DEMOCRITE, atomiste dérouté

14 février 2018

Face à la réforme : la haute sagesse du détachement

 Résultat de recherche d'images pour "professeur de philosophie"

La réforme du baccalauréat et du lycée prend tournure. Les menaces qui pesaient sur l'enseignement de philosophie semblent s'éloigner. Les associations de professeurs ont fait du bon boulot et se sont fortement mobilisées auprès des autorités.

J'ai admiré la haute sagesse d'un nombre surprenant d'enseignantes (!) de philosophie de la région qui, inspirées par un stoïcisme impérial ont réussi ce tour de force de pratiquer une ataraxie active à l'occasion des mobilisations de ces dernières semaines: ne pas se sentir concernées par l'avenir du métier, ne pas prendre la parole et demeurer à l'écart des troubles sans même interagir avec les multiples sollicitations et inquiétudes de leurs camarades. "De quoi vous souciez-vous ? Votre souci, semblaient-elles dire -car c'est bien le vôtre, est un manque de sagesse, un défaut de vision, une panne dans la perspective. Il suffit de changer votre représentation et le tour est joué. Tout va bien, tout ira bien. Et si vous en doutez, pratiquez la résilience !"

Une inspiration aussi forte, un tel art du détachement, une telle détermination dans le retrait ont impressionné le modeste professeur que je suis, inapte à se hisser à cette connaissance du troisième genre. Car il serait inconvenant de réduire l'enjeu à la stérile opposition entre deux genres, masculin-fémimin. Cette capacité de se tenir au-dessus de la mêlée avec la distance critique requise n'est pas sans évoquer l'euthymie démocritéenne, la tranquillité de la femme-philosophe pratiquant la plus subtile vertu. Les catégories sartriennes de lâcheté et d'héroïsme dans l'action se sont effondrées sur elles-mêmes. "La banalité du mal" comme conséquence de la stricte observance des normes technocratiques se délite et perd ici toute consistance devant une telle prudence. 

Il est vrai que les confusions en matière d'éducation contaminent tous les sujets et emportent la réflexion dans les pires dérives. Se mobiliser collectivement ? Se réunir ? Penser ensemble ? Envisager des moyens d'action ? Et plus simplement, répondre aux messages des collègues face au risque d'éradication de la discipline, quelle idée saugrenue ! Quelle agitation dérisoire ! La sagesse, faut-il le rappeler, est une affaire d'idiosyncrasie, de tempérament singulier. Ce registre de la réaction grégaire n'est pas digne de l'intuition de la vacuité que nos amies de la vérité portent en elles comme une évidence : "Si tu comprends, les choses sont comme elles sont. Si tu ne comprends pas, les choses sont comme elles sont."

J'avoue ! J'avais oublié les paroles du Bouddha. Je me sentais loin dans un tel contexte de cette vision épurée du réel. Comme bon nombre de mes camarades, j'étais très inquiet quant aux conditions de travail, à l'exercice du métier, à la reconnaissance légitime de la pensée dans l'institution. Fort heureusement, nos collègues professeures nous ont ramenés à plus de lucidité. Il est bon de lâcher prise et de retrouver la sereine respiration de l'homme ou plutôt de la femme dégagée et sans souci. Et puis, ces réformes ne sont-elles pas que des expressions du pouvoir politique ? A la virilité de ce pouvoir s'oppose sans doute la virilité des professeurs mâles, empêtrés dans une revendication phallique. La politique, n'est-ce pas le domaine des pires passions, "l'hôpital des fols" comme dit Pascal, des tempéraments inconséquents, des avides, des esprits rongés par les désirs non naturels et non nécessaires

C'est juste ! Il vaut mieux rentrer chez soi et cultiver son Jardin. Voilà le sens de la vérité. C'est là le véritable lieu de la philosophie et non dans des salles poussiéreuses où s'entassent les masses d'incultes qui ne comprennent rien à rien et dont le seul souci est de consommer tout et n'importe quoi. Avec un peu de chance et surtout face à un pouvoir autrement déterminé nous serons enfin rayés de la carte et nous saurons ce jour-là qu'elles avaient raison, les pratiquantes de l'aphasie pyrrhonienne. Elle nous ont rappelé à leur manière tellement aristocratique que la philosophie à l'école n'est pas une affaire de "bonnes-femmes" soucieuses de leur programme, de leur accès ou leur avancement dans la hors-classe, de leur chèque de fin de mois et des procédures en tout genre qu'un ou une fonctionnaire zélé(e) peut appliquer sans réfléchir. Elles nous rappellent que philosopher en classe avec des élèves est tout sauf un acte indifférent mais l'expression d'une liberté et d'un droit qui, sans elles, n'auraient évidemment aucun sens.

Posté par Democrite à 23:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

"Journées perdues"

Résultat de recherche d'images pour "Journée perdues"

Première nuit de ces vacances de février : sévère insomnie. Me voilà chahuté entre reflux gastrique et rhino-pharyngite fulgurante. Je ferme l'œil mais un tohu-bohu incessant résonne dans mon crâne pressuré. La température monte très vite. Ça pense à un rythme infernal ! Les idées s'enchaînent dans des argumentaires serrés. Ça pense tellement que pourrais écrire un essai de vagabondages intérieurs rien qu'en dictant à ma secrétaire personnelle le torrent de syllogismes intimes dont je suis le témoin hagard. Vers 3 heures du matin, à moitié comateux, je me réfugie dans les Journées perdues de Frédéric Schiffter pour qui j'éprouve en ce moment d'errance une vraie fraternité dans l'expérience de la dissolution du temps. Je vaticine de page en page au gré de ses humeurs balnéaires et impressions de noctambule et je me sens un peu moins seul. Je me calme. Le rythme lent des siestes et des horizontalités inactives me rappelle à l'essentiel. J'aime le style, l'humour et souvent l'audace du propos, toujours élégant, parfois cru mais jamais vulgaire. Et puis, ce n'est pas sans un certain plaisir que je découvre le récit que nous lui avions fait avec Sibylle de notre rencontre avec le philosophe du pire -Clément Rosset, au Néo-Mexique.

L'auteur des Journées perdues est venu il y a peu en Béarn présenter son art de l'ennui. C'est toujours pour moi un plaisir amusé de l'entendre évoquer son rejet de la philosophie et des philosophes tout en se réclamant simultanément de Lucrèce, Montaigne, Schopenhauer, de Cioran, Rosset et des moralistes. Il est vrai que ceux-là sont les mal-aimés de l'université française, souvent refoulés du côté de la littérature ou réservé aux latinistes pour ce qui concerne le disciple d'Epicure. Je comprends Frédéric. Se laisser réifier sous l'appellation philosophe d'origine contrôlée, a quelque chose d'exaspérant et d'aliénant. Comment ne pas y voir une récupération et un recyclage de la pensée critique par un capitalisme mondain avec ses emposteurs médiatiques exploitant sans vergogne la niche rentable des sagesses à bon marchéOn peut en revanche être certain que l'esthétique de l'ennui de notre ami ne sauve de rien, ce qui en défrise plus d'un. 

Résultat de recherche d'images pour "Schiffter images"

D'aucuns confondent philosophie et religion sans même s'en rendre compte -ce qui est le plus grave, bricolant des accommodements plus ou moins sophistiqués pour faire passer la pillule. Mais ce qu'ils ne disent jamais, c'est le besoin qui précède et détermine cette collusion, besoin qui "convertit" l'exigence de vérité, donc d'incertitude, en une dogmatique du sens, de la raison universelle, de l'Histoire, du progrès ou de la transcendance. Comment ne pas pressentir sous le discours rassurant un affect de peur voire une angoisse devant la nihilité de toute chose? L'homme, cet "animal polémique" comme le note notre philosophe sentimental, échapperait-il à la déraison, au chaos d'où tout procède ? Quelle dose d'inquiétude faut-il pour adhérer à ce point à la magie du langage qui est le véritable objet de la croyance ?  C'est en ce sens que Clément Rosset parodie Descartes : "Je pense donc je mens", et j'ajouterai : je crois donc je trompe.

J'ai particulièrement aimé la page (88) consacrée aux trois catégories d'incroyants : les agnostiques-athées et je-m'en-foustistes, les incroyants anxieux (les pratiquants), et les incroyants fanatiques. Les derniers sont d'autant plus virulents et agressifs qu'ils doutent et ignorent par définition ce en quoi ils croient. Rappeler que toute croyance est sans objet est un "pharmakon" (un remède) dans la perspective épicurienne, un traitement de choc pour se radicaliser véritablement, c'est-à-dire en revenir à la racine des choses sans se laisser berner par la représentation. Si, comme le note Frédéric, les incroyants du premier genre sont heureux -ce dont je ne suis pas certain, c'est bien qu'un travail psychique par lequel le sujet s'affranchit des fadaises de l'imaginaire produit des effets en termes de santé mentale, ce qui, j'ose le terme, est un enjeu éthique (aïe !, Désolé cher ami !) même si, pour ma part, je parlerais ici moins de bonheur que de liberté ou comme Spinoza de libération relative. 

L'évocation du système scolaire par notre essayiste aura suscité quelques réactions d'autant plus vives que discrètes notamment de la part de professeures présentes (qui m'ont envoyé quelques messages). Comparer l'école à "un bagne" est tout sauf anodin et ne peut que brusquer les oreilles de celles qui consacrent ou ont consacré leur vie professionnelle à l'enseignement. Mais enseigner le français, les mathématiques ou l'histoire, ce n'est pas la même chose que professer la philosophie. Cette discipline qui n'est pas une matière exige un écart, une dérivation, un clinamen critique héroïque en ce qu'il impose un type d'implication subjective exemplaire qui navigue à la fois dans l'institution et hors d'elle. Cet écart nécessaire peut rapidement devenir intolérable et dans certaines conditions briser l'équilibre du sujet. Comme l'écrit Frédéric parodiant Lacan (page 166) et en réponse à une lettre de Guy Karl : "Enseigner la philosophie c'est délivrer un savoir qui n'en est pas un à des gens qui, pour cela même n'en veulent pas."

Je ne fais pas ce constat lorsque j'entre en classe. Mes élèves sont très globalement désireux de se questionner. J'aime les rencontrer et philosopher avec eux. Ils me le rendent bien. En revanche, il en va tout autrement des personnels et des "adultes" du système. Ici, la douloureuse description de cette institution avec ses fonctionnaires zélés, ses enseignants-gnan et son encadrement dont l'obsession première est de garantir le fonctionnement de l'usine à gaz sans question ni pensée me rappelle que je n'en ai pas fini avec la carrière, que je n'ai pas fini de creuser. Frédéric s'en est sorti, comme il le note de manière terrifiante, « après plus de cinquante rentrées », une vraie condamnation aux travaux forcés. 

Moi, je préfère éviter de compter, m'installant psychiquement dans la vacance de l'esprit. Il me suffit de me laisser aller à la vaporisation esthétique et désinvolte de mes jours et mes nuits dans la veine des Journées perdues. A cette occasion, je jouis de ne rien faire tout en m'appliquant du mieux qu'il est possible. Alors, les choses ne font que commencer à l'image d'un chemin qui ne mène nulle part.

 

Commencement

 

Posté par Democrite à 02:30 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , ,
05 février 2018

Qu'appelle-t-on penser ?

Résultat de recherche d'images pour "penser"

Après une discussion stimulante avec quelques bons amis, j’en suis venu à distinguer cinq niveaux qui ne sont en rien normatifs mais qui me semblent dire quelque chose de ce qu'on appelle penser.

Premier niveau : « ça pense ».  Il s’agit là du registre psycho-physiologique inconscient dont le corps est la ressource fondamentale en tant que dynamique de forces (propriétés émergentes de la matière organisée dans l’atomisme, conatus chez Spinoza, vouloir-vivre chez Schopenhauer, dynamisme pulsionnel et pensée inconsciente chez Nietzsche, inconscient freudien, jungien etc.). A ce niveau, la pensée n’exige en rien la conscience mais une forme de sensibilité adaptée au réel à partir d’un principe directeur ou d’une hiérarchie. On peut alors sans contradiction soutenir ici que tous les êtres vivants pensent (animaux, végétaux). Chez l’homme, ce registre est sans doute le plus fécond et le plus riche en tant qu’il concerne le réel même du sujet dans son idiosyncrasie. Réel qui se manifeste dans ses rêves, dans ses fantasmes, dans les profondeurs a-symboliques de son être.

Second niveau : « ça parle ». Nous parlons, mais que disons-nous ? Tel est le registre commun du « on » dans lequel le relativisme subjectif (des affects, des impressions, des sentiments) vient rencontrer la structure conventionnelle de la langue. Nous parlons pour parler. Non pour dire quelque chose mais pour inscrire l’égocentrisme ou le narcissisme primitif dans la norme sociale, manière de convertir l’idiosyncrasie inconsciente en processus grégaire. Il s’agit là du régime ordinaire de la doxa dont la formulation ne vise qu’à entretenir l’expression collective de certains affects dominants qui ne sont pas à ce niveau interrogés : (reconnaissance, narcissisme, pouvoir, vanité, angoisse, peur etc.).

Troisième niveau : « on sait ».  Tel est le registre de l’école, de l’université, comme expressions de la maîtrise du savoir. La figure emblématique du « on sait » est le professeur, celui qui sait parce qu'il a hérité des maîtres et qui, soutenu par une institution, s’adonne aux savoirs objectifs dominants, ceux de son temps. Le professeur est le gardien du temple de la connaissance officielle au service du Grand Autre dont la culture est la justification et la norme. Le professeur n’est pas payé pour penser mais pour entretenir le paradigme socio-culturel qui lui attribue une place et un rôle de transmission. Aujourd’hui humilié par sa nouvelle dénomination d’enseignant et bientôt d’accompagnateur, il fait fonctionner un système qui se passe de toute question parce qu’il vise la réitération du connu. Comme il ne pense pas, il s’accommode sans peine de sa propre déconsidération. Kierkegaard dans ses Miettes philosophiques considère le professeur comme « celui dont la pensée est devenue une propriété indépendante du penseur ». Ce qu’on sait, c’est sous la bannière rassurante de l’objectivité et de la science comme type de discours désincarné et englobant, et dont les systèmes philosophiques sont des répliques souvent hallucinées. Kierkegaard vise évidemment Hegel comme expression la plus nette d’une pensée sans penseur parce que perdue dans l’imagination d’un réel devenu magiquement rationnel contrairement à tout « existant ». C’est dans le même ordre d’idée que Heidegger dira un peu plus tard que « la science ne pense pas » parce que ses procédures sont rivées à un paradigme auto-constitutif. Notons enfin qu’à ce niveau, la pensée, enserrée dans la norme de l’objectivité, ne peut être que sérieuse, grave, lourde. Pas question de rire ou de pleureur et moins encore de pleurer de rire. Nulle ironie et pas d’humour possible à ce niveau comme le remarque Kierkegaard. Ici, la pensée n’a pas de type propre et pas de corps. Elle se pense comme le réel même ou comme la catégorie du progrès de l’humanité ou de la raison. On ne plaisante pas avec le savoir objectif et moins encore avec l'absolu !

Quatrième niveau : « je dis ». A quelles conditions puis-je dire quelque chose qui soit l’expression de ma singularité ? Ici, se pose le problème d’un dire articulé au premier niveau, au « ça pense en moi » que Nietzsche a si bien repéré. Comment être à l’écoute de ses forces propres, de son idiosyncrasie, de sa puissance onirique, de sa créativité sinon par l’introspection, par le travail psychique visant à faire émerger des intensités profondes et les motivations inconscientes du sujet. Cet effort ne va pas sans une intentionnalité particulièrement aventureuse dont le souci de soi est l'enjeu premier et décisif. Sans ce passage, la pensée demeure clivée, séparée de ce qu’elle peut parce que inféodée aux ravages du grégarisme et des structures de normalisation qui interdisent toute expression libre. De ce point de vue, la psychanalyse, la psychothérapie sont des moyens -mais pas des fins en soi, de faire advenir un « je » capable de « se » dire après avoir déblayé le terrain. Toutefois, la limite de ce niveau apparaît assez vite : c’est le risque d’enliser le « penser » dans une circularité subjective consistant en une interminable archéologie des profondeurs faisant osciller le dire d’un « ça pense » à un « ça parle ». 

Cinquième niveau : « penser ». Cet acte met le penseur aux prises avec l’impensé, avec ce qui est hors de la représentation et qui articule le « ça pense » comme type vital singulier à l’énigme du réel. C’est là que le philosopher prend tout son sens : penser le réel dans son caractère énigmatique et proprement insaisissable, tel est l’enjeu et l’activité privilégiée du penseur. Celle-là fait naître des concepts qui sont avant tout des « personnages conceptuels » (Deleuze), c’est-à-dire des types de vie, des régimes de force, des expressions de l’idiosyncrasie exprimant « le plan d’immanence du sujet » dans sa rencontre avec le réel. On pourrait dire ici que le cinquième niveau fait converger le premier et le quatrième en l’ouvrant vers l’ailleurs. Le penseur n’est plus celui de son temps ou de son pays (laissons cela aux professeurs et aux journalistes) mais il est un « inactuel » au sens nietzschéen, jamais réductible aux catégories socio-historiques de son époque. Il se montre capable de déterritorialisation et de reterritorialisation. En d’autres termes, le penseur philosophe va voir ailleurs. Il se risque au plus près de l’originaire à la manière de l’Idiot qui est à la fois du village et de nulle part, dans cette contrée intérieure qui le soustrait aux vicissitudes communes. Le penseur pense avec son corps tout entier. Il rit comme Démocrite et pleure comme Héraclite. Son sens de l’humour l’amène à se railler du sérieux de ses contemporains affairés. « Il se moque des maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes » et se risque aux parages de la plus totale incertitude. 

Posté par Democrite à 00:20 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , ,
02 janvier 2018

La Danse des Inutiles

Sous la surface

Partout des souhaits et des voeux, partout des espoirs ! Partout désespoir ! Cette cantate rituelle sonne comme un aveu de faiblesse, comme l'antique angoisse devant la catastrophe annoncée, devant l'imparable nouveauté qui pointe et qui, invariablement, chasse les vivants de ce monde, les uns après les autres. La fête de la nouvelle année résonne, à l'évidence, comme une inéluctable défaite devant le temps objectif qui fait destin.

Si l'anniversaire signe l'emprise de Chronos sur l'individu, le nouvel an consume la totalité des humains dans une sinistre égalité arithmétique. Peut-on ne pas s'étonner de cette peau indolore et lisse, froide comme le marbre qui enveloppe nos goûts, nos idées, nos sentiments et nos pratiques et dont les mots arrachés à l'informe, mille fois entendus, mille fois répétés, inlassablement, signent notre appartenance forcée à l'histoire des hommes, à la chronologie sociale, à l'impératif grégaire ? Ne voyons-nous pas combien ceux-là se sont emparés de notre psyché pour nous donner le fallacieux sentiment d'une victoire collective devant les dangers qui menacent chacun? Mais ces mots, comme dit le penseur, "nous barrent la route", "et croyant avoir résolu un problème, ont fabriqué un obstacle à sa solution".

C'est sous la surface bruyante des artifices et de ces mille feux d'illusion qu'il faut se lover. Car dans les failles de la parole hypnotisée se loge la temporalité onirique des profondeurs, celle qui n'a que faire de l'écume et de l'agitation mondaines, du devenir historique et du récit circulaire des consommants ! Dans le tumulte des forces assymboliques, un montagnard sans but, un siesteux persévérant, un sculpteur de vie, un sceptique aux yeux d'étoiles, un poète de l'Aïon se hissent vers les hauteurs, au plus près des brumes percées de lumière pour respirer l'air pur. Ici, la pensée aux intensités sismiques devient aérienne, et son mouvement vital une audace de feu arrachée à la pesanteur du temps.

Il n'est pas impossible que les Nomades indociles, les Idiots de ce monde, les Déroutés inéducables, les Rêveurs indécrottables se retrouvent dans un Jardin de pensées vagabondes, aux rimes frottées d'ivresse, pour entamer la plus belle car la plus simple des danses, une danse qui se moque des années qui passent et des stériles injonctions, une danse aux accents d'éternité : la Danse des Inutiles.

 

01 janvier 2018

Pensée de l'an nouveau

Massif du Sesques au matin de l'an nouveau

Avec la nouvelle année, les Pyrénées clament leur candeur et une virginité retrouvée. Le vent qui souffle d'occident efface la trace des profanateurs et autres pollueurs de toute farine.

La révolution naturelle s'accomplit et rend aux grands espaces la splendeur immaculée des origines. Mais pour combien de temps ?

Faudra-t-il émettre quelques voeux pour les temps à venir ? Comment ne pas faire le voeu en effet pour nos contemporains et pour nous-mêmes de cet apprentissage de la beauté, de la pensée libre, de la contemplation des choses inutiles qui mènent au plus proche de l'énigme du vivre et des météores fantasques ? Comment ne pas souhaiter que nos sens en alerte ne se tournent vers des horizons de contrastes et d'intensités primitives pour accueillir la gratuité de la foudre et le chaos des forces créatrices de ce monde ?

La sensibilité aux météores comme aux caprices atmosphériques dissimule une intuition philosophique majeure, l'étonnement de l'esprit devant l'insaisissable et le caractère foncièrement ahurissant du vivre, l'ébranlement des certitudes devant la puissance indomptable de la nature.

Que cette année consacre les amoureux du ciel, les photographes des lumières, les poètes météorologues !  Qu'ils se sentent aussi vivants que jamais au milieu des tempêtes !

Sur les Gabizos, vent debout !

Posté par Democrite à 12:20 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

27 décembre 2017

Le pressentiment de Nietzsche

Résultat de recherche d'images pour "Nietzsche lettre du 29 mars 1887 Fritsch"

 Il y a 130 ans et un jour, le 26 décembre 1887, Nietzsche rédigeait cette lettre tristement prémonitoire à l'attention de sa sœur Liesbeth Förster. Le philosophe ignore évidemment à cette date combien celle-ci jouera un rôle déterminant dans la falsification du manuscrit « La Volonté de puissance » et la récupération délirante des thèmes nietzschéens par les nazis. 

« C'est toi mon pauvre Lama qui as fait une des plus grandes bêtises, et pour toi et pour moi. Ton mariage avec un chef antisémite exprime pour toute ma façon d'être un éloignement qui m'emplit de rancœur et de mélancolie. Car, vois-tu, c'est pour moi une question d'honneur que d'observer envers l'antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, savoir celle de l'opposition, comme je le fais dans mes écrits. On m'a accablé dans les derniers temps de lettres et de feuilles antisémites ; ma répulsion pour ce parti (qui n'aimerait que trop se prévaloir de mon nom!) est aussi prononcée que possible. [...] Je ne peux rien faire pour empêcher que les feuilles antisémites utilisent le nom de "Zarathoustra" : cette impuissance m'a déjà presque rendu malade plusieurs fois. »

Quelques mois plus tôt au début de la même année, Théodor Fritsch, éditeur du Courrier antisémite (Bernhardt Förster, beau-frère de Friedrich y a fait paraître plusieurs de ses écrits antijuifs) prend contact avec l'auteur du Gai savoir dans l'espoir de trouver là un soutien et une caution philosophiques. Nietzsche lui répondra très sèchement dans une lettre du 23 mars qu'il estime " pour parler objectivement, les Juifs plus intéressants que les Allemands". Quant à la tentative de récupération de son Zarathoustra, il rétorquera sans ambigüité : « Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide que ces antisémites. Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra. Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

Dans la seconde dissertation de la Généalogie de la morale -texte paru en juin 1887, Nietzsche analysera le ressort du ressentiment dont "la fleur s'épanouit dans toute sa splendeur parmi les anarchistes et les antisémites". Il s'agit de montrer que la force grégaire et réactive, le sentiment réactif "sanctifie la vengeance sous le nom de justice" et fait proliférer toute une panoplie de passions tristes contre la puissance créatrice.

Lee 02 avril 1884 il écrit à son ami Frantz Overbeck qu'il "maudit l'antisémitisme" lequel a fait de Richard Wagner et lui des ennemis et qu'il est la cause d'une rupture radicale entre sa sœur et lui". 

Elisabeth incarne à ses yeux la bêtise ressentimenteuse qui ne peut lui apporter que des ennuis. Encore un sentiment prémonitoire. Alors qu'il passe l'hiver à Nice, le philosophe rédige un brouillon de lettre destinée à sa mère (sans doute ne l'aura-t-il jamais envoyée compte tenu de la charge qui s'y déploie) : « Des personnes telles que ma sœur ne peuvent manquer d'être des adversaires irréconciliables de ma façon de penser et de ma philosophie. » Et dans un autre brouillon sans destinataire du printemps 1884, Nietzsche évoque "l'incommensurable sottise effrontée de sa sœur qui se mêle de l'éclairer" : « Elle n'a cessé de salir devant moi des personnes (il s'agit pour une bonne part de Lou A.Salomé) avec qui j'ai au moins en commun une partie importante de mon évolution spirituelle et qui, dans cette mesure me sont cent fois plus proches que cette créature vindicative et sotte. Mon dégoût d'être apparenté à une créature aussi lamentable. D'où tient-elle cette brutalité répugnante - d'où cette manière retorse de décocher des flèches empoisonnées ? Cette dinde a poussé la sottise jusqu'à me reprocher de la jalousie à l'égard de Rée. »

En 1894, la "dinde" Liesbeth Forster créera les archives Nietzsche à Weimar et organisera des pèlerinages pour permettre à des « bêtes-à-cornes » antisémites comme elle, venues de toute l’Europe de se faire photographier à côté du philosophe aphasique, effondré depuis 5 ans.

Résultat de recherche d'images pour "les archives Nietzsche"

Dans une lettre (printemps 1884) adressée directement à "l'oiseau de malheur" comme il l'appelait 10 ans plus tôt, Nietzsche s’exclame d'une voix tonitruante, peut-être avec cette voix d'outre-tombe, voix revenue d'entre les morts face au devenir que lui prépare sa soeur : « Détruire l'activité la plus noble d'un être tel que moi ! Je n'ai encore jamais haï personne, excepté toi ! »

 

18 décembre 2017

Désir mimétique et intersubjectivité

 Résultat de recherche d'images pour "désir mimétique"

L'observation distanciée d'une conversation entre adultes, que ce soit sur le lieu de travail ou ailleurs, fournit une bonne occasion d'analyser la structure généralisée et dramatiquement ordinaire du désir mimétique soumis à l'infernale logique de la reconnaissance. Le désir mimétique est désir du désir de l'autre. Si René Girard l'a largement thématisé, on doit à Hegel et à ses commentateurs tel Jean Hyppolite de l'avoir pensé. Le désir du sujet se constitue d'abord dans le fait d'être soutenu par le désir de l'autre - qu'on songe à l'enfant qui a besoin pour se développer du désir de sa mère- puis dans l'affrontement au désir de l'autre qui lui donne une occasion d'affirmation dans l'espoir de se saisir soi-même comme être-là dans sa propre essence. Le désir mimétique est une modalité de la guerre plus ou moins policée entre sujets déterminés par une même structure grégaire dont l'affirmation de l'un repose sur la négation de l'autre et réciproquement. 

Que des enfants se battent pour posséder le jouet qui a été choisi par l'un d'entre eux -et pas les autres jouets disponibles, montre assez que le véritable enjeu n'est pas la possession de cet objet mais la convoitise exercée par celui qui affirme son désir dans son choix. La valeur de l'objet est avant tout imaginaire car ce qui est visé par le désir du groupe c'est bien le désir de l'enfant qui a affirmé sa puissance dans sa détermination. Voilà l'origine de la haine, de l'envie, de la jalousie, ce que Girard appelle "la rivalité mimétique". "Celui qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a suggéré est vraiment objet de haine". Posséder l'objet, c'est imaginer se faire reconnaître par la meute et avoir le sentiment de donner une assise objective à sa réalité singulière, à son désir alors même que celui-ci reste captif du désir des autres. 

Le désir mimétique est sans doute la première expérience, dans le langage spinoziste de la passion triste en ce qu'il aliène le désir du sujet, le condamnant à errer dans une conflictualité aux enjeux essentiellement imaginaires. Hegel analysera le devenir du désir dans la fameuse dialectique de la maîtrise et de la servitude.

Pour en revenir à la conversation entre "adultes", il est remarquable de constater combien chacun et pour ce qui relève de l'expérience matinale, chacune prend la parole dans le seul but d'occuper l'espace et le temps en ramenant le sujet du jour à sa seule expérience, à son petit moi sans jamais tenir compte de ce qui vient d'être dit, toute expression n'étant qu'un prétexte pour conserver quelques instants de plus un pouvoir relancé par les interventions successives. Ce dialogue de sourdes est tout à fait révélateur de l'affrontement qui articule les subjectivités soumises au désir mimétique, à l'image du jouet que s'arrachent nos bambins immatures. Ce n'est pas le dit qui importe mais la parole comme expression faussement singulière d'un sujet capable de faire taire la parole de l'autre. De cet affrontement ne naît aucune idée, aucune pensée, ni aucun point de vue individuel. L'enjeu n'est pas là. Il s'agit uniquement de faire exister magiquement sur la scène un moi soumis au regard des autres et soucieux de leur montrer qu'il existe en s'emparant de la parole.

Le désir mimétique peut se comprendre comme l'un des principaux obstacles à l'intersubjectivité qui suppose d'abord et avant tout une capacité d'accueil de l'altérité et partant, la reconnaissance d'une faille que rien ne vient combler. A quelles conditions le désir du sujet peut-il rencontrer le désir de l'autre sans sombrer dans le mimétisme de la reconnaissance et la lutte qui l'accompagne ? Tout l'enjeu est là. A en croire Merleau-Ponty, "dans le dialogue présent je suis libéré de moi-même [...], l'objection que me fait l'interlocuteur m'arrache des pensées que je ne savais pas posséder, il me fait penser en retour." Oui, mais c'est à condition que le sujet soit délivré, au moins en partie, du caractère grégaire du désir dans l'expression de sa singularité et qu'un tiers symbolique vienne articuler la relation pour faire cesser le jeu d'images en miroir. Pour Platon, ce tiers est l'Idée, la recherche du vrai ou de la connaissance (Aristote). Pour Spinoza, le tiers est la Nature et ses déterminations infinies. Sans la mise en oeuvre d'une instance régulatrice, il est à craindre que le mimétisme ne soit jamais surmonté et avec lui les dialogues de sourdes et de sourds auxquels, il faut bien le dire, il est difficile d'échapper.

 

10 décembre 2017

Joie tragique et vérité

Collaradeta 2742 m avatar Flickr_modifié-3

 

 

 

 

 

 

 

 

"Exister équivaut à un acte de foi, à une protestation contre la vérité".    Cioran, Précis de décomposition.

        Comment ne pas entendre dans cette formule ramassée, dans ce trait fulgurant la sinistre vérité de notre condition ? Peut-on froidement regarder le réel en face, contempler avec lucidité l'improbable déroulement de l'existence voué au hasard, à la maladie, à la vieillesse, à la déchéance et à la mort sans se plaindre du sort qui est nôtre ? La cause de la vie est indéfendable surtout si on ne retient que les éléments de la décomposition. C'est bien ce que fait Cioran. Et tout lui donne raison puisque nous mourons, puisque le temps fait destin et qu'il avale chacun d'entre nous tel le titan Kronos dévorant ses propres enfants. 

       Nous résistons, non pas à la tentation d'exister car chacun existe comme il le peut, condamné à se positionner dans le jeu social, sur la vaste scène-miroir des désirs mimétiques. Nous résistons par la pensée à la vie elle-même, à nos propres forces, à nos possibilités d'invention, de méditation, de jubilation parce que nous savons ou plutôt croyons savoir comment tout cela va se terminer.

       Il s'est passé quelque chose pour être ainsi contaminés par la fin, par l'idée de la mort, par la tragédie, par la déliquescence programmée. Il s'est passé que le réel a fait irruption et qu'il a fracassé nos représentations, ouvert une brèche et divisé nos forces. Il faudrait savoir comment ce fracas est vécu et quelles traces il peut laisser dans son amer sillage. Celui qui découvre dans sa chair le tragique de sa condition expérimente sa propre force vitale et met à l'épreuve ses capacités de vérité et de pensée. Selon Cioran, nous serions condamnés au mensonge, à l'illusion, au recul devant la vérité, le réel ne pouvant être regardé en face sans sombrer dans l'abîme (Démocrite). Il semble difficile de lui donner tort. Cependant, nos réactions sont diverses et définissent des positionnements spécifiques et souvent contradictoires :

        Il se peut que l'homme recule devant l'effroi à la manière de Pascal, cherchant refuge dans "un acte de foi"(comme dit Cioran) et dans la religion. Il se peut qu'il nie l'impermanence et le réel en inventant des arrière-mondes, de l'Idéal, de l'Être, des essences (Platon), un premier moteur, une nature finalisée (Aristote), une grande Raison (les stoïciens), toute une métaphysique compliquée pour sauver son besoin de sens (Leibniz). Il est possible qu'il se réfugie dans les religions de l'Histoire (Kant, Marx, Hegel) dans le culte du progrès (Comte)et de l'Esprit absolu. Il peut encore basculer dans la mélancolie tel Lucrèce ou cultiver un pessimisme d'envergure à la manière de Schopenhauer et de Cioran. Chacun fait comme il le peut en fonction de son idiosyncrasie, de son tempérament vital.

     D'autres enfin ont la capacité, tout en affirmant le tragique de la vie, la "nihilité" de toute chose (Montaigne), de conjuguer la découverte du réel implacable avec la création et la force vitale (Spinoza, Deleuze et Nietzsche), la joie (Spinoza, Deleuze, Clément Rosset, Marcel Conche), le bonheur et l'amitié (Epicure). Ceux-là ne sont pourtant pas tombés de la dernière pluie et n'ont pas été épargnés par les épreuves de la vie. Qu'on songe à Spinoza persécuté et poignardé par un fanatique, à Epicure et Nietzsche souffrant de maux épouvantables jusqu'à leur mort, à Deleuze soumis à une très grave insuffisance respiratoire.

       Les deuils successifs, les douloureuses expériences, le vieillissement, le sentiment de la perte sont souvent vécus comme des catastrophes totales. La mélancolie, cette pathologie fétichiste témoigne d'un attachement fantasmatique à la chose qui manque toujours ( à distinguer de l'objet perdu) et qu'aucun lâcher-prise ne laisse filer. (voir mon article Mélancolie et création). Voilà qui interroge nos capacités d'abandon, d'oubli, de digestion, autant de processus physiologiques bien réels et nécessaires à la santé de l'âme et du corps. Cependant, ces drames peuvent aussi se comprendre comme des castrations symboliques et narcissiques imposées par la réalité rendant possible une maturation psychique. Le vivant que nous sommes est mis à l'épreuve de ses forces propres en s'arrachant à l'empire de ses passions archaïques de toute puissance. Encore faut-il digérer, désagréger, décomposer réellement ce qui s'est passé et partant, se placer sur le même plan que le jeu du réel qui défait et recrée indéfiniment. Epicure, Bouddha et Spinoza nous ont mis en garde sur ces sujets. Le désir d'illimitation est un symptôme, une dérive de la force vitale dans le champ de l'imaginaire. 

          La force des philosophes de la joie tragique, c'est précisément qu'ils se placent au plus près de l'échiquier du réel dont le corps est une modalité parmi d'autres. Chercher à persévérer, à se maintenir, à se déployer sans cesse, à se recréer toujours et à créer parfois, dit quelque chose de cette autre vérité sourde qui s'exprime dans la matérialité organique du vivant. Cette vérité n'a nul besoin d'avocats, de théoriciens, d'idéologues et de phraséologie pour être entendue. Les attaques qu'on lui adresse sont d'autant plus vaines et stériles qu'elles en sont l'expression contrariée. La plainte adressée à la vie, l'attachement à nos anciennes souffrances, la mélancolie sont encore des manifestations de la vie. C'est pourquoi elles contiennent aussi leur part de vérité. Mais la souffrance est viscéralement centripète et s'accommode le plus souvent d'un imaginaire inquiet qui l'alimente en retour : force de la crainte, paranoïa, narcissisme et représentations parasites encombrent l'esprit d'une fatigue qu'ils infligent au sujet et qui rend difficile l'accès à la joie tragique. Celle-là est au contraire, une expérience centrifuge qui rencontre le réel sous une forme radicalement déliée et délestée de toutes représentations. C'est pourquoi elle est porteuse d'une insignifiance dont la vérité est ouverture au réel, sans médiation, dans un hors-langage qui ne revendique rien. 

       La vérité dont nous parlons ici est à ce point confondue à notre être qu'elle est généralement inaperçue car silencieuse et discrète. Sans doute devient-elle audible à certaines occasions lorsque le sujet expérimente une moindre division et l'élan créateur dont il est capable. Mais pour cela, il faut faire taire ses revendications et ses plaintes. La joie tragique est cette extraordinaire découverte de se sentir vivant au coeur d'un réel qui se moque de nous ou plutôt qui reste indifférent à notre sort. La saisie en fulgurance de cette puissance d'exister au beau milieu de l'insignifiance universelle est non seulement un trait d'humour, une flèche décochée dans le grand silence du plurivers, mais aussi l'étonnement primordial qui détermine le point nodal du philosopher  : un acte de joie proche de la sidération, arraché au néant et étrangement conscient de lui-même.

      "Je n'attendais rien, je n'ai rien eu, je suis content."

     C'est ce que souligne Clément Rosset lorsqu'il note dans La Force majeure : "la joie consiste en une approbation de l'existence tenue pour irrémédiablement tragique". Cette jubilation irrationnelle, illogique et insignifiante en soi nous rappelle à l'insignifiance du réel. Elle en est l'expression incarnée, vibrante et incontestable. Elle indique d'abord que la faille ouverte par le réel ne s'est pas refermée, qu'elle n'a pas été colmatée, niée, réfutée par des affects aveuglants et des passions secrètes, par l'humeur physiologique et l'idéologie qui en découle. C'est là que le psychologisme doit s'effacer devant le philosopher. Ce devoir n'est pas ici prescriptif (faut-il le souligner). Il est seulement conditionnel et interpelle nos facultés singulières d'accueil, de réception de la vérité.

     C'est aussi parce que cette vérité est d'abord anarchique, sans principe assignable et sans raison qu'elle se tient nécessairement hors du champ psychologique. Entendons par là que le sujet éprouvant "cette force majeure" qu'est la joie se trouve suffisamment libre vis-à-vis de ses crispations enfantines, de ses complexes adolescents, de ses fantasmes archaïques, de son narcissisme primitif, pour se laisser pénétrer par sa propre imposture et démasquer son propre jeu dans le vaste jeu du réel. Accéder à cette expérience n'est pas donné à tous mais la vérité qu'elle charrie irrigue le sujet humain sous le vernis de ses attaches identitaires, dans le tréfonds de son corps qui peut, à l'occasion, se rappeler à lui sous la forme d'un délire, d'une hystérisation de sa vie et d'une folie dont il serait le créateur singulier. Sous les pires symptômes se dissimule trop souvent une forme de joie serve qu'on peut appeler la jouissance névrotique laquelle est au pouvoir ce que la joie est à la puissance. 

   Epicure, Spinoza, Nietzsche et Deleuze sont, de ce point de vue, des incitateurs, des intensificateurs, des types de vie faisant signe par métaphores vers cette vérité toujours dérobée au langage : vérité qui porte la création à la conscience d'elle-même, initiant le sujet à sa propre imposture et par suite, à sa propre puissance. Ici, le rire comme modalité positive de la joie tragique n'est plus exterminateur comme chez Cioran (qu'aurait-il donc à exterminer sinon le sens de sa vie ?), il est résolument jubilatoire et libre car il n'attend précisément rien en retour et se contente d'être ce qu'il est. 

 "Je vis, et je ne sais pas pour combien de temps,

Je meurs et je ne sais pas quand,

Je m'en vais, et je ne sais pas où,

Je m'étonne d'être joyeux."

  •         Epitaphe sur la tombe de Martinus von Biberach
  •         (théologien allemand du XV e siècle)

       

 

   

 

 

Posté par Democrite à 23:53 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,
09 décembre 2017

Dans les brumes du vivre

Coulée de Brume

 

Coulent les brumes comme un destin, 
Sans but ni intention, 
Fuite des mortels affairés.


Le fleuve de vie toujours se renouvelle
En une danse sacrée.


Dans l'hiver sans mesure se loge le printemps naissant
Éternel passage de la beauté que rien n'attend.


Sous les arbres du monde danse le vieux passant 
Sans but ni intention.

Réconcilié ?

Eparses

 

Tentative

 

 

Insularité

 

 

Incendie

 

Esseulé ?

 

Tentation

 

 

Percée

 

 

Opacité ?

 

 

Evanescence ?

 

 

Disparition

 

 

Alètheia

Posté par Democrite à 12:26 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
21 novembre 2017

Spinoza et les miracles

Résultat de recherche d'images pour "Lenoir frédéric"

Un de nos emposteurs contemporains, marchand de sagesse pour des consommateurs égarés, en quête de prêt-à-penser et de recettes pour l'existence, vient de commettre une "oeuvre" qui surpasse à l'évidence l'intelligence humaine et l'ordre des choses naturelles. Notre patte-pelu subventionné par les antennes de Radio-France parvient, parait-il, à rendre simple et accessible L'Ethique de Spinoza permettant à ses fans d'accéder à la vraie liberté, à la joie et la béatitude du sage. Il suffit pour ce faire de lire son dernier opus, Le Miracle Spinoza. Miraculeux en effet !

Spinoza devenu miracle (sic), lui qui analyse pourtant la "chose" dans son Traité théologico-politique comme une de ces foutaises superstitieuses dont tout homme de bon sens ne peut que s'affranchir au plus vite. 

"Je considère donc mon second principe comme parfaitement établi, c’est à savoir qu’un miracle, de quelque façon qu’on l’entende, contraire à la nature ou au-dessus d’elle, est purement et simplement une absurdité." (chapitre VI, Des Miracles)

Une absurdité devenue rentable, voilà, pour un attrape-minon oeucuménique et bibliothérapeute la véritable signification d'un miracle.

 

 

 

 

 

 

Posté par Democrite à 23:51 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , ,