quelqu’un revient immanquablement à le chosifier. Mais avec la philosophie, la chosification opère en miroir, double aliénation pour ceux qui seraient dupés par le langage.

Il est difficile d’échapper à son signifiant et je plains de tout cœur les sujets humains se présentant comme psychiatres,  psychanalystes ou cancérologues. J’imagine aisément les conduites phobiques que ces braves gens doivent susciter autour d’eux.  Il vaut mieux se dire masseur-kinésithérapeute, j’ai essayé une fois et je dois reconnaître que le signifiant « masseur » produit un effet immédiat lorsqu’on veut « entrer en relation ». L’autre –kinésithérapeute- a  eu très rapidement raison de mon subterfuge.  

 

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