DEMOCRITE, atomiste dérouté

19 juin 2017

La relation d'amitié comme création

L'Ami

 L'Ami - Image de Démocrite

Chacun suit immanquablement une sente, se laisse aller à la teneur secrète d'une intériorité qui fait mystère pour soi mais aussi le plus souvent pour les autres, même si le flair subtil du psychologue et du généalogiste pourra percevoir à l'arrière, sans l'identifier pour autant, un régime de forces plus ou moins incisif, plus ou moins actif ou réactif, une façon de se tenir, d'entrer en relation, de parler et d'insister, une apparence jouée ou surjouée pour exister sur la scène du monde.

L'honnêteté, la générosité, comme le repli ou la fuite dissimulent l'essentiel : les véritables besoins qui travaillent en sourdine et arrachent la subjectivité à son audace vitale. J'en ai connu qui, au moment où s'offraient à eux de nouvelles possibilités, s'échappaient et disparaissaient méthodiquement, faisant table rase du passé. Comment articuler l'expérience tant attendue d'une nouvelle rencontre par exemple et le monde ancien sur lequel on a édifié l'aménagement de sa solitude ? Comment demeurer fidèle à l'infidélité qu'on a soi-même pratiqué par commodité, par facilité, parce qu'on avait momentanément besoin des autres pour supporter sa misère ?

Chacun s'est habitué à taire ce qui doit être tu pour conserver une image flatteuse, cette représentation qui prolonge dans le théâtre intérieur le "moi grégaire" -ce même moi qui s'offusque d'être bousculé par des perspectives nomades et indociles. Cette attitude propre qui décide des modalités relationnelles dépend intrinsèquement du système hiérarchique qui s'est emparé de sa force vitale pour lui donner une forme plus ou moins acceptable et un visage domestique dans lequel on doit reconnaître ce qui rassure depuis toujours, ce à quoi on a également renoncé et qui constitue son habitus idiosyncrasique, et qu'on appelle d'une manière fleurie, une sensibilité

Toute relation d'amitié met en jeu un rapport de structure hiérarchique intérieur par lequel s'affrontent telluriquement des forces qui entrent en scène pour décider du type de lien et de la dose de vérité à l'oeuvre dans ce qui se noue. Ces forces masquées à nos propres yeux décident de la congruence réelle qui échappe à la conscience claire ordinaire mais que l'esprit fin peut flairer discrètement. C'est l'affaire du Cynique, du Chien, de celui qui renifle et qui sent plus qu'il ne voit car, à dire vrai, il n'y a rien à voir, ces choses-là n'étant pas visibles. 

C'est là toute la difficulté pour la conscience tragique qui se sait seule tant elle se heurte aux bornes fixées par la croyance et aux besoins de soumission qui sous-tendent cette dernière. Sous le discours revendiqué, sous les paroles de bonté ou d'amitié, de générosité se joue une partition animale qui est fondamentalement affirmative, créatrice ou veule, domestiquée, normative et soumise. 

ll n'y a rien de pire que sentir qu'on connaît l'autre, qu'on le reconnait immédiatement et qu'il en deviendrait ainsi prévisible. C'est là le signe d'un affaiblissement relationnel et d'une perte évidente de vitalité. Nous mesurons nos amitiés à la dose de vérité que nous pouvons soutenir côté-à-côte dans une forme de don qui n'est pas éloigné de ce qui peut faire oeuvre lorsque l'artiste se confronte à une matière et s'en trouve modifié par elle, lorsque le poète est travaillé par des mots qu'il ne choisit plus et qui l'amènent à défricher des terres inconnues et encore ensauvagées. Ces terres se croisent et s'entremêlent au point qu'on ne sache plus très bien ce qui appartient en propre à l'un ou à l'autre. Cela, en vérité, importe peu car plus on crée, plus on se tient fraternellement éloigné de soi-même, ce qui est le signe de toute véritable relation d'amitié. 

 

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12 mai 2017

De l'emposture

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Dans un article consacré à la posture et à l'imposture, j'ai tenté de montrer que l'homme est incapable de trouver en lui-même une posture compte tenu de son inachèvement et de sa pauvreté essentielle sur le terrain instinctuel. S'il rêve de descendre du côté de la posture animale, il échoue toujours devant le nécessaire apprentissage que lui impose sa condition. C'est parce qu'il est capable de conscience réflexive que le sujet humain découvre avec horreur ce que j'ai appelé, dans une formule que je crois ici originale, le régime de l'imposture : double catégorie, à la fois anthropologique puisque seul il s'étonne de sa propre existence et de sa mortalité annoncée, et métaphysique en ce que peut lui apparaître l'insignifiance fondamentale du réel comme celle de son être-là ! En creux se glisse le terrible constat qu'aucune religion, aucun dogme ni aucun idéologue ne peuvent anéantir totalement l'intuition secrète du hasard absolu et la contingence d'une réalité sans consistance.

Lucrèce le poète tragique et magnifique clame cette primordiale imposture comme personne :

Le nouveau-né ressemble au marin que les flots ont vomi :

Il gît, nu, sans langage, sans rien de ce qui aide à vivre,

Echoué sur les rives du jour, comme arraché du ventre de sa mère.

Peut-on seulement accepter que l’univers entier, comme le monde des vivants ne procèdent d’aucune nécessité particulière ? Pourrons-nous envisager sérieusement comme le fit Pascal dans des pages grandioses des Pensées la situation de l'homme « égaré dans ce canton détourné de la nature » ? 

"Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter." (Pascal, Pensées)

Sans projet établi, sans détermination préalable et voué à la mort comme à la perte, l'homme découvre sa primitive et définitive imposture dans un contrat qui le relie inconditionnellement à la vitalité de son organisme. Ce n'est pas sans effroi que ce contrat tellurique peut surgir à la conscience philosophique a posteriori. Tel est le régime de l'imposture - imposture dont le sens premier désigne étymologiquement le fait d'être placé sur, d'en imposer (imponere en latin), ce qui est notre lot à tous, placés sur l'échiquier tragique de la vie que nous n'avons pas choisie.

J'appelle « emposture » l'effort produit par la civilisation consistant à recouvrir de la manière la plus tenace possible le régime élémentaire de l'imposture. "Emposture" est un terme du XIIè siècle qui signifie étymologiquement tromper ou abuser. Le terme a disparu en français. L'emposture telle que je la définis correspond dans une certaine mesure à ce qu'on appelle l'attitude de l'imposteur, de celui qui cherche à tromper, à abuser autrui. Elle consiste ici plus précisément à falsifier le regard et l'esprit dans le seul but de dédoubler le réel en fabriquant un monde significatif, substituant à la réalité du présent la re-présentation. Autant dire que le rôle principal des dogmes, des religions, des idéologies et des philosophies du sens vise à effacer de la conscience commune notre imposture initiale. Et pour y parvenir, il suffira de produire toute une armée de concepts, d'idéaux, de valeurs, de finalités, d'arrière-mondes, de divinités ou de raisons. Autant de stratégies pour colmater ce que l'esprit pressent depuis toujours mais qu'il abhorre par de dessus tout : le hasard absolu qui ne console de rien.

L'emposture est donc l'imposture métaphysique recouverte consistant à s'abuser soi-même et tromper volontairement les autres en neutralisant le hasard originel et ses effets tragiques. Et pour cause, en privant le réel de toute détermination, de toute nécessité interne, le hasard décompose, défait, anéantit l'Etre dans le régime tourbillonnaire et insaisissable du devenir.

On comprendra sous un jour nouveau la formule de Démocrite : « la vérité est dans l’abîme. » Voir l’abîme, c’est sentir l’imposture ; prétendre dire la vérité, revendiquer des significations métaphysiques, c’est pratiquer l’emposture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 avril 2017

L'injonction des hypocrites

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Les injonctions de la caste médiatico-politique à voter pour le fils caché de Hollande et de Merkel résonnent étrangement. Les mêmes, qui depuis 20 ans ont favorisé l'accroissement du vote FN, s'agitent aujourd'hui comme des "bonnes-femmes", donnant des leçons de morale à tout le monde. L'hypocrisie est à son comble surtout lorsque ces fossoyeurs de la république exigent un front républicain et une parole commune devant le Diable qu'ils n'ont cessé d'utiliser pour mettre en oeuvre le bipartisme socialo-républico-libéral qu'ils voulaient indépassable et pérenne.

Avec cette stratégie, Le Front national était la garantie d'une élection de l'un ou de l'autre dès le premier tour. Le partage du pouvoir et le maintien de la caste devaient reposer sur une indéfectible alternance. Reconnaissons que ce système, rendu possible par les institutions de la Vè république, a "bien" fonctionné pendant 30 ans, soutenu par des médias, pour l'essentiel, complices. Mais là, quelque chose s'est passé. Frankenstein leur a d'abord échappé en se teignant les cheveux en blond, en socialisant son discours, en rompant dans la forme avec la première version outrancière et borgne du pratiquant de la gégène. L'avocate a su y faire, magnétisant toute une partie de la droite qui ne s'est pas privée de briser les digues sous la présidence Sarkosy, puis de la fausse gauche sous Hollande avec l'épisode désastreux de la déchéance de nationalité.

Mais au-delà d'une parole et d'une politique dites décomplexées, le prolifération du vote FN est d'abord liée aux inégalités sociales obscènes, à l'extension pathétique de la pauvreté et du chômage de masse, à une époque où la richesse n'a jamais été autant concentrée, exhibée et promue comme signe déterminant de la réussite. "Devenir milliardaire" n'est-il pas un des slogans, une des "valeurs" de notre ancien banquier d'affaires ? Pauvre homme !

Il n'est pas impossible qu'un jour, nous reconnaissions le génie machiavélique de la présidence Hollande. En plaçant son libéral de fils au centre de l'échiquier politique, l'ancien premier secrétaire aura réussi le tour de force de détruire simultanément la campagne de Hamon, de liquider le parti socialiste et de faire imploser celui des Républicains. Un vrai coup de maître !

La nouveauté, c'est qu'en dehors de toute logique d'appareil, une nouvelle force politique insoumise, consciente des enjeux de notre temps s'est constituée démocratiquement, proposant un projet alternatif soutenable écologiquement, prometteur socialement, nécessaire sur le terrain institutionnel. Et partout où cette énergie s'est mobilisée, le vote populaire pour la blonde a reculé.

Reste une meute de couards avides de sauver leurs fesses en se délivrant à eux-mêmes un passeport de bonne conduite tout en désignant les infâmes, les traitres, les abominables abstentionnistes, à commencer par les Insoumis suspectés de complicité avec l'ennemi.

Une toute récente et lamentable chronique de Raphaël Enthoven, bien installé à Europe 1, illustre fort bien le propos. Si ces gens, les Insoumis, s'abstiennent au second tour de la présidentielle (d'où vient ce présupposé ?), c'est parce qu'au fond, ils pensent la même chose que l'extrême droite. C'est évident ! Ils seraient secrètement animés par "l'impossible aveu d'une convergence réelle et une parenté profonde avec l'essentiel du projet frontiste"! Quelle perspicacité généalogique et quelle finesse dans l'analyse politique ! Le "philosophe" ténébreux nous avait habitués à mieux.

Seul le porte-parole des Insoumis aura eu la décence de considérer le citoyen libre, autonome et majeur, capable de se rendre aux urnes en conscience et sans mot d'ordre, sans qu'un jobard derrière un micro ou une caméra lui explique les "bonnes" raisons de sauver ce à quoi lui tient le plus au monde, à savoir son fauteuil de député, de sénateur ou de chroniqueur de basse-cour, garanti par des pouvoirs déliquescents.

PS : Pour faire suite à mon précédent billet, je découvre une des dernières analyses d'ACRIMED (Observatoire d'analyse des médias) qui ne manque pas de pointer la charge de celui qui, se faisant passer pour un philosophe, n'est ni plus ni moins qu'un emposteur "éditocrate" donneur de leçons.

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26 avril 2017

Chemin brisé

Grands Espaces

Rien de tel que de gravir des cimes et de sentir la solitude des grands espaces pour échapper aux miasmes d'en-bas. La puissance tellurique des pics d'Aspe dessine la sauvage frontière des origines. De l'autre côté se dissimule l'impossible, le sans-Voie. Gardons-nous de nous en approcher ! 

Sibylle sur la pointe de Surgatte

 

La lumière fécondante sculpte le relief. Sibylle donne la mesure de l'Immense sur la Pointe de Surgatte. L'Immense cache toujours son propre détail enveloppé dans les ombres naissantes.

Jonquilles - pic de la Gentiane

 

La grande séduction printanière a débuté sur les pentes du pic de la Gentiane où s'écarquillent les premières jonquilles, ces charmeuses solaires qui sourient aux cimes coruscantes du Sesques.

Lac d'Estaens

 

Sommes-nous vraiment arrivés ? Nous faudra-t-il un but ? Le lac gelé dément toute catégorie. Les saisons se mêlent et s'entremêlent saisonnant à l'infini l'innommable énigme. Le chemin se brise lui-même sur l'indiscernable et la pensée se résorbe à la lisière du réel.

Chemin brisé

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24 avril 2017

La philosophie : un théâtre social ordinaire

 

Amphithéâtre de Gavarnie : vérité géologique

            A mesure qu'on prend conscience du pouvoir du jeu social, de son extension dans tous les domaines de l'existence, de ses modalités d'infiltration dans les couches les plus profondes de la subjectivité, se pose pour soi l'étrange question d'un reste, d'une part qui serait le propre du sujet en deçà des rôles et des activités joués avec plus ou moins de complaisance. Cet enjeu est si difficile qu'il exigerait pour le saisir dans sa radicalité de se délivrer du langage et de la parole comme outils représentatifs. Car ce qui est au fondement du jeu social ce sont les hiérarchies et les pouvoirs structurés par le symbolique et fixés dans l'esprit par la représentation. Pour le dire autrement, le théâtre social ne fonctionne que dans la mesure où le système symbolique cristallise de manière imaginaire ce que doit être l'ordre des choses.

        La représentation, fruit d'une séparation ontologique entre le mot et la chose nous impose un arrachement à la vie pulsionnelle, à la dynamique des forces brutes contraintes à la domestication par la pensée, cette faculté d'adaptation réactive. C'est pourquoi nous n'avons d'autre choix que d'entrer peu ou prou dans la matrice et de tenter plus ou moins de conquérir dans l'espace social joué ce qui a été primitivement refoulé.

          Sans doute se glisse-t-il là le sentiment pénible que l'illusion collective sur laquelle s'édifie la plupart des jeux de rôles auxquels nous sacrifions produit des effets bien réels avec leur lot d'injustice et de violence, de brutalité et de discrimination en tout genre. Nous croyons volontiers qu'il suffirait de changer les règles (du jeu) pour adoucir les moeurs, accueillir l'étranger et s'aimer les uns les autres. Mais quelque chose se glisse dans ce jeu pour détraquer le système et entretenir la faille, tel le grain de sable qui fait couiner la machine et gâcher irrémédiablement la fluidité de l'ensemble. Oui, quelque chose coince quelque part.

         La philosophie a ceci de particulier qu'elle cherche précisément à délivrer le sujet de ses illusions fondamentales, des représentations fallacieuses, des opinions fausses. Mais son arme, depuis Socrate n'est autre que le langage et la dialectique, l'Idée contre la croyance et l'erreur. La philosophie a succombé aux sirènes de la réaction, au pouvoir magnétique des signes en opposant le logos de la raison au pouvoir des rhéteurs. Ce faisant, elle a joué un jeu social équivalent, en s'attribuant une fonction libératrice culminant avec les Lumières contre l'obscurantisme. Tout en cultivant une présomptueuse vertu d'émancipation et de Vérité elle s'est institutionnalisée, organisée en université pour produire des professeurs, des étudiants, des assistants, pour noter, évaluer, discriminer. Elle a reproduit en son sein le jeu social avec ses dominations coutumières, ses titres et ses gloires, ses candidats, ses réussites, ses échoués. Bref, c'est cela la philosophie : une illusion sociopolitique au milieu des illusions collectives, un jeu de rôles au milieu des jeux de rôles, une étiquette dans le grand marché des étiquettes. En deux mots : une représentation ! Une emposture !

            Comment ne pas se moquer avec Nietzsche de "ces maîtres qui ne se moquent pas d'eux-mêmes" ? Même l'estimable Marcel Conche a succombé au charme et aux sirènes du jeu social. Car le maître croit à la philosophie comme au métier de philosophe qu'il revendique depuis toujours. Sa propre puissance critique s'arrête au seuil de l'idole qui a fait non seulement sa notoriété de professeur mais aussi son soubassement identitaire, son idéal du moi. Et pourtant, il y a bien chez ce philosophe le geste philosophique initial, décalé, singulier, subjectif, chez celui qui enfant courait au bout du champ paternel dans sa Corrèze natale pour savoir si le monde était fini. Il ignorait alors combien il était proche de l'archer dans le De Natura Rerum de Lucrèce, décochant sa flèche aux confins de la réalité pour tester l'illimitation de la nature et rendre sensible l'intuition antésocratique d'Anaximandre (Apeiron). Ce geste philosophique primordial ne faisait pas un métier et moins encore une fonction mais une question au bord de l'énigme du réel.

          C'est ici qu'il convient de distinguer la philosophie comme production sociale ordinaire avec son grégarisme théâtralisé entretenu par le pouvoir du langage conceptuel et ses normes logiques et le philosopher. Ce verbe, à défaut de mieux, nous rappelle à la nécessité subjective, à une tension irréductible procédant d'une énigme singulière dont le sujet est porteur et qu'il peut reconnaître pour lui-même comme source possible de son activité. Jusqu'où serons-nous capables de nous dépouiller et de voir ce qui pour nous fait énigme ? Jusqu'à quel point pourrons-nous penser contre le régime ordinaire de la représentation et rencontrer cet impensé qui n'a que faire de la philosophie ? 

            La philosophie ne peut décevoir que les esprits mondains. Elle ne peut impressionner que ceux qui ont besoin de croire et qui cherchent une nouvelle religion. Elle ne fascine que les adeptes d'un pouvoir halluciné. La philosophie n'existe pas hors de sa propension imaginaire. Seuls demeurent des gestes philosophiques en prise avec l'impensé, confrontés au réel qui n'épargne personne. La géniale formule de Pascal prend ici toute sa dimension en ce qu'elle constitue un point d'arrivée, expression amusée et quelque peu ironique d'une entière lucidité : "se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher." 

 

 

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19 avril 2017

Philosophie politique de l'insoumission

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Jamais l'incertitude n'aura été aussi grande quant à une élection présidentielle. Le sentiment très désagréable du "tout est possible" dans une France passablement fracturée par un inquiétant antagonisme des forces en présence n'augure rien de bon. La victoire dramatiquement envisageable des réactionnaires de la droite-extrême qui s'accommodent sans vergogne de la corruption de leur chef et de sa folie autistique ou de l'extrême-droite paranoïaque, fait peser sur ce ciel clair de printemps, une étrange atmosphère d'imprévisibilité totale. Rarement la fortune n'aura été à ce point sensible. Car de son "opérativité" jaillira la victoire d'un système de forces sur un autre diamétralement opposé. Pour quels effets ?

Je m'étonne des réticences stéréotypées de certain(e)s collègues "philosophes" vis-à-vis du seul candidat qui ait bâti avec des milliers de citoyens une plateforme programmatique rationnelle et rigoureuse économiquement, dans l'esprit d'une philosophie de la résistance à l'obscénité oligarchique et médiacratique de notre temps. Et pourtant, celui-là nous rappelle au "phi" de la philosophie, à la culture grecque et à l'invention démocratique, à la décroissance épicurienne des désirs, au respect des animaux, à l'amour de la Nature qui constituait pour les Anciens le référent par lequel la vie humaine pouvait se situer dans l'orbe de la nécessité naturelle et universelle. Que vaut aujourd'hui dans notre monde désenchanté cette symbolique de la philosophie qui est aussi symbolique du "philein", de l'amitié partagée, d'un lien fécond tissé entre les hommes ?

Cet appel insoumis à la pensée n'entend pas réduire l'homme à ses seuls appétits de prédateur dont l'enrichissement illimité et la guerre de tous contre tous sont devenus la règle dans une Europe qui a organisé par ses traités la dérégulation économique et sociale. Les références instruites interrogent aussi le rapport du citoyen au pouvoir qu'il n'a pas. Son auteur fait signe, en lisant le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie vers les compromissions des peuples qui font la tyrannie par le seul pouvoir de leur imagination délirante, "la folle du logis" et dont Pascal nous rappelle avec son génie propre, combien cette dernière est "maîtresse d'erreur et de fausseté". Ce qui se passe présentement en Turquie en est l'illustration dramatiquement la plus parlante. Votons pour un autocrate ! Il y a de la jouissance à se faire maltraiter, à payer une dette infinie, à saborder ses droits, à pratiquer le masochisme collectif ou le sadisme envers un ennemi imaginaire dont l'étranger ou le migrant est la figure cristallisée. Ces perversions s'emparent peu à peu des pays limitrophes de l'Europe et s'infiltrent partout jusque dans l'attitude réactionnaire de la droite française animée de pulsions agressives.

Mais voilà ! Quel prétendant à la fonction présidentielle aborde les enjeux de notre temps, fort de ces contre-pouvoirs que sont la raison et la philosophie ? Verrait-on la clique de l'Union des Moutons de Panurge (UMP) citer Montaigne ou Epictète ? Les macronistes se référer à Thoreau ou à Lucrèce pour penser le rapport de l'homme à l'animal ? Les paranoïaques de l'extrême droite évoquer les Cyniques de l'Antiquité ? Qui aujourd'hui se risque sur ce terrain de la pensée et de l'histoire, osant penser avec d'autres les possibilités d'une intelligence collective, instruite et citoyenne ? Qui aborde sans trembler les insupportables dérives de la monarchie présidentielle, la corruption des élus, la confiscation des pouvoirs, les grands enjeux écologiques planétaires, la paupérisation généralisée dans des pays de plus en plus riches en proposant des réponses raisonnées, argumentées, financées, fruit d'un authentique travail d'élaboration contradictoire, mené par des citoyens, des économistes, des sociologues, des philosophes, des mathématiciens ?

Il est difficile de raisonner en politique tant les passions sont fortes et les intérêts puissants. Il y a là une étrangeté qui ne laisse pas d'interroger l'homme de bon sens. Faut-il admettre avec Machiavel et Hobbes que la politique n'est qu'une affaire de régulation des affects et dont le principal serait la peur ? Peut-on penser autrement qu'en termes de passions tristes la question politique ? Chacun sait que la peur sépare, divise, oppose et accroit la tristesse et l'impuissance d'où émane le discours affligé et affligeant de ceux qui font profession de diffuser la crainte, l'angoisse, la ruine et la haine. Car au final, la peur n'engendre-t-elle pas la guerre dont nous constatons partout les effets délétères et que nous redoutons par dessus tout ?

Sans nier le pouvoir de la peur, il est possible et nécessaire de penser davantage en termes de puissance réconciliatrice et d'unité, de paix et de créativité, d'intelligence et de congruence. Mais pour cela, il faut une instance tierce qui autorise, émancipe et accroit la puissance de chacun, articulant le génie personnel et sa dynamique à un niveau plus général et commun garanti par la loi commune. Il faut penser une "res publica", une puissance symbolique dans laquelle, et selon l'excellente formule de Montesquieu, "le pouvoir arrête le pouvoir" mais relie simultanément les citoyens entre eux. C'est, par exemple, la révocation des élus qui ne respectent pas la loi ou trahissent leur mandat. C'est le devoir de voter et la prise en compte du vote blanc. C'est le respect strict de la laïcité comme principe d'apaisement et de séparation entre conscience privée et conscience publique. C'est l'éducation à la citoyenneté par laquelle chacun s'efforce grâce à l'extension de la culture de s'arracher aux préjugés identitaires, à l'hubris de la consommation folle et irraisonnée. C'est le partage de la richesse car la fin de l'existence ne réside ni dans la possession ni dans l'accumulation illimitée. C'est l'effort par lequel chacun peut comprendre que la liberté politique naît d'une instance régulatrice -l'Etat, qui à défaut de mieux, a été inventée, comme le note joliment Rousseau, pour ne pas obéir aux hommes et les sortir de l'assujettissement économique dans lequel le monde capitaliste dérégulé les a précipités.

Qui pour voir dans la France insoumise un gigantesque effort pour sortir de la déraison et, comme le médecin, réduire l'intensité des symptômes dont nous souffrons ? Plus que jamais nous avons besoin de philosophie et de ce "phi" réconciliateur qui fait de l'autre, non mon ennemi, mais celui avec lequel il devient possible de penser la définition d'un intérêt général humain et plus largement, d'un intérêt général planétaire.

 

 

 

04 avril 2017

Dessaisissement matutinal

Brumes liquides sous les coteaux

C'est dans un état d'ahurissement matutinal que je me précipitai hier, au sortir du lit, sur ma terrasse pour contempler le jour nouveau et ses brumes liquides. Ma nuit n'avait pas été bonne, chahutée par des récurrences nodales insurmontées. Il me semblait éprouver, au coeur d'une horizontalité véhémente, la balance d'un rythme anarchique, rétif à la régularité qui rassure et offre au sommeil, en général, sa garantie.

Que diable s'était-il passé pendant la nuit ? J'avais tout de même dû m'assoupir et m'abandonner un peu. Le ciel lourd de ses nébulons retors s'était, la veille, abattu sur la terre. Il s'était aussi emparé de mon esprit, perméable aux ondes océaniques qui font la mélancolie et me rappellent aux temps anciens de mes impuissances d'enfant. Les Pyrénées en avaient profité pour s'échapper, comme souvent dans ces cas-là. Je l'avais bien remarqué. Elles avaient filé à l'anglaise, plus loin vers le sud, au méridion, pour se soustraire au regard fatigué du sédentaire.

Le mot me vint ce matin-là, comme ça, d'un coup, comme un miracle blanc dans mon oeil noir de noctambule désabusé, devant l'audace des ces cimes réapparues sur des rivières fantomatiques. Ce mot fut : Dessaisissement... dessaisissement! Me voilà aussi nu qu'il est possible et aussi fugace que ces lambeaux brumeux, voiles disparates comme peut l'être la vérité. 

Vagabondage

 

Si l'angoisse est cette intime terreur devant la disparition programmée de ce qu'on possède, face au pressentiment de la perte irréparable d'un objet investi, voilà le remède, le remède absolu. Il est là ce matin devant mes yeux hagards, obscène dans sa simplicité même, d'une telle évidence que la raison ne parvient pas à s'y résoudre. Que possédons-nous ? Qu'ai-je à perdre ? Qu'ai-je jamais eu qui fut définitivement mien ?Rien ! Rien de rien ! Pas même ce paysage qui se dérobe non quand je veux mais quand il le veut. Je ne suis qu'un passant comme les neiges de mars sur l'Ourlène ou l'Escuret. 

Dépossession

 

Ce mot m'avait rappelé quelque chose. Je me souvins alors d'un passage de l'Antinature de Clément Rosset que j'avais lu, il y a quelque temps un peu vite. Des bribes me taraudaient l'esprit au moment où je songeai au dérisoire qui est celui du sentiment de deuil, à la même inanité qui est celle de l'angoisse de la perte. Là encore, nous raisonnons à l'envers. Schopenhauer s'est trompé. Le monde n'est pas absurde. Non. Il est insignifiant comme ces nuages et ces flocons évanescents qui virevoltent dans l'azur. L'homme ne possédant rien ne peut définitivement rien perdre. 

Passage

 

"S'il est vrai que la philosophie est d'abord médecine, moyen parmi d'autres de se guérir contre l'angoisse, il est également vrai que cette tâche cathartique peut se concevoir selon deux grands ordres d'intention : rassurer en redonnant du sens, ou rassurer en en privant complètement. Faire croire que l'objet n'est jamais perdu ou qu'il n'est jamais vraiment donné. Dans l'un et l'autre cas est levée l'angoisse toujours afférente à la crainte d'une déperdition : que rien ne soit perdu ou que rien ne soit à perdre signifiant également l'improbabilité d'une perte. La seconde voie qui est celle de la pensée tragique, celle de "la logique du pire" conduit à une plus grande sécurité que la première.[...] C'est au renoncement à toute possession qu'invite la représentation d'un monde dénaturé." Clément Rosset, L'Antinature, p.72

 

Noctambules

 

 

02 avril 2017

Ecrire : fécondité d'un ratage

L'Ossau vu des coteaux de Rébénacq

Écrire ? D'où écrivons-nous ? De quel corps ? De quelle physiologie un acte d'écriture procède-t-il ? De quelle ombre est-il l'émanation ou l'arrachement ? Je me suis souvent dit que cette expression particulière était un compromis au sens psychanalytique, à la manière du rêve, la domestication condensée de pulsions dont nous ignorons la véritable charge. Combinant le secret régime de nos excitations physiologiques à la magie du langage, l'écriture n'est-elle pas ce miroir-mirage par lequel nous croyons saisir dans une forme organisée et domestiquée cette part oubliée et inaudible de nous-mêmes ? Se saisir tout en se ratant. Se penser tout en se perdant dans le labyrinthe des signes. S'abandonner au jeu de renvois de la langue en se laissant jouer par elle, croyant par là accéder à l'universel d'un dire qui nous inscrirait dans le symbolique humain. Que de paradoxes et de prétention ! Mais surtout, quelle incroyable magie...! Et quel plaisir possible dans ce jeu qui nous donnerait presque l'illusion d'en être l'auteur, le maître d'oeuvre...

Et puis, l'écrit ne demeure-t-il pas un peu après soi ? N'est-il pas aussi une trace, une manière de ne pas mourir trop vite et de ne pas passer comme passent nos émotions les plus intenses et les plus vivaces ? Il n'est pas impossible qu'il y ait un fond mélancolique au coeur de cet acte, une tentative de "saisie" non par la lumière -comme la photographie, mais par l'ombre (l'encre sur la page vierge) de la chose dont on ne peut faire le deuil et que la pensée prétend objectiver dans la formalisation des signifiants.

Une amie évoque un exil possible, une manière subtile de déterritorialisation. J'y vois plutôt un exil paradoxal dans le connu, comme la stimulante tentative toujours échouée de donner une forme singulière à son être, avec un matériau qui ne l'est pas, mais dont la trace permet d'arrimer la subjectivité à ce qu'elle sait déjà et qu'il lui faut impérieusement reconnaître dans une image symbolisée, lui assurant ainsi contenance et continuité.
Nietzsche voit dans la connaissance (pas spécifiquement l'écriture) une reconnaissance. Autrement dit, connaître c'est reconnaître ce qu'on sait. Étrange exil s'il en est, qui nous porte au plus proche de soi, tout en nous tenant à l'écart, en "décalage"  vis-à-vis de soi. Sans doute est-ce dans l'imaginaire que cet acte peut-il recoudre quelque chose, lier enfin des éléments hétérogènes qui ne peuvent l'être dans le réel et qui donneraient presque le sentiment d'une victoire sur soi-même. Cela n'est déjà pas si mal car enfin, si nous ne rêvions pas, nous deviendrions tous fous !

Ecrire ? Un Art de vivre si on entend par art, une aventure qui nous ramène au point de départ, à cette chose que nous savons et que nous préférons ignorer. Le ratage n'est-il pas la chose la plus féconde qui soit puisque c'est de lui que procède toute autre tentative ultérieure ? S'emparer de façon imaginaire de la chose qui manque toujours et qui est éternellement relancée, n'est-ce pas ce qu'il convient de préserver à tout prix ?

L'écrivain ? Ecrit-vain. La vanité de l'acte n'a pas ici de sens moral mais il fait signe malgré lui vers sa pauvreté originelle, une caducité productive, ce qui n'est pas tout à fait rien.

En somme, il me semble que nous écrivons pour donner une chance à notre folie, pour lui laisser une place sur la vaste scène du symbolique, et pour l'articuler à quelque chose sans lequel nous aurions le sentiment de mourir pour de bon, de disparaître dans l'immanence organique de notre insignifiance qui est notre fond singulier et dont l'étrangeté nous demeure d'autant plus angoissante qu'elle est rigoureusement incompréhensible.

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18 mars 2017

Qu'est-ce que savoir ?

Faille - Malte

C'est dans le cadre d'une réflexion et d'une discussion collectives avec des amis chers que m'est venue cette idée : le savoir n'est pas une chose qui pourrait faire l'objet d'une quête ou d'une conquête. S'il est placé comme finalité du désir, alors il ne peut être que manqué et témoigne d'une pulsion de maîtrise dont la faille irréductible est la condition première et son intentionnalité, une illusion. Cette vision au fond platonicienne ne fait qu'entretenir une course à l'échalote confondant indéfiniment savoir et connaissance.

Qu'est-ce donc qu'un savoir ? J'y vois pour ma part non pas quelque chose qu'on pourrait posséder mais un processus, un tracé psycho-physiologique essentiellement inconscient et ombreux par lequel se constitue l'organisation d'éléments idiosyncrasiques épars. Le savoir est l'apparition d'un ordre intérieur appartenant en propre à la subjectivité. Et c'est au prix d'un trajet plus ou moins long et laborieux qu'une hiérarchie parvient à la lumière de la pensée consciente et troue soudainement le champ de la représentation. Alors le sujet peut dire "je sais cela".

Ce que nous appelons tel ou tel savoir est en fait le résultat, la conséquence d'une appropriation subjective qui ne va pas sans métabolisation, sans l'apparition d'une ligne de force intérieure qui doit trouver son expression dans le langage symbolique. De la nuit organique et de son fonds indiscernable naissent de nouvelles intensités qui forgent le caractère dynamique de la subjectivité vivante et dont le savoir est l'expression symbolisée.

En ce sens le désir de savoir n'est certainement pas étranger à un certain "savoir de son propre désir" comme tentative de constituer une congruence entre la part obscure de son être et sa part lumineuse, celle qui se donne à voir dans le monde et se saisit dans la langue toujours manifeste (au sens freudien). L'écrit émerge de l'obscurité comme la parole dont on ne sait guère la source nocturne. C'est dans ce sens que la parole démocritéenne de la reconnaissance d'un non-savoir originel prend toute sa dimension. Montaigne ne se demande pas à la manière de Kant ce que la raison universelle peut connaître mais ce que lui, Michel de Montaigne, sait en vérité. C'est bien le sens de sa formule célèbre "que sais-je ?".

Je pose donc ici une distinction avec la connaissance comme régime de la culture, comme hétéronomie fondamentale à l'image du discours des maîtres, du pouvoir institutionnel de la langue, de l'accumulation d'éléments articulés du dehors par intériorisation des normes. La connaissance ne dit rien du savoir réel du sujet parce qu'elle demeure liée au pouvoir hypnotique de l'objectivité. Il se peut même qu'elle le maintienne au plus loin de sa source à l'image de ces élèves ou de ces étudiants qui apprennent des contenus sans saveur, qu'ils s'empressent d'oublier une fois le processus boulimique achevé dans une régurgitation pathétique, au moment de leurs examens finaux. 

Mais il en va de même pour ces maîtres qui ne vivent que par les maîtres et qui ne laissent pas de place à ce tracé mystérieux et tellurique dans lequel se joue le risque d'un savoir inaudible et décalé parce qu'insulaire et subjectif. Comment le maître, produit des institutions pourrait-il laisser surgir un savoir s'il doit sa prétendue maîtrise, sa connaissance, à ces mêmes institutions ? Sans l'accès à sa propre nuit, il n'est pas impossible de se perdre dans la connaissance et de ne pas avoir la possibilité de découvrir ce savoir qui est sans maîtrise réelle et qui s'accomplit dans le silence.

Se pose enfin la question du passage de la connaissance au savoir. Pour ma part, je fais le pari que l'enseignement d'un professeur ne vaut que si la connaissance est articulée à un savoir, certes inapparent, mais qui interpelle l'élève dans l'émergence et l'écoute de ce quelque chose qui fait signe vers leur intériorité subjective respective et leur puissance mutuelle de pensée. C'est à cette condition majeure que le professeur suscite chez l'élève le souci risqué d'une interrogation. Sans doute est-ce également à cette condition qu'un régime intersubjectif devient également réel, lorsque le savoir énigmatique de l'un se frotte au savoir énigmatique de l'autre.  

Ici, la culture et la connaissance ne deviennent au fond que des prétextes ou plutôt des pré-textes à un texte original que chaque humain, comme sujet singulier, doit pouvoir élaborer afin d'habiter son propre monde et avoir accès à une part de sa vérité. 

 

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02 mars 2017

613 coups sur Flickr

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J'ai créé ma galerie Flickr en 2013 et publié depuis, plus de 600 images. 750 personnes y sont actuellement abonnées. Près d'un million, sur toute la planète et les cinq continents l'ont consultée, peut-être même les manchots de la terre Adélie, allez savoir....

Jamais n'aurais-je pu imaginer, comme beaucoup, pareille possibilité de diffusion. L'internet est vraiment quelque chose d'extraordinaire, une sorte de révolution anthropologique qui, par bien des aspects, pourrait soulever un enthousiasme illimité à la manière de Michel Serres, si on ne s'en tenait qu'à la seule mise en ligne des savoirs, des arts et de la pensée. Je laisse évidemment de côté tout le problème de la surveillance généralisée et des polices secrètes qui accompagnent l'extension technologique.

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Je ne dirais pas que mes images ont une vocation artistique, car je ne suis ni photographe de métier ni à la recherche de l'image rare. Ce qui m'importe, c'est l'expérience brute de la nature, de la lumière et des phénomènes atmosphériques relatifs le plus souvent à mes incursions montagnardes ou insulaires. Au fond, chaque photographie est pour moi une sorte de stupéfaction en tant que témoin vivant et vibrant devant l'énigme des forces de ce monde et de la beauté sauvage qui en émane.

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Je n'attends nullement comme Kant parlant du beau, le moindre assentiment universel. Ces images ne sont ni des oeuvres ni du symbolique, à moins de les lier comme expressions actives à des points d'exclamation, des points d'interrogation et de suspension devant un réel qui demeure une source d'étonnement originel et dont je retrouve l'élément d'irrigation lorsque je les contemple. Chaque moment est alors présentifié telle la réminiscence affective épicurienne.

 

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Une part ce cet "étonnement" s'est inscrite dans l'image, une part de ma vitalité. Mais au-delà, il s'agit sans doute pour le photographe de rendre visible l'invisible en brisant l'ordinaire de la représentation et la linéarité d'un temps social fondée sur la répétition et l'oubli. Poétique de l'espace et de l'insignifiance ! Poétique de la déflagration et de l'incendie ! Poétique de l'éphémère et de la surrection ! L'image laisse place au silence de la forme et de l'ombre qui monte subrepticement de la terre pour répandre son opacité. Cette part obscure est la condition du voir, véritable métaphore sensible de l'autre versant du chemin que nous empruntons et qui s'efface à mesure que triomphe en nous l'intentionnalité de la conscience, cette puissance trompeuse et tyrannique.

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Lorsqu'on a passé, comme moi, presque quinze années dans les brumes industrielles du septentrion et dans le caracère mondain de la prolifération humaine, il devient urgent de dépouiller l'homme, de le réduire au silence devant l'énigme d'une cime qui n'attend rien, ne veut rien et qui, dans son insignifiance même nous rappelle à notre plus totale étrangeté. Les territoires virginaux font signe vers la part ombreuse de ma vie et son indéniable pauvreté. Les brumes enlacées et disparates sont les métaphores de ce que nous appelons pompeusement l'Être, être qui se désagrège avec le moindre courant d'air. L'impermanence n'est pas qu'une idée mais une expérience que chaque singularité optique rappelle furtivement, dans sa fugacité d'instant et avec elle, c'est la gratuité de notre présence et ses immenses possibilités de vie qui surgissent du fond obscur pour se risquer dans l'expérience étoilée d'une traversée sensorielle.

 

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Et cela qui n'est pas rien suffit à ma joie. 

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