03 novembre 2009
Esthétique de la marche IV : Un sentiment géologique
Je marche sur la grande steppe aragonaise et d'ailleurs qu'importe ce qualificatif "aragonais" ; je marche sur un îlot qui m'enseigne le prix de la grande fracture, de la faille. A l'approche du canyon de Niscle, j'expérimente un hapax existentiel d'une tonalité géologique sans pareille. ; je suis cette faille colossale que me révèle la signature vertigineuse de la terre. Les vastes cicatrices de la vie se déploient à la surface orangée de ces plateaux millénaires. La marche est au plus près du réel, au bord du gouffre qui marque la limite et impose l'arrêt décisif, la contemplation la plus radicale. Mon corps est parcouru par un frisson titanesque, par l'exaltation esthétique la plus haute et la plus violente. L'enracinement, la chute et l'envol se confondent dans un présent irreprésentable. Tel est l'extrême paradoxe de l'esthétique de la marche : une marche nue, sans représentations.
L'esprit ne se lève pas contre la nature, ne s'arrache pas à l'immédiateté du sentiment par un acte imbécile de rationalité, il fait silence et laisse l'organisme jouer sa partition pulmonaire au plus près des convulsions de la croûte terrestre. L'air et la terre se conjuguent dans la respiration de la peau. Toute pensée est ici un obstacle, toute idée un symptôme.
La grande santé est toujours élémentaire, décuplée par les énergies contradictoires qui s'affrontent ici et maintenant dans l'illimité. Je sens pousser en moi-même la force insaisissable de la saison, de l'automne retardé par le soleil du sud. L'automne est en bas, tout en bas, dans les abysses. La radicalité de tout passage est surmontée par le gouffre dans lequel se dissipe toute maîtrise.
"La vérité est dans l'abime", telle est la sentence démocritéenne ; telle est la grande sagesse d'une esthétique de la marche. Il n'y a rien à trouver car tout est là, dévoilé à la surface convulsive du réel qui ne fait jamais monde.
La joie est l'autre nom du silence, le silence de l'effroi, le silence de l'im-monde jusque dans la sourde musique d'un torrent tempétueux qui ne veut rien mais qui creuse la terre à l'infini, crevant nos certitudes, dissipant nos représentations pour que vive le poème géologique et que la joie se fasse chair.
Lapiaz en montant au Montodo, au loin, les trois Soeurs et les trois Maria
Canyon d'Anisclo
Je n'ai jamais éprouvé de jubilation esthétique aussi forte face au spectacle inouï de la nature. Nature fracassée, nature fendue jusque dans les abysses où murmure l'écho du torrent de Niscle. Ma joie est profonde comme la faille travaillée par l'automne ; comment ne pas sentir les forces telluriques de ce monde qui n'appartient à aucun monde connu ? Le parc national d'Ordesa est un poème qui délivre de toutes les pesanteurs humaines.
Debout sur la Terre Sacrée, au fond le Mont Perdu
La vérité est dans l'abîme
Steppes
Canyon de Niscle
Les abysses
Western sous le Montodo
Entrée du canyon de Niscle
27 octobre 2009
Automne aragonais
Le Suerio et la Punta Corona (1942 m)
Eglise romane de Fanlo
Eglise de Fanlo (2)
Les flammes de l'Aragon et le Sestrale
Eglise de Badain
Dans le canyon de Niscle
26 octobre 2009
Ordesa - Monte Perdido
Canyon d'Ordea et la cascade de Cotatero
Mille mètres plus bas le Rio Arazas cascade dans un grondement qui s'élève jusqu'au ciel. Un mètre de plus et c'est la chute vertigineuse dans l'abime. C'est qu'il faudrait des ailes pour parader comme les vautours ou les grands corbeaux au-dessus des canyons roussis par l'automne tardif. L'immense chute de Cotatuero dévale les pentes de son cirque, grosse de la fonte des neiges qui recouvrent l'envers ibérique des murailles de Gavarnie.
Ma traversée du haut Aragon me transporte dans un sentiment d'une radicalité esthétique sans précédent. Ce vertige des hauteurs est une initiation à la condition élémentaire de terrien, les deux pieds sur la Terre Sacrée, en prise avec les forces les plus intenses de la nature.
Les lointains d'Aragon, Punta Diazas, 2249 m
Du pueyo Mondicieto, 2384 m, le canyon de Niscle
Canyon d'Arazas et cirque de Soaso
Cirque de Soaso et Mont Perdu
Je longe l'invraisemblable canyon d'Arazas. Je me pique régulièrement pour m'assurer que je ne rêve pas. Des vautours me lorgnent avec leur oeil perçant. Je sens le courant d'air dans leurs ailes. La-bas, le cirque de Soaso mène au refuge de Goriz et permet l'ascension du Monte Perdido (3355 m), le plus haut (sur l'image)et le troisième sommet des Pyrénées.
Il me faut parcourir les 10 km qui me séparent du col pour redescendre par "la senta de los cazadores" (chemin des chasseurs). L'immensité porte mon pas, la solitude est ma sublime compagne. J'expérimente la plus belle et la plus pure des vérités : l'immersion dans la grande nature !
Canyon d'Ordesa et la brèche de Roland
J'imagine le fracas du temps et l'incroyable travail de l'érosion pour creuser cette faille de 900 m de profondeur. La durée infinie de la nature est inscrite là, sous mes pas. De l'autre côté commence le monde des cimes blanches, le monde d'en haut avec la fenêtre vers la France : la fameuse brèche de Roland et le Taillon à sa gauche.
Colorado aragonais, Ordesa
Châteaux
La brèche de Roland
La cascade de Cotatuero
Ordesa au couchant depuis Torla
09 août 2009
Esthétique de la marche III : la marche esthétique est métaphysique
Dans l'Esthétique de la marche, j'ai distingué différentes catégories de marcheurs, le grégaire, le spirituel et le tragique. Pour saisir l'enjeu d'une marche esthétique ou tragique c'est-à-dire d'une marche dépouillée de toute signification, il convient de se défaire de tout rapport à l'histoire, au passé, à la chronologie et par là de tout référent conventionnel et culturel. Telle est la limite fondamentale d'une analogie avec la musique comme avec tout art. Le référent ultime de l'art, c'est en dernier ressort, l'art lui-même dans sa dynamique propre, dans son énergie, dans ses références, sa "reprise", son "interprétation" ou son "improvisation" pour reprendre les termes fort judicieux de Clément (voir Esthétique de la marche II). L'art se heurte à ses propres convulsions, procède de séismes internes et intimes qui poussent à la création ou à l'échec, à l'avènement d'un quelque chose présidant à l'ensemble de la démarche, fût-elle ignorante d'elle-même ou inconsciente dans ses déterminations et ses motivations. L'art est un monde en soi, ce monde de l'auteur, du chercheur, du scrutateur, de l'inventeur, du mouvement qui puise en lui-même l'énergie propre à la création. En ce sens, l'art est auto-centré et comme je l'ai dit dans un commentaire récent, il est à lui-même son propre référent.
La marche tragique n'a rien à voir avec l'approche artistique car marcher s'efface devant le référent indiscernable qu'est le réel c'est-à-dire la nature. L'acte débouche sur un non-agir qui n'est autre qu'un dessaisissement immédiat et radical. La marche tragique est sans projet, sans oeuvre, marche désoeuvrée - donc pauvre- en ce qu'elle déroute toutes les catégories de l'entendement et mène à l' esthétique pure, une sensibilité frottée au réel qui n'attend rien, ne veut rien et découvre avec effroi et fascination son "imposture" essentielle, son impermanence radicale. L'arrière-plan n'est donc aucunement artistique, pas plus qu'il n'est spirituel ou conventionnel (au sens des coutumes humaines) car l'arrière-plan est en réalité un avant-plan, un plan englobant, sans extériorité aucune, un plan métaphysique au sens où il embrasse la totalité de la nature, cette "somme insommable des sommes" pour parler comme Lucrèce, le "il y a" indépassable du réel.
On comprendra alors pourquoi ce que j'ai appelé des catégories de marcheurs ne peut être réifié. La marche métaphysique est constamment recouverte par la spiritualité qui tourne autour du sentiment de la nature et tente, dans sa dynamique propre, de l'inscrire dans un réseau de significations, dans un idéal de progrès et de réalisation de soi-même. Elle est constamment niée par les effets du groupe et ses normes impératives (marche grégaire). Mais elle est toujours là, dans l'ombre des pas du marcheur, comme une enfance sauvage et indomptée que l'humaine condition a dressée et redressée dans l'effrayante torsion de la pensée, dans les redoutables rêts de la raison triomphante ! Le marcheur marche mais son ombre le suit jusqu'au coucher du soleil, jusqu'à ce qu'il ne marche plus et qu'il retrouve dans sa sédentarité coutumière, le feu du clan et la ronde apaisée des mots lumineux du jour. L'ombre est toujours là, tout autour, exprimant cette nature indocile et violente contre laquelle les marcheurs luttent et se protègent de toutes leurs forces, avec les armes aiguisées et bruyantes de l'intelligence, de l'histoire et de la culture, avec la lumière écarlate de la grande raison. Telles sont ces marches qui dissimulent et piétinent le cri primal du petit homme et l'attachement originel de nos viscères à la nature primitive, ce terreau commun des vivants dans l'immensité sidérale du tout inerte et aphasique.
On comprendra pourquoi la marche métaphysique ne peut être soutenue et comprise par toutes les formes d'idéalismes et de pensées qui parsèment le cheminement philosophique traditionnel. La philosophie idéaliste croit en la réalité substantielle des idées ; elle en fait le socle même du réel, son essence. Les idées s'opposent, autant qu'il est possible, à la découverte du tragique car leur ressort est la passion de l'ordre, de la logique et de la rationalité qu'elles projettent sur le réel pour le doubler (c'est-à-dire passer devant et l'occulter) et le dédoubler (le supprimer dans le mirage de la représentation cf Clément Rosset : Le réel et son double). Mais, la faille de cette entreprise est dans sa résistance symptômatique (Freud), dans cette "passion bavarde pour la raison" (Nietzsche), dans cette croyance superstitieuse (et religieuse) en l'ordre et en la logique du monde, dans le rejet sans nuance du hasard créateur. La marche spirituelle demeure dictée par une certaine idée de l'accomplissement, idée du dépouillement de soi, par un projet plus ou moins ascétique de conquête ou de maîtrise dans lequel s'incrit l'Idée de la marche, l'Idée de l'itinéraire, l'Idée de la réalisation. Ce n'est pas le lieu qui importe, pas plus que le chemin, mais la théorie qui recouvre et dissimule le trou béant du réel et qui donne sens à l'acte de marcher, à la nature, aux idées elles-mêmes.
Mais chacun peut sentir dans ses tissus intimes cette froideur du réel qui excite le pas et l'invite à la déroute. Et Clément a raison de souligner que le marcheur spirituel peut donner un sens singulier à sa démarche ; mais une fois encore, tel n'est pas le problème ni l'enjeu de la marche esthétique. Pas plus que de mener une marche solitaire sur des chemins qui n'auraient jamais été empruntés par d'autres. Le référent ne peut être l'autre, pas plus que le soi, dans l'épreuve de vérité qui nous pousse au seuil du réel. Métaphysiquement, le marcheur grégaire est aussi et paradoxalement un marcheur solitaire, jusque dans la négation ou la forclusion de sa solitude. Et chacun le sait, chacun le pressent. Chaque pas, chaque mouvement, chaque respiration, même étouffée sous le pas du groupe, fait courir le risque de la chute et de l'effroyable effondrement dans le gouffre. Le vertige, même surmonté, est la trace historique, le résidu de cette faille originelle ou de l'abîme dans lequel se jouent la totalité de son être, sa définitive et incommunicable solitude, son irréductible fragilité.
Mais l'enjeu ne se réduit pas ici à la crainte du moi devant l'indicible. La marche esthétique est une façon de traverser l'intuition métaphysique du hasard absolu. Cette intuition procède d'une expérience rigoureusement intransmissible. Et il ne servirait à rien de chercher à convaincre quiconque par l'activité raisonnante. On éprouve cette intuition ou on la fuit ! On la vit ou on l'enfouit ! Lorsque Siddhartha Gautama envoie promener les enseignements des brahmanes, il sent en lui-même qu'une route tracée ne mène qu'à la répétition des routes mentales. Ce n'est pas des dogmes qu'il faut partir, ni des autres, pas plus de soi-même comme de ses désirs, ce n'est pas de l'esprit ni de la pensée, pas même de l'imagination ou de l'imaginaire ! C'est de l'impermanence absolue, de la vacuité, c'est-à-dire du réel qui abolit toute unité, toute identité et toute logique discursive et conceptuelle dans le feu insaisissable de la mobilité. La marche esthétique est à l'image de cette mobilité comme de la congruence qui en découle. Elle traverse l'espace et le temps de l'existence comme un faisceau de lumière décline à l'Occident. Le corps est l'expérience même de ce passage, la peau est la surface où coulent ces impressions. C'est en nomade que s'expérimente la marche esthétique, c'est en nomade que s'éprouve la plus belle et la plus difficile des libertés, la dernière en somme, celle de l'homme définitivement et heureusement apatride.
08 août 2009
Le sablier du temps : photo et texte de Max Lerouge
Ce rocher Kannesteinen étonnant se trouve sur la presqu 'île de Vagsoy, lat 62°00' long 5° 00' environ. Lorsque je l'ai découvert dans une brochure touristique généraliste de Norvège, il est devenu un de mes objectifs incontournables.
Son érosion est remarquable, la vision que j 'en livre n'est évidemment pas objective ( à cause du cadrage) mais n' a subi aucune intervention virtuelle.
Le temps fait si bien les choses...
Le Sablier du temps, Max Lerouge, Norvège, juillet 2009 ( oeuvre publiée avec l'autorisation de l'auteur)
01 août 2009
Esthétique de la marche II : la marche esthétique est sans idée
Suite de cette aventure hors sentier : grâce aux réactions passionnantes de Clément et d'Angela Transbury (voir Esthétique de la marche et analyse de Clément), je publie ici le commentaire que je viens de rédiger pour prolonger une réflexion inachevée.
"Merci infiniment pour la qualité de cette analyse doublée d'une expérience de la scène qui, à mon sens, exprime bien la place potentielle de la marche ou de la posture corporelle entre culture et nature. Ce lâcher prise que vous évoquez et auquel renvoie le mouvement quasi-primal et archaique du nouveau-né n'est pas sans rappeler l'énergie considérable contenue dans l'organisme et que la culture tente immanquablement de domestiquer dans des formes plus ou moins louables (qu'elles soient politiques, artistiques ou éducatives).
En ce sens, et cela méritera un article plus fourni et des précisions dans Clinamen, la musique comme le théâtre ne peuvent rencontrer directement l'expérience de la marche dans sa forme tragique parce que l'art demeure le jeu de la convention humaine sans autre référent externe que lui-même (contre lequel je n'ai rien à redire évidemment). Mais c'est la limite de la thèse soutenue par Clément, thèse que je comprends, à laquelle j'aurais pu adhérer par séduction en d'autres temps mais que je ne partage plus car elle passe à côté du plan métaphysique qu'est celui de la nature irreprésentable, entendons le réel. Ce plan est englobant, il est le fond sur lequel se surajoutent avec plus ou moins de talent et de beauté, l'art et ses multiples conventions sociales. Le plan de la nature désigne aussi des conventions mais comprises celles-là comme des rencontres physiques élémentaires (des rencontres ou des chocs de particules, d'organismes et de milieux etc. - la convention signifiant étymologiquement, ce qui vient ensemble) qu'aucune raison ne peut justifier, ni comprendre. Telle est cette convention de la nature, illimitée et insaisissable, impermanente et vagabonde que la marche tragique peut retrouver dans son pas, sous la forme d'une intuition du hasard absolu.
C'est là le point de séparation avec les autres formes de marche (spirituelle, grégaire [comme la marche militaire]). Ces dernières, habitées par une finalité peuvent pressentir l'épouvante et le tragique mais le fuient autant qu'il est possible, à la manière de Pascal recouvrant l'insignifiance du réel dans la conversion définitive à la transcendance.
En clair, la marche esthétique est sans idée, sans concept, comme le sage chinois (Voir le texte de F. Jullien); les autres restent attachées à l'idéologie du groupe (grégaire) ou à celle d'une transcendance quelconque, à un idéalisme insurmonté qui dédouble le réel par et grâce à la représentation et au concept. Tant qu'on est attaché aux idées, on ne peut pas faire l'expérience de cette marche esthétique, de cette déambulation primitive du petit d'homme.
Comme vous, à tout choisir, je préfère la berceuse au chant militaire mais à vrai dire, le vent du large me sied davantage car il ne me dit rien de particulier, ne signifie rien et me laisse être sans idée aucune.
Pour approfondir la question de l'art et du silence ou de l'aphasie, je renvoie à la lecture de mon article : l'art et l'aphasie.
Sans doute, puis-je trouver dans ces mots de Pessoa l'expression magnifiée du silence de la nature et du bruit saturé de la pensée:
"Holà, Gardeur de troupeaux,
sur le bas-côté de la route,
que te dit le vent qui passe ?"
"Qu'il est le vent, et qu'il passe,
et qu'il est déjà passé
et qu'il passera encore.
Et à toi, que te dit-il ?"
"Il me dit bien davantage,
De mainte autre chose il me parle,
de souvenirs et de regrets,
et de choses qui jamais ne furent."
"Tu n'as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,
Et le mensonge se trouve en toi."
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux
30 juillet 2009
Réaction de Clément à l'Esthétique de la marche
J'ai reçu ce commentaire tout à fait intéressant de la part de Clément relatif à mon texte sur l'Esthétique de la marche. J'aurais pu l'éditer dans la rubrique "Epistolaires" mais pour plus de clarté, je l'intègre ici, pour pouvoir donner suite et prolonger au plus vite cette réflexion.
"On pourrait associer ta distinction entre les trois marcheurs à une distinction entre les pratiques musicales que sont l’interprétation (où se loge une recréation personnelle dans un canevas faisant autorité, par exemple une partition de Bach), la reprise (où l’on s’efface soi-même complètement pour chercher à coller à un modèle impersonnel) et l’improvisation (où l’on s’élance vers l’inconnu en courant le risque permanent de la fausse note). De travailler en ce moment sur des suites de Bach me donne à penser que la fidélité à un héritage n’exclut nullement l’idée d’une quête personnelle : une belle partition est comme un prisme où se réfracte une luminosité cachée qu’on porte en soi. Une création est possible dans les nuances du phrasé par lequel on fait revivre un texte mort. Je suis certain que les pèlerins de St Jacques de Compostelle confèrent tous à leur marche un sens singulier qui les éloigne des sentiers battus, même si l’enjeu général est le même. D’autre part, l’improvisation court toujours le risque de ne faire que reprendre des schémas mélodiques déjà entendus, tout comme une fuite en avant dans la solitude pourrait n’être en vérité qu’une vaine tentative pour reprendre à son compte une démarche déjà menée par d’autres. Quoiqu’il en soit, il me semble qu’il est nécessaire de se mettre en route, même si l’on est condamné à passer l’été dans une ville, pour dégager les formes d’harmonie latente qu’on porte en soi et qui, tant qu’on ne les entend pas résonner, nous laissent nostalgiques. "
Texte publié avec l'autorisation de l'auteur
22 juillet 2009
Dimension
Incroyable passage de cumulonimbus mamatus. L'avion donne ici la dimension du phénomène. De quoi vivre dans sa chair, sous la forme d'une commotion philosophique, d'un étonnement majeur, l'immensité de la nature et son intarissable énergie.
12 juillet 2009
Linaigrettes du Labigouer
10 juillet 2009
Répétition ?
09 juillet 2009
Esthétique de la marche : le spirituel, le grégaire, le tragique
La pensée procède de traces anciennes, de routes psychiques et neuronales établies, de sûretés intérieures qui contribuent à l'organisation d'une perception unifiée et d'un sentiment de reconnaissance stabilisant mais fallacieux. Ces routes de l'activité mentale constituent le modèle souterrain de la marche ordinaire, de la marche dans la nature, des marches, devrions-nous dire. Et de ces marches dépendent des conceptions radicalement distinctes de l'existence, des marches à l'image de la pensée et de la vie, de son audace ou de sa crainte...
Il est plusieurs catégories de marcheurs, au moins trois. La première cherche dans le pas la trace déjà constituée, la mémoire des anciens hommes, la balise qui oriente la trajectoire et lui confère une signification durable. Q'on pense au chemin de Compostelle, à tous ces voyages ritualisés ponctués par une finalité précise : faire corps avec une mémoire, une pensée, une tradition, une histoire, une sacralité etc. Qu'on songe à ces moines qui sacrifient au rituel de la route et dont la marche est tout entière absorbée dans une spiritualité globale, héritée. Ici, l'itinéraire est singulier sur le terrain du vécu mais tout entier tourné vers le grand Autre, entendons le clan, l'institution, les prescriptions morales et religieuses.
La seconde est la catégorie du marcheur grégaire, situation appauvrie par rapport à la précédente en ce qu'elle n'est pas solitaire et trouve sa raison d'être dans le groupe et ses recommandations. Marcher, oui, mais avec les autres et par les autres dans une relative logique d'interdépendance, de familiarité, de potentielle solidarité. Le marcheur grégaire n'est pas le marcheur spirituel car il est d'abord un randonneur socialisé et socialisant. La marche devient l'occasion de la discussion, de la confidence parfois, de la rigolade souvent. Marche bruyante, sonore, collective, marche tout entière centrée sur l'impératif catégorique de la sécurité et de la norme, il n'est pas de bon ton de s'isoler, de s'éloigner, de contourner, et d'errer. Le marcheur grégaire est responsable, équipé. Il porte avec lui téléphones, balises et secours potentiels.Il doit pouvoir répondre de ses actes. Le groupe protège l'individu, il médiatise tout rapport à la nature dans un chemin pensé, conçu et anticipé. Le chemin est un rail fleuri mais un rail tout de même dans la signification dont il est a priori investi.
La troisième est la marche esthétique ou éthique, marche délibérément solitaire et contemplative, marche sans but, sans finalité autre que celle d'une traversée de son propre corps, de ses propres ressources dans une nature qui donne et qui prend. La marche éthique est, en ce sens, une marche tragique car elle approfondit dans son pas le sentiment aigü de l'impermanence et de l'extrême créativité de sa propre puissance comme de celle d'une nature qu'aucun chemin mental, qu'aucune route tracée ne peut unifier. La marche éthique est ainsi une expérience immédiate de la déroute, le clinamen à l'oeuvre dans l'exploration, dans le regard porté sur le réel. Cette marche est désertique, pauvre sur le terrain de la convention sociale et de ses exigences. Le marcheur grégaire désapprouve la marche éthique, la réprime voire la censure car elle défait l'idéal sécuritaire, déconstruit la norme et rend le marcheur à sa solitude, à la seule force de son organisme, à l'implacable vérité de sa vitalité et de ses failles. Qu'on creuse, qu'on procède à une généalogie de la marche grégaire et nous trouverons, enfouie, tapie dans l'ombre de la route, le désir ardent récusé, refoulé, interdit, désir censuré de la déroute et de l'expérience mobile. Le marcheur grégaire est un moralisateur ! Il incarne l'esprit de la meute et sa domesticité dans le ressentiment vis-à-vis du marcheur éthique. Mais à mieux y regarder, il souffre d'envie car sa vitalité s'ennuie dans les murs de la coutume, fût-elle apparemment joyeuse.
Peut-on se hisser jusqu'au silence éternel des espaces infinis sans sombrer dans l'effroi à la manière de Pascal ? Au bord de cet effroi, de ce grand silence de surface qui recouvre le bouillonnement de son idiosyncrasie débute l'autre bouillonnement qui répond au premier, le tourbillon universel, le hasard que le pas du marcheur éthique emprunte. Le spirituel, lui, recouvre sa marche d'un idéal, d'une surnature, d'une divinité qui l'arrache au tragique de sa traversée et lui donne un sens. La marche spirituelle est construction d'un ordre ou sa confirmation. Le corps, dans la souffrance et l'effort qui lui sont imposés par la volonté de l'esprit doit être domestiqué, surmonté. Ses tendances internes, ses affects et ses humeurs doivent finir par se taire dans cet ascétisme imposé par la route que les héros fondateurs ont déja tracée. Sur-route, en vérité, que celle de la marche spirituelle, sur-investissement et transcendance confèrent au pas sa domination et sa réfutation graduelle du hasard et de la déroute. Le grégaire, lui, fuit la nature dans le sillon domestique du divertissement social et "fait" tel ou tel sommet là où le marcheur éthique dé-fait, dé-construit, dé-route les certitudes et les trames, éprouve dans sa propre transpiration la pénétration du réel et sa topologie corporelle. L'esthétique de la marche est tout à la fois singularisation et dé-conventionnalisation. L'itinéraire se construit à mesure que la conscience se fait "peau", surface mobile d'impressions, d'expressions, de dés-orientations successives. Ainsi, la construction est tout à la fois dé-construction et dé-fection ; la cause est perdue à jamais, la raison, toujours seconde décentrée laisse place à une conscience sensorielle démultipliée. Telle est la beauté impermanente de la marche éthique, une esthétique de la marche, une esthétique de la pauvreté.
"Quand je sors de chez moi pour aller me promener, sans savoir encore où je porterai mes pas, et m'en remets à mon instinct de décider pour moi, je m'aperçois, si bizarre, si fantasque, cela paraisse-t-il, que je finis inévitablement par m'arrêter au sud-ouest, dans la direction de tel bois ou pré particulier, quelque herbage ou hauteur abandonné, par là situé. Mon aiguille est lente à se fixer ; elle n'indique pas toujours plein sud-ouest, il est vrai - et elle a de bonnes raisons pour varier ainsi - mais elle se pose toujours entre l'ouest et le sud-sud-ouest. C'est par là qu'est l'avenir pour moi, et la terre me semble plus inépuisable, plus riche de ce côté-là." Thoreau (Balades)
Thoreau parle dans Balades de son irrépressible besoin de marcher vers l'ouest, vers cet occident que nul ne parcourt et n'a déjà parcouru à sa place. L'ouest serait-il de trop ? Pourquoi indiquer encore une direction ? Il ne s'agit que d'un cap, d'une "occidentation" de la marche car Thoreau ne part pas vers l'Orient. L'"occidentation" est une dés-orientation. L'orient est du côté grégaire mais aussi du côté spirituel, celui du grand Autre, de la Voie dont il s'agit de se libérer. Marcher vers l'ouest, c'est marcher vers la nature sauvage, into the wild, vers sa propre nature dé-couverte, affranchie de la pesanteur des conventions dont font partie les idéaux de la transcendance. L'occident est vierge car il est n'est que surface d'impressions comme la peau de l'homme stimulée par la résistance de l'air et de la pente. L'occident est vierge car il laisse une place décisive à "l'instinct" ou à l'intuition. La pensée, la rationalité sont du côté de l'orient - qu'on songe au texte de Kant, qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? - L'orientation est le soleil de l'est, du matin, de l'origine et du passé ; soleil historique marqué par l'apprentissage, l'éducation des maîtres, soleil de l'enfance que la route terrestre doit contenir dans sa circularité socio-symbolique. L'occident est au contraire la sauvagerie du devenir, le déclin crépusculaire, l'embrasement des facultés, la mise à l'épreuve de la trajectoire dont on craint précisément la déroute et l'errance. L'occident est la terre insoumise de l'avenir et du devenir confondus, l'ellipse marquée par le tourbillon brisant définitivement la ligne et livrant la marche à la seule poésie, au pas de côté imposé par le roc, au souffle éparpillé de la forêt, aux étoiles vagabondes et coruscantes. Thoreau marchait vers l'ouest, Mac Candless marcha vers le nord, le poète marche sur les conventions et tous se rejoignent dans cette esthétique de l'existence retrouvée.
A Christopher Mac Candless.
04 juillet 2009
Entre Aspe et Ossau, rhododendrons
01 juillet 2009
Le coeur du Montagnon d'Iseye
Moralisation
Que n'avons-nous entendu parler de ta trop fameuse nécessité de "moraliser" le capitalisme. Mais de quoi s'agit-il au juste ? Que faut-il entendre par moraliser ? Certes pas rendre le capitalisme moral, ce qui n'a absolument aucun sens.
En fait, moralisation signifie ici quelque chose de tout simple : il est urgent de redonner le moral aux capitalistes !
08 juin 2009
L'école ou la fabrique de l'Etat-utérus !
Je dois beaucoup à mon enseignement des sciences humaines en BTS ESF (Economie Sociale et Familiale). J'y ai appris bien mieux que dans les classes de philosophie la signification et le rôle joué par les institutions dans la construction d'un sujet socialisé, normé et intégré ("formé" dirait-on dans le monde scolaire), participant ou pas aux tâches exigées par la collectivité, sujet largement déterminé par ce pouvoir invisible en constante circulation.
C'est une idée qui ne passe pas auprès des étudiants, qui heurte beaucoup les lycéens et qu'enseigne pourtant la sociologie depuis Durkheim : les sentiments, les émotions (amours, répulsions, haines etc.), les idées (représentations), les conduites, les référents moraux intériorisés le sont à partir de ces institutions (et l'école en est une évidemment) qui "déterminent toutes nos manières de sentir, de penser et d'agir et que l'individu trouve préétablies dans la société". Si l'idée d'un surdéterminisme social est insupportable en ce qu'il prive l'individu de son apparente autonomie et de sa liberté, celle d'un déterminisme relatif au caractère plus ou moins défaillant des institutions permet de penser tout à fait autrement la problématique du rapport à autrui, du rapport à l'autorité, au pouvoir, à la compétence mais aussi la question de la santé et de la pathologie scolaire, de la réussite ou de l'échec ou de l'ennui et du goût et dégoût de l'école et dans l'école.
En règle générale, la tendance obsessionnelle des acteurs du système scolaire est à la psychologisation intempestive des conduites (que j'ai déjà longuement critiquée sur Clinamen) : "vous comprenez, mon fils échoue à l'école parce qu'il est amoureux (il a la tête ailleurs...), parce qu'il vient de se faire plaquer..., cette élève est anorexique, celle-ci est aboulique, cette autre est phobique, celui-ci est dyslexique, celui-là est prématuré, endeuillé, cet autre homosexuel et celui-là hyperactif, celui-ci spasmophilique, cet autre boulimique, celui-là aphasique etc. Bref, toute une panoplie de pathologies, de conduites spécifiques supposant des référents psychanalytiques, historiques, personnalisés et familiaux sévissent désormais dans les cours et dans les têtes au point que les tiers-temps sont en train de devenir quasiment la règle lors des examens du baccalauréat. Psychologisation intempestive !
Et tout cela marche fort bien car plus on s'en remet à l'histoire de ces supposées singularités personnelles, moins on interroge l'institution scolaire et son fonctionnement interne. Cela arrange tout le monde et pour commencer les professeurs et les élèves qui trouvent tous "des circonstances atténuantes", des explications plausibles permettant d'éviter de questionner les processus qui rendent possible des expressions symptômatiques dans les classes et à l'école d'une manière générale. Ainsi, lorsque l'Etat aborde le difficile problème de l'absentéisme scolaire, sa réponse (comme toujours) consiste à incriminer les parents (évidemment défaillants, démissionnaires), à réduire les allocations familiales sans jamais interroger le fait que les élèves s'ennuient à l'école, qu'ils ont trop souvent le sentiment de perdre leur temps ou de le monnayer contre un diplôme dont on ne connaît plus, à juste titre, la valeur. En fait, pour le psychosociologue, l'ennui dit quelque chose du système, désigne une force qui s'adresse à l'intelligence et lui impose de se taire, de se soumettre et d'absorber des contenus sans résistance. Si bien que contrairement à l'idée reçue, l'école buissonnière (sécher les cours),de plus en plus criminalisée, pourrait bien se comprendre comme un ultime moment indispensable à la réappropriation de soi-même, sorte de processus d'individuation dans le refus d'une conduite domestiquée, servile et tournée vers une rentabilité (les notes) veule ! C'est dire si l'institution exige quelque chose de l'individu : un abandon, un renoncement, une soumission, une aliénation ?
Et si tous les symptômes évoqués plus haut avaient en partie à voir avec le pouvoir de l'école, sa violence cachée ? La psychanalyse a eu le mérite de révéler la part de jouissance inconsciente qui anime la paradoxale "vitalité" des symptômes dans leur résistance et lorsqu'ils s'expriment à l'école, cela doit signifier quelque chose de l'école elle-même. Peut-être est-ce même la jouissance du système et des acteurs qui s'exprime sadiquement dans l'étalage désormais coutumier de l'histoire subjective des élèves et de leur vie privée. Et à mieux y regarder, l'accès à la vie privée de l'élève fragilise gravement le statut même de l'élève, censé le protéger de sa vie familiale, de ses passions personnelles, des influences domestiques qui pèsent sur lui. Etre élève, ce n'est plus être réductible à sa famille, à son histoire, à ses représentations. C'est se confronter à l'universel de la pensée rationnelle et critique, c'est rencontrer l'objectivation du discours scientifique, la force des documents historiques qu'il s'agit de faire parler etc. Si tout se confond dans les murs d'un lycée, si la sphère publique se mèle de la sphère privée et réciproquement (qu'on observe les tendances croissantes des parents sous l'impulsion des politiques à se penser aptes à définir ce que doit être l'école pour leurs enfants !) (rappelons au passage qu'un élève n'a pas de parent et que l'expression parent d'élève est une contradiction dans les termes.), non seulement le système scolaire bascule dans l'hystérie collective (le problème de l'un est endossé par tous) mais on assiste alors à l'effondrement du système symbolique qui protège pourtant de la violence, de la régression pathologique et de l'infantilisme généralisé.
Parler de la crise de l'école, c'est parler d'abord des crises dans l'école, de ces paroles qui disent quelque chose des dysfonctionnements qui aujourd'hui s'institutionnalisent et menacent gravement les conditions de l'étude. La psychologisation des conduites aura bientôt raison du savoir et l'école sera prochainement cette "garderie nationale", cette crêche collective au service d'un totalitarisme sécuritaire et hystérique d'un nouveau genre : la fabrique sous surveillance de l'Etat-Utérus !











































