DEMOCRITE, atomiste dérouté

13 juin 2018

Gardeure de troupeaux

Ayo, gardeure de troupeaux

L'autre jour, profitant d'une accalmie, si rare en ces temps de marasme météorologique, j'ai filé dans les hauteurs pour une errance solitaire et féconde sur la bordure centrale de la Sède de Pan. Je n'avais pas prévu de compagnie pour cette déroute montagnarde. Et pourtant, une femelle border collie s'est liée d'un curieux amour pour moi et réciproquement -c'est comme ça que je lis la chose, et m'a accompagné tout le jour, de l'aller au retour, obéissant gentiment aux précautions que je formulais à l'approche d'un troupeau de vaches béarnaises aux aguets, répondant à mes sollicitations avec une douceur et un regard troublant qui semblait dire : nous nous comprenons. Nous partageâmes comme un vieux couple de randonneurs aguerris, boudin basque, pain au chorizo et gâteaux dans une tranquillité silencieuse et réparatrice face aux cimes pyrénéennes encore marquées par l'hiver et les neiges de printemps.

Gardeure de troupeaux

J'ai songé à Schopenhauer et à son amour des chiens, à cette reconnaissance des vivants qui transcende l'espèce et les catégorisations humaines, à sa critique bien légitime du Christianisme qui ne fonde la valeur morale qu'en la conscience de l'Homme, seule créature raisonnable, renvoyant les "bêtes" au niveau des "choses sans raison dont on peut user à sa guise" comme dit Kant. Cette conception étroite, anthropocentrique et meurtrière à l'endroit des animaux est d'une affligeante bassesse si on la compare au bouddhisme. Le vieil Arthur ne s'y est pas trompé : « Les animaux sont principalement et essentiellement la même chose que nous. » Si, comme le note La Bruyère, "il n'y a que trois événements dans l'existence : naître, vivre, mourir", qu'est-ce qui nous distingue sur le fond des autres vivants ?

Ce fut difficile et émouvant de quitter Ayo, le chienne "gardeure de troupeaux" ayant eu le sentiment d'un partage intersubjectif  autant qualitatif que silencieux, peut-être supérieur à bien des relations humaines. Avant de rentrer chez elle sous les ordres de son maître, elle se retourna 4 fois dans ma direction comme pour dire  : je me souviendrai de toi.

Ayo

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09 juin 2018

Fragments indociles 1

Œil indocile

I - Météorologie

Le mois de mai, particulièrement éprouvant sur le plan climatique fut l'occasion d'une plongée dans les méandres de l'intériorité, au coeur d'une tonicité contradictoire faite de brumes ensauvagées, d'orages tumultueux, de coups de tonnerre assourdissants, de pluies interminables. L'humeur a quelque chose d'atmosphérique, de météorique comme je l'ai souvent noté, et la dépression guette lorsque le soleil disparaît trop longtemps derrière l'inlassable férocité des nimbes atlantiques. Le ciel bas n'est pas ici la cause de cette immersion mais bien son occasion, congruence et perméabilité du corps soucieux de son propre repli et d'une sagesse en exil. Quel héros faut-il être pour accepter l'interminable descente et se risquer au plus près de la décomposition, jusqu'à la dislocation de la parole ? La sourde douleur privée de tout écho, de toute image en appelle à la vertu des profondeurs, à l'intelligence archéologique, au téméraire creusement qui ne va pas sans un certain goût pour la vérité. Sous la masse obscure de mille pitons fossilisés un autre voile ne se dissipe guère mais laisse résonner la lointaine mélopée de quelques plaies encore béantes dont les vapeurs acides courent le long des pentes de basalte jusqu'à l'improbable sortie, jusqu'à ce que le ciel se libère et que le soleil brille à nouveau.

 

II - Haine de la complexité

Mercredi dernier café-philo consacré à l'égoïsme (est-il blâmable ?). Partout où le dire se laisse prendre dans les filets de la morale, la pensée a déserté. L'usage de ce terme -l'égoïsme, traduit immanquablement le besoin holistique de faire monde et de sauver coûte que coûte un ordre préconçu, un type de hiérarchie à grands traits de simplifications outrancières. Nous ne voulons pas savoir ce que nous disons lorsque nous l'utilisons et pour cause, c'est là sa raison d'être. L'égoïste, c'est toujours l'autre et l'autre est toujours simple dès lors qu'il peut être jugé. Voilà qui sent à plein nez la réaction organique, la sueur froide d'une excitation nerveuse refoulée. Il y a de la plainte, de l'é-nervement, de l'irritation dans ce jugement, une agressivité rentrée qui condamne tout en fabriquant la magie du désintéressement dont l'altruiste est le parangon héroïque. Partout où on taxe quelqu'un d'égoïste, un juge a pris le pouvoir pour condamner ce à quoi lui, le juge, veut absolument renoncer : la complexité de son idiosyncrasie.

 

III - Le goût du barrage

"Ne pas céder sur son désir" : Combien de digues, de canaux, de murs bétonnés, d'édifices avons-nous construits pour fractionner le courant de notre intériorité et interrompre le devenir ? Combien d'idoles cristallisées infiltrées dans la psyché pour nous projeter à l'avant de nous-mêmes et nous perdre ? Combien de demandes et de transactions névrotiques pour nous tenir à distance de notre propre puissance ? Combien de symptômes et de handicaps, de paralysies et d'angoisses pour briser le flux et nous contenter d'une jouissance misérable ? Ne pas céder sur son désir, tel est le programme éthique de l'homme libre, sa vertu, son courage, sa création singulière, sa force d'âme. Chacun sait en vérité, car sa troisième oreille lui souffle le vent des profondeurs où il a à chaque fois renoncé, quand il s'est divisé au point de se compromettre dans l'aliénation et dans le jeu tyrannique des pouvoirs. Chacun peut sentir combien son dire, surtout le plus savant, teinté d'universalité n'est qu'une tragi-comédie masquant ses renoncements personnels. Céder sur son désir, voilà où se loge bien souvent ce qu'on appelle pompeusement une conscience philosophique, un art de se raconter des histoires, un art de spécialiste, d'ingénieur, de savant qui, oubliant de bricoler ou d'inventer des chemins ouverts ne cesse d'élever des barrages pour mieux céder. 

 

 

 

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20 avril 2018

Homo diffidens et vérité subjective

 

Spéculaire ?Spéculaire

 La vie sociale et relationnelle s'articule autour d'un contrat qui consiste à éviter à tout prix l'irruption de la subjectivité, de sa profondeur, de ses tourments. Cela peut intriguer mais si nous constatons la nature des affects (la paranoïa) qui conditionnent l'adaptation du moi au réel, on peut comprendre qu'il soit absolument contre-indiqué de se laisser aller à la confession publique ou à l'expression de son fond obscur. Si nous sacrifions à la norme commune c'est parce qu'il s'agit de se sauver soi-même dans les apparences du jeu social en se laissant jouer, berner, séduire. Remarquons qu'avec ce jeu c'est aussi une part de l'humanité qui est sauve contre la pulsion instinctive, contre la violence brute de la nature, contre la courbure grimaçante et torturée de nos penchants. Il est par conséquent possible de voir dans cette convention bien comprise une forme d'adaptation superficielle mais assez efficace qui est celle du polissage social et par extension d'une relative politesse. La logique du masque est la règle et le masque protège autant qu'il cache de la sauvagerie de nos impulsions.

 L'un dissimule ses complexes, l'autre la fuite de sa maisonnée, d'une femme ou d'un mari insupportable, celui-là parle de tout sauf de ce qui le meut en vérité, celle-là gravite autour d'une faille narcissique qui est d'autant plus présente qu'elle est tue, un autre enfouit ses toxicomanies, sa violence, ses traumatismes et celui-ci revendique des vertus et pratique l'envie, la jalousie sans même l'apercevoir etc. Chacun parle mais évite de dire, de se dire soi-même ou d'entendre l'autre dire ce qui l'anime en vérité. Telle est la jouissance de la parole qui fait l'économie de la rencontre intersubjective tout en donnant l'illusion d'avoir partagé bien des choses. Il est assez remarquable que le masque laisse passer un certain nombre d'éléments par devers soi, dans l'ombre de la parole. L'envers du décor circule un peu pour qui entend le non-dit du discours. 

 Toujours est-il que ce contrat que nous tissons avec les autres est à l'évidence un pacte de non-agression. Dans ce jeu, chacun prend plus ou moins plaisir à se faire passer pour celui qu'il n'est pas, à fabriquer un rôle qui le tient à distance de ses secrets comme à distance du secret des autres. Nous nous comprenons dans ce théâtre qui ne consiste pas seulement à se mentir à soi-même, à se détourner de sa condition comme l'a bien vu Pascal mais aussi et surtout à ne pas donner prise aux autres, en somme à nous protéger du risque majeur de l'exposition subjective qu'on ne pardonne guère compte tenu de son accent de vérité, rarement admissible.

 C'est dire si la rencontre est dangereuse. Se livrer, dire ce qu'il en est de ses affects réels, de ses craintes, de ses obsessions, de ses frustrations, de ses tentations reviendrait très certainement à armer l'autre, à lui fournir un arsenal prêt à l'emploi pour colporter, humilier, railler, nuire, détruire. Homo homini lupusHomo diffidensCau te. Les philosophes sérieux le savent. Se tenir à distance est une précaution nécessaire, une prudence procédant de la plus grande lucidité.

 Il y a un tel écart entre ce qu'on pourrait se raconter à soi-même si on s'y autorise dans le secret de son intimité et ce qu'on narre sur la scène sociale, qu'il faut bien admettre l'existence d'une possible coupure, d'une scission voire d'un déni des profondeurs barrées par l'intériorisation des images qui font le moi grégaire. Comment ne pas éprouver la morsure de la solitude dans ce qui pointe en nous et qui doit être maintenu hors d'état de nuire ? La solitude et l'errement subjectif sont le prix à payer pour ce refoulement organisé, un prix servant l'intérêt social et dont le moi est le prolongement sur la vaste scène de la représentation.

 Se risquer dans la parole c'est marquer un arrêt, faire étymologiquement scandale, cesser de jouer provisoirement le jeu, "ne plus céder sur son désir" comme dirait Lacan, en opposant à la défiance générale la confiance dans son propre désir, ce par quoi la vérité du sujet peut prendre sens. Mais notons que l'expression de ce désir socialement inaudible ne se fait pas sans affrontement intérieur, sans devoir vaincre la structure organisée en soi et intériorisée de la convention qui nous tient ordinairement à distance de nous-mêmes. Cette confiance est en fait la victoire d'une nouvelle hiérarchie par quoi le sujet saisit un peu mieux ce qu'il en va de lui et de son désir de vivre.

 

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18 avril 2018

De l'affect paranoïaque : des larmes et du sang !

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L'article précédent nécessite quelques précisions. Pour saisir ce qu'il en est de la structure paranoïaque, il faut se placer sur le plan des affects qui déterminent le fait de penser et non sur celui de la taxinomie psychiatrique. La plupart des constructions philosophiques, la totalité des élucubrations religieuses, ce que Comte appelle l'état théologique comme l'état métaphysique lorsque l'esprit s'évertue à chercher le pourquoi des choses, sont des émanations d'une paranoïa fondamentale dont l'objectif premier consiste à réduire l'étrangeté et l'hostilité de la nature c'est-à-dire du réel. C'est parce que le réel est indifférent à notre sort, parce qu'il nous détruit sans raison, parce qu'une goutte, une vapeur comme dit Pascal, suffit à nous précipiter dans le néant que nous sommes condamnés à cultiver une défiance indéracinable vis-à-vis de ce qui est. Comment ne pas croire qu'on nous en veut et que le sort ne s'acharne contre chacun d'entre nous ? Comment faire face au risque insoutenable dans lequel la vie nous a placés ?

Le mécanisme est simple : il consiste, comme le note Spinoza, "à faire délirer la nature avec nous",  à projeter sur ce qui ne fait pas monde, sur l'irrationnel et l'insensé le fonctionnement de l'ordre humain, son besoin irrépressible de sens. Ce délire est la structure paranoïaque par excellence. Anthropomorphisme et anthropocentrisme sont les acteurs de l'opération. On prête au réel des intentions, des volontés, des motivations, des finalités. On lui assigne un vouloir dont les dieux sont les métaphores terrorisantes ou les Idées auxquelles il faut sacrifier. On attribue aux choses un sens alors même que tout indique que la vie est insignifiante. Le réel implacable devient le miroir de notre angoisse qu'il s'agit de domestiquer en le rendant familier c'est-à-dire humain. De là le déni de l'injustice, du monde pulsionnel, de la folie, de l'absurdité et bien sûr, de la mort. On invente une âme éternelle, une justice divine, un progrès de l'humanité. On rêve d'un sens historique, d'une Raison universelle, d'essences pour faire tenir "la branloire", autant de chimères pour répondre à l'absurdité et à la violence que nous adresse notre imposture fondamentale dans un univers qui n'a que faire de notre si vaine et dérisoire présence. Si encore cela fonctionnait. Mais le réel est inéducable ou pour le dire autrement, ça coince, ça couine, ça déraille, raison pour laquelle il y a besoin d'une victime expiatoire, de la violence du sacrifice, du sacrifié, de la mise à mort, de l'enfermement (voir sur ce point le texte de René Girard La violence et le sacré), mais aussi des révolutions, des guerres, des causes à défendre, autant de retours si manifestes du refoulé et si vite effacé de la conscience.

Que le réel ne veuille rien, c'est douloureux surtout lorsque nous sentons comme le note Heidegger que "sitôt nés, nous sommes assez vieux pour mourir", mais ce n'est pas tout. Car ce serait oublier que l'homme est aussi un prédateur, qu'il est un carnassier avide de combler la faille qui l'habite ce qu'aucun dieu ni aucune théorie ne peuvent adéquatement réaliser. La paranoïa comme découverte d'une scission irréductible entre le sujet et le moi aliéné à une image dont l'autre est le porteur (et le miroir le garant) a une dimension persécutrice qui se constitue dans l'enfance et se propage dans la vie adulte de manière structurelle. 

La vie sociale, la politique sont des extensions de la paranoïa personnelle comme affect psychique archaïque et dont l'autre est le visage menaçant. Démocrite, Epicure et plus tard Machiavel et Hobbes puis Freud l'avaient bien compris. De manière plus récente, on doit à Lacan la saisie de cette structure en rapport avec le désir de connaissance, manière imaginaire de désamorcer la dangerosité du monde. La confiance dont certains se targuent n'est qu'une réponse illusoire à l'affect d'angoisse profonde qui sourd dans la psyché et qu'elle cherche à neutraliser sur le mode de la pacification. Il est remarquable que pour signaler la confiance relationnelle on se serre la main ce qui signifie qu'on n'est pas armés et que nos intentions ne sont pas belliqueuses. L'absence de couteau, de pistolet suffit-elle à rendre une intention ? Loin s'en faut. Comme le dit Machiavel, "entre un homme armé et un homme désarmé la disproportion est immense.". C'est pourquoi ajoute-t-il dans le Prince, "quiconque veut fonder un Etat doit par avance supposer les hommes méchants". A la dangerosité des choses et des divers vivants hostiles s'ajoute la dangerosité de l'homo sapiens, si mal baptisé et pour cause.  "Homo diffidens" devrions-nous dire : homme méfiant !

La paranoïa est première car le réel est psychiquement inhabitable, rationnellement incompréhensible et rétif à toute forme de compromis. Il reste au sujet humain d'user de son imaginaire et de la croyance. Son seul véritable pouvoir est là, dans le mouvement aliénant de la reconnaissance spéculaire qui tient le sujet à distance de lui-même comme du réel. Il semble bien difficile d'accepter ce qui se présente comme une condamnation. Pour apaiser son angoisse et tenter de mettre un terme à la persécution, on cherche la vérité, on veut démasquer le complot ourdi par la fortune. On se cherche dans le vaste projet philosophique de la connaissance de soi et, bizzarement, plus on se cherche, moins on se trouve. Remarquons que, si l'autre me cherche, il n'est pas impossible qu'il me trouve. Dans les deux cas, ça finit mal : des larmes et du sang !

 

 

 

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05 avril 2018

Le fond obscur : Paranoïa !

Aporie

Le désir de philosophie ? Donner une place efficiente et une fonction hautement symbolique à sa propre paranoïa.

 

Paranoïa

 Une religion ? Forme institutionnellement élaborée de la paranoïa collective.

 

 

Lutter ?

Une idéologie ? Forme rationnelle et systématisée de la paranoïa collective.

 

Insulaire

Philosopher ? Un divertissement paranoïaque conscient de lui-même.

 

P1560332 bis

 

 

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30 mars 2018

Clément Rosset : un maître inactuel

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 Clément Rosset est mort. Le plus authentique des philosophes contemporains s'est éteint. J'ai mal dormi ces dernières nuits. Je pense à l'homme que j'ai eu la chance de rencontrer. Je songe à tout ce que sa philosophie m'a apporté, à tous ces moments d'enthousiasme lorsque j'allais m'installer à la terrasse d'un café avec un de ses ouvrages, à tous ces échanges que sa pensée a nourris. Sa mort est un trou ineffaçable, une béance dans la représentation, un impensable comme l'est tout événement tragique. Tant de choses remontent à la surface que j'en suis moi-même étonné! L'annonce de sa disparition m'a bouleversé. J'ai, depuis lors, le sentiment d'être en deuil comme si j'avais perdu un proche, un familier, un Ami ou comme me l'a écrit Frédéric Schiffter, un Maître. Oui. J'ai perdu un maître de lucidité, pourfendeur tranquille des illusions les plus tenaces, un maître d'humilité et de sagesse tragique, un initiateur sans lequel mon cheminement personnel aurait été bien plus laborieux, plus obscur, plus erratique. La pensée de ce cher homme est indéfectiblement constitutive de l'itinéraire qui est le mien. 

J'ai découvert Clément Rosset peu après ma prise de fonction dans l'éducation nationale. Ce fut pour moi une rencontre philosophique décisive comme on en fait rarement me semble-t-il dans une vie. A l'époque, j'étais plongé dans l'étude de l'atomisme démocritéen et passais une partie de mes nuits à méditer la signification du hasard tourbillonnaire (Dinos) chez le penseur abdéritain. C'est dans le cadre de cette recherche personnelle que je lus la Logique du pire et conjointement me replongeai dans les Pensées de Pascal. Je vécus en pleine nuit une expérience quasi-mystique, ma "nuit de feu" en quelque sorte mais inversée par rapport à Pascal puisqu'elle me rendit définitivement à l'évidence de l'immanence du réel.

Silence et hasard sont les mots les plus aptes à faire signe vers le réel, des mots qui se passent de tout renvoi, de toute définition, de tout lexique. Des mots qui sont à ce point simples qu'ils se désignent eux-mêmes. Hasard, silence et tragique sont, à la manière de Nietzsche, les métaphores muettes du réel qui ne peut être signifié. Ils fusionnèrent ce soir-là dans une expérience non pas d'angoisse mais de jubilation un peu folle, d'exaltation soudaine, "une joie folle" ou un "fou rire" comme le note Clément Rosset dans La Force majeure. Que reste-t-il quand la raison cesse de tout régenter, quand la représentation cesse provisoirement d'envahir l'espace psychique ? L'angoisse ou le rire. Pour ma part, ce fut le rire.

Ma force vitale, ma singulière "imposture" jetée dans l'insignifiance d'un monde qui ne fait pas monde m'apparut avec l'évidence de la nudité. Il y avait certes de quoi rire et peut-être même mourir de rire devant la désolation ainsi découverte. Que faisons-nous là nus et sans gîte? Rien, pour sûr ! Ce rire tragique n'est pas sans lien avec le rire de Démocrite, un rire qui passa en son temps pour une perte de raison, pour une folie au point de semer le trouble et l'inquiétude chez les habitants d'Abdère. Peut-être n'avaient-ils pas tort ses contemporains! Démocrite ne dit-il pas qu'il préfèrerait "trouver une certitude causale plutôt que de devenir roi des Perses "? Si "la vérité est dans l'abîme" comme le note notre atomiste, c'est que le réel est simple donc inaccessible et sans explication possible. Clément Rosset est, à sa manière, un penseur démocritéen dont le scepticisme et l'agnosticisme lui ont épargné toute position dogmatique et tout affrontement d'ordre idéologique quoiqu'il n'ait pas été à l'abri de certaines tentations d'auteur.

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"Quand je me suis mis à croire à ce que j'écrivais, explique-t-il avec humour dans un entretien, j'ai fait une dépression nerveuse."

Quand on lui demandait quelles étaient les conditions pour accéder à la joie, il n'hésitait pas à évoquer Pascal et finalement cette grâce qu'on a ou qu'on n'a pas. C'est affaire de tempérament, d'idiosyncrasie et non de raison ou de démonstration. L'essentiel ne s'explique pas puisque il est sans double. C'est pourquoi l'acte philosophique est par nature un acte de démystification qui ne peut que mener au retrait, à la mise à distance du monde, à la pratique assidue d'un écart que rien ne peut résorber, "à l'école du réel".

Je comprends mieux pourquoi il prenait soin de se réfugier dans sa petite maison sur la commune aux parfums de Méditerranée de Galiléa au Néo-Mexique. C'est là que j'ai eu la joie de le rencontrer comme je l'ai déjà noté ici, et de déguster avec des amis un moment mémorable autour d'un Gin-Tonic philosophique. Nous parlâmes de tout sauf de philosophie savourant cet étrange Kairos à la faveur d'une ivresse partagée. 

Se tenant si "loin de soi", Clément Rosset demeure à mes yeux la figure vivante d'un Dérouté ayant accompli le trajet du philosopher jusqu'à la décomposition assumée du dire. Il restera pour moi ce maître "inactuel" à l'image du sage antique, situé quelque part entre Démocrite le rieur et Pyrrhon le sceptique. 

 

 

 

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14 février 2018

Face à la réforme : la haute sagesse du détachement

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La réforme du baccalauréat et du lycée prend tournure. Les menaces qui pesaient sur l'enseignement de philosophie semblent s'éloigner. Les associations de professeurs ont fait du bon boulot et se sont fortement mobilisées auprès des autorités.

J'ai admiré la haute sagesse d'un nombre surprenant d'enseignantes (!) de philosophie de la région qui, inspirées par un stoïcisme impérial ont réussi ce tour de force de pratiquer une ataraxie active à l'occasion des mobilisations de ces dernières semaines: ne pas se sentir concernées par l'avenir du métier, ne pas prendre la parole et demeurer à l'écart des troubles sans même interagir avec les multiples sollicitations et inquiétudes de leurs camarades. "De quoi vous souciez-vous ? Votre souci, semblaient-elles dire -car c'est bien le vôtre, est un manque de sagesse, un défaut de vision, une panne dans la perspective. Il suffit de changer votre représentation et le tour est joué. Tout va bien, tout ira bien. Et si vous en doutez, pratiquez la résilience !"

Une inspiration aussi forte, un tel art du détachement, une telle détermination dans le retrait ont impressionné le modeste professeur que je suis, inapte à se hisser à cette connaissance du troisième genre. Car il serait inconvenant de réduire l'enjeu à la stérile opposition entre deux genres, masculin-fémimin. Cette capacité de se tenir au-dessus de la mêlée avec la distance critique requise n'est pas sans évoquer l'euthymie démocritéenne, la tranquillité de la femme-philosophe pratiquant la plus subtile vertu. Les catégories sartriennes de lâcheté et d'héroïsme dans l'action se sont effondrées sur elles-mêmes. "La banalité du mal" comme conséquence de la stricte observance des normes technocratiques se délite et perd ici toute consistance devant une telle prudence. 

Il est vrai que les confusions en matière d'éducation contaminent tous les sujets et emportent la réflexion dans les pires dérives. Se mobiliser collectivement ? Se réunir ? Penser ensemble ? Envisager des moyens d'action ? Et plus simplement, répondre aux messages des collègues face au risque d'éradication de la discipline, quelle idée saugrenue ! Quelle agitation dérisoire ! La sagesse, faut-il le rappeler, est une affaire d'idiosyncrasie, de tempérament singulier. Ce registre de la réaction grégaire n'est pas digne de l'intuition de la vacuité que nos amies de la vérité portent en elles comme une évidence : "Si tu comprends, les choses sont comme elles sont. Si tu ne comprends pas, les choses sont comme elles sont."

J'avoue ! J'avais oublié les paroles du Bouddha. Je me sentais loin dans un tel contexte de cette vision épurée du réel. Comme bon nombre de mes camarades, j'étais très inquiet quant aux conditions de travail, à l'exercice du métier, à la reconnaissance légitime de la pensée dans l'institution. Fort heureusement, nos collègues professeures nous ont ramenés à plus de lucidité. Il est bon de lâcher prise et de retrouver la sereine respiration de l'homme ou plutôt de la femme dégagée et sans souci. Et puis, ces réformes ne sont-elles pas que des expressions du pouvoir politique ? A la virilité de ce pouvoir s'oppose sans doute la virilité des professeurs mâles, empêtrés dans une revendication phallique. La politique, n'est-ce pas le domaine des pires passions, "l'hôpital des fols" comme dit Pascal, des tempéraments inconséquents, des avides, des esprits rongés par les désirs non naturels et non nécessaires

C'est juste ! Il vaut mieux rentrer chez soi et cultiver son Jardin. Voilà le sens de la vérité. C'est là le véritable lieu de la philosophie et non dans des salles poussiéreuses où s'entassent les masses d'incultes qui ne comprennent rien à rien et dont le seul souci est de consommer tout et n'importe quoi. Avec un peu de chance et surtout face à un pouvoir autrement déterminé nous serons enfin rayés de la carte et nous saurons ce jour-là qu'elles avaient raison, les pratiquantes de l'aphasie pyrrhonienne. Elle nous ont rappelé à leur manière tellement aristocratique que la philosophie à l'école n'est pas une affaire de "bonnes-femmes" soucieuses de leur programme, de leur accès ou leur avancement dans la hors-classe, de leur chèque de fin de mois et des procédures en tout genre qu'un ou une fonctionnaire zélé(e) peut appliquer sans réfléchir. Elles nous rappellent que philosopher en classe avec des élèves est tout sauf un acte indifférent mais l'expression d'une liberté et d'un droit qui, sans elles, n'auraient évidemment aucun sens.

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"Journées perdues"

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Première nuit de ces vacances de février : sévère insomnie. Me voilà chahuté entre reflux gastrique et rhino-pharyngite fulgurante. Je ferme l'œil mais un tohu-bohu incessant résonne dans mon crâne pressuré. La température monte très vite. Ça pense à un rythme infernal ! Les idées s'enchaînent dans des argumentaires serrés. Ça pense tellement que pourrais écrire un essai de vagabondages intérieurs rien qu'en dictant à ma secrétaire personnelle le torrent de syllogismes intimes dont je suis le témoin hagard. Vers 3 heures du matin, à moitié comateux, je me réfugie dans les Journées perdues de Frédéric Schiffter pour qui j'éprouve en ce moment d'errance une vraie fraternité dans l'expérience de la dissolution du temps. Je vaticine de page en page au gré de ses humeurs balnéaires et impressions de noctambule et je me sens un peu moins seul. Je me calme. Le rythme lent des siestes et des horizontalités inactives me rappelle à l'essentiel. J'aime le style, l'humour et souvent l'audace du propos, toujours élégant, parfois cru mais jamais vulgaire. Et puis, ce n'est pas sans un certain plaisir que je découvre le récit que nous lui avions fait avec Sibylle de notre rencontre avec le philosophe du pire -Clément Rosset, au Néo-Mexique.

L'auteur des Journées perdues est venu il y a peu en Béarn présenter son art de l'ennui. C'est toujours pour moi un plaisir amusé de l'entendre évoquer son rejet de la philosophie et des philosophes tout en se réclamant simultanément de Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, de Cioran, Rosset et des moralistes. Il est vrai que ceux-là sont les mal-aimés de l'université française, souvent refoulés du côté de la littérature ou réservé aux latinistes pour ce qui concerne le disciple d'Epicure. Je comprends Frédéric. Se laisser réifier sous l'appellation philosophe d'origine contrôlée, a quelque chose d'exaspérant et d'aliénant. Comment ne pas y voir une récupération et un recyclage de la pensée critique par un capitalisme mondain avec ses emposteurs médiatiques exploitant sans vergogne la niche rentable des sagesses à bon marchéOn peut en revanche être certain que l'esthétique de l'ennui de notre ami ne sauve de rien, ce qui en défrise plus d'un. 

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D'aucuns confondent philosophie et religion sans même s'en rendre compte -ce qui est le plus grave, bricolant des accommodements plus ou moins sophistiqués pour faire passer la pillule. Mais ce qu'ils ne disent jamais, c'est le besoin qui précède et détermine cette collusion, besoin qui "convertit" l'exigence de vérité, donc d'incertitude, en une dogmatique du sens, de la raison universelle, de l'Histoire, du progrès ou de la transcendance. Comment ne pas pressentir sous le discours rassurant un affect de peur voire une angoisse devant la nihilité de toute chose? L'homme, cet "animal polémique" comme le note notre philosophe sentimental, échapperait-il à la déraison, au chaos d'où tout procède ? Quelle dose d'inquiétude faut-il pour adhérer à ce point à la magie du langage qui est le véritable objet de la croyance ?  C'est en ce sens que Clément Rosset parodie Descartes : "Je pense donc je mens", et j'ajouterai : je crois donc je trompe.

J'ai particulièrement aimé la page (88) consacrée aux trois catégories d'incroyants : les agnostiques-athées et je-m'en-foustistes, les incroyants anxieux (les pratiquants), et les incroyants fanatiques. Les derniers sont d'autant plus virulents et agressifs qu'ils doutent et ignorent par définition ce en quoi ils croient. Rappeler que toute croyance est sans objet est un "pharmakon" (un remède) dans la perspective épicurienne, un traitement de choc pour se radicaliser véritablement, c'est-à-dire en revenir à la racine des choses sans se laisser berner par la représentation. Si, comme le note Frédéric, les incroyants du premier genre sont heureux -ce dont je ne suis pas certain, c'est bien qu'un travail psychique par lequel le sujet s'affranchit des fadaises de l'imaginaire produit des effets en termes de santé mentale, ce qui, j'ose le terme, est un enjeu éthique (aïe !, Désolé cher ami !) même si, pour ma part, je parlerais ici moins de bonheur que de liberté ou comme Spinoza de libération relative. 

L'évocation du système scolaire par notre essayiste aura suscité quelques réactions d'autant plus vives que discrètes notamment de la part de professeures présentes (qui m'ont envoyé quelques messages). Comparer l'école à "un bagne" est tout sauf anodin et ne peut que brusquer les oreilles de celles qui consacrent ou ont consacré leur vie professionnelle à l'enseignement. Mais enseigner le français, les mathématiques ou l'histoire, ce n'est pas la même chose que professer la philosophie. Cette discipline qui n'est pas une matière exige un écart, une dérivation, un clinamen critique héroïque en ce qu'il impose un type d'implication subjective exemplaire qui navigue à la fois dans l'institution et hors d'elle. Cet écart nécessaire peut rapidement devenir intolérable et dans certaines conditions briser l'équilibre du sujet. Comme l'écrit Frédéric parodiant Lacan (page 166) et en réponse à une lettre de Guy Karl : "Enseigner la philosophie c'est délivrer un savoir qui n'en est pas un à des gens qui, pour cela même n'en veulent pas."

Je ne fais pas ce constat lorsque j'entre en classe. Mes élèves sont très globalement désireux de se questionner. J'aime les rencontrer et philosopher avec eux. Ils me le rendent bien. En revanche, il en va tout autrement des personnels et des "adultes" du système. Ici, la douloureuse description de cette institution avec ses fonctionnaires zélés, ses enseignants-gnan et son encadrement dont l'obsession première est de garantir le fonctionnement de l'usine à gaz sans question ni pensée me rappelle que je n'en ai pas fini avec la carrière, que je n'ai pas fini de creuser. Frédéric s'en est sorti, comme il le note de manière terrifiante, « après plus de cinquante rentrées », une vraie condamnation aux travaux forcés. 

Moi, je préfère éviter de compter, m'installant psychiquement dans la vacance de l'esprit. Il me suffit de me laisser aller à la vaporisation esthétique et désinvolte de mes jours et mes nuits dans la veine des Journées perdues. A cette occasion, je jouis de ne rien faire tout en m'appliquant du mieux qu'il est possible. Alors, les choses ne font que commencer à l'image d'un chemin qui ne mène nulle part.

 

Commencement

 

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05 février 2018

Qu'appelle-t-on penser ?

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Après une discussion stimulante avec quelques bons amis, j’en suis venu à distinguer cinq niveaux qui ne sont en rien normatifs mais qui me semblent dire quelque chose de ce qu'on appelle penser.

Premier niveau : « ça pense ».  Il s’agit là du registre psycho-physiologique inconscient dont le corps est la ressource fondamentale en tant que dynamique de forces (propriétés émergentes de la matière organisée dans l’atomisme, conatus chez Spinoza, vouloir-vivre chez Schopenhauer, dynamisme pulsionnel et pensée inconsciente chez Nietzsche, inconscient freudien, jungien etc.). A ce niveau, la pensée n’exige en rien la conscience mais une forme de sensibilité adaptée au réel à partir d’un principe directeur ou d’une hiérarchie. On peut alors sans contradiction soutenir ici que tous les êtres vivants pensent (animaux, végétaux). Chez l’homme, ce registre est sans doute le plus fécond et le plus riche en tant qu’il concerne le réel même du sujet dans son idiosyncrasie. Réel qui se manifeste dans ses rêves, dans ses fantasmes, dans les profondeurs a-symboliques de son être.

Second niveau : « ça parle ». Nous parlons, mais que disons-nous ? Tel est le registre commun du « on » dans lequel le relativisme subjectif (des affects, des impressions, des sentiments) vient rencontrer la structure conventionnelle de la langue. Nous parlons pour parler. Non pour dire quelque chose mais pour inscrire l’égocentrisme ou le narcissisme primitif dans la norme sociale, manière de convertir l’idiosyncrasie inconsciente en processus grégaire. Il s’agit là du régime ordinaire de la doxa dont la formulation ne vise qu’à entretenir l’expression collective de certains affects dominants qui ne sont pas à ce niveau interrogés : (reconnaissance, narcissisme, pouvoir, vanité, angoisse, peur etc.).

Troisième niveau : « on sait ».  Tel est le registre de l’école, de l’université, comme expressions de la maîtrise du savoir. La figure emblématique du « on sait » est le professeur, celui qui sait parce qu'il a hérité des maîtres et qui, soutenu par une institution, s’adonne aux savoirs objectifs dominants, ceux de son temps. Le professeur est le gardien du temple de la connaissance officielle au service du Grand Autre dont la culture est la justification et la norme. Le professeur n’est pas payé pour penser mais pour entretenir le paradigme socio-culturel qui lui attribue une place et un rôle de transmission. Aujourd’hui humilié par sa nouvelle dénomination d’enseignant et bientôt d’accompagnateur, il fait fonctionner un système qui se passe de toute question parce qu’il vise la réitération du connu. Comme il ne pense pas, il s’accommode sans peine de sa propre déconsidération. Kierkegaard dans ses Miettes philosophiques considère le professeur comme « celui dont la pensée est devenue une propriété indépendante du penseur ». Ce qu’on sait, c’est sous la bannière rassurante de l’objectivité et de la science comme type de discours désincarné et englobant, et dont les systèmes philosophiques sont des répliques souvent hallucinées. Kierkegaard vise évidemment Hegel comme expression la plus nette d’une pensée sans penseur parce que perdue dans l’imagination d’un réel devenu magiquement rationnel contrairement à tout « existant ». C’est dans le même ordre d’idée que Heidegger dira un peu plus tard que « la science ne pense pas » parce que ses procédures sont rivées à un paradigme auto-constitutif. Notons enfin qu’à ce niveau, la pensée, enserrée dans la norme de l’objectivité, ne peut être que sérieuse, grave, lourde. Pas question de rire ou de pleureur et moins encore de pleurer de rire. Nulle ironie et pas d’humour possible à ce niveau comme le remarque Kierkegaard. Ici, la pensée n’a pas de type propre et pas de corps. Elle se pense comme le réel même ou comme la catégorie du progrès de l’humanité ou de la raison. On ne plaisante pas avec le savoir objectif et moins encore avec l'absolu !

Quatrième niveau : « je dis ». A quelles conditions puis-je dire quelque chose qui soit l’expression de ma singularité ? Ici, se pose le problème d’un dire articulé au premier niveau, au « ça pense en moi » que Nietzsche a si bien repéré. Comment être à l’écoute de ses forces propres, de son idiosyncrasie, de sa puissance onirique, de sa créativité sinon par l’introspection, par le travail psychique visant à faire émerger des intensités profondes et les motivations inconscientes du sujet. Cet effort ne va pas sans une intentionnalité particulièrement aventureuse dont le souci de soi est l'enjeu premier et décisif. Sans ce passage, la pensée demeure clivée, séparée de ce qu’elle peut parce que inféodée aux ravages du grégarisme et des structures de normalisation qui interdisent toute expression libre. De ce point de vue, la psychanalyse, la psychothérapie sont des moyens -mais pas des fins en soi, de faire advenir un « je » capable de « se » dire après avoir déblayé le terrain. Toutefois, la limite de ce niveau apparaît assez vite : c’est le risque d’enliser le « penser » dans une circularité subjective consistant en une interminable archéologie des profondeurs faisant osciller le dire d’un « ça pense » à un « ça parle ». 

Cinquième niveau : « penser ». Cet acte met le penseur aux prises avec l’impensé, avec ce qui est hors de la représentation et qui articule le « ça pense » comme type vital singulier à l’énigme du réel. C’est là que le philosopher prend tout son sens : penser le réel dans son caractère énigmatique et proprement insaisissable, tel est l’enjeu et l’activité privilégiée du penseur. Celle-là fait naître des concepts qui sont avant tout des « personnages conceptuels » (Deleuze), c’est-à-dire des types de vie, des régimes de force, des expressions de l’idiosyncrasie exprimant « le plan d’immanence du sujet » dans sa rencontre avec le réel. On pourrait dire ici que le cinquième niveau fait converger le premier et le quatrième en l’ouvrant vers l’ailleurs. Le penseur n’est plus celui de son temps ou de son pays (laissons cela aux professeurs et aux journalistes) mais il est un « inactuel » au sens nietzschéen, jamais réductible aux catégories socio-historiques de son époque. Il se montre capable de déterritorialisation et de reterritorialisation. En d’autres termes, le penseur philosophe va voir ailleurs. Il se risque au plus près de l’originaire à la manière de l’Idiot qui est à la fois du village et de nulle part, dans cette contrée intérieure qui le soustrait aux vicissitudes communes. Le penseur pense avec son corps tout entier. Il rit comme Démocrite et pleure comme Héraclite. Son sens de l’humour l’amène à se railler du sérieux de ses contemporains affairés. « Il se moque des maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes » et se risque aux parages de la plus totale incertitude. 

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02 janvier 2018

La Danse des Inutiles

Sous la surface

Partout des souhaits et des voeux, partout des espoirs ! Partout désespoir ! Cette cantate rituelle sonne comme un aveu de faiblesse, comme l'antique angoisse devant la catastrophe annoncée, devant l'imparable nouveauté qui pointe et qui, invariablement, chasse les vivants de ce monde, les uns après les autres. La fête de la nouvelle année résonne, à l'évidence, comme une inéluctable défaite devant le temps objectif qui fait destin.

Si l'anniversaire signe l'emprise de Chronos sur l'individu, le nouvel an consume la totalité des humains dans une sinistre égalité arithmétique. Peut-on ne pas s'étonner de cette peau indolore et lisse, froide comme le marbre qui enveloppe nos goûts, nos idées, nos sentiments et nos pratiques et dont les mots arrachés à l'informe, mille fois entendus, mille fois répétés, inlassablement, signent notre appartenance forcée à l'histoire des hommes, à la chronologie sociale, à l'impératif grégaire ? Ne voyons-nous pas combien ceux-là se sont emparés de notre psyché pour nous donner le fallacieux sentiment d'une victoire collective devant les dangers qui menacent chacun? Mais ces mots, comme dit le penseur, "nous barrent la route", "et croyant avoir résolu un problème, ont fabriqué un obstacle à sa solution".

C'est sous la surface bruyante des artifices et de ces mille feux d'illusion qu'il faut se lover. Car dans les failles de la parole hypnotisée se loge la temporalité onirique des profondeurs, celle qui n'a que faire de l'écume et de l'agitation mondaines, du devenir historique et du récit circulaire des consommants ! Dans le tumulte des forces assymboliques, un montagnard sans but, un siesteux persévérant, un sculpteur de vie, un sceptique aux yeux d'étoiles, un poète de l'Aïon se hissent vers les hauteurs, au plus près des brumes percées de lumière pour respirer l'air pur. Ici, la pensée aux intensités sismiques devient aérienne, et son mouvement vital une audace de feu arrachée à la pesanteur du temps.

Il n'est pas impossible que les Nomades indociles, les Idiots de ce monde, les Déroutés inéducables, les Rêveurs indécrottables se retrouvent dans un Jardin de pensées vagabondes, aux rimes frottées d'ivresse, pour entamer la plus belle car la plus simple des danses, une danse qui se moque des années qui passent et des stériles injonctions, une danse aux accents d'éternité : la Danse des Inutiles.