DEMOCRITE, atomiste dérouté

06 décembre 2016

La "vraie vie"...de château !

Afficher l'image d'origine

           Mon dernier article consacré à la "molle bandaison des obsédés du redressement" en aura amusé quelques-uns. D'autres, en revanche, outrés par le ton licencieux dont j'ai usé, se sont émus (comme quoi rien n'est perdu !) et ont réagi en rats-des-blogues avec la dose massive de ressentiment qui caractérise les bêtes-à-cornes et les têtes-plates. Ce qui, pour ces jocrisses, est intolérable, c'est que cet article émane d'un fonctionnaire d'Etat, protégé par son statut et ne sachant rien de la "vraie vie", entendons par là, du régime insécure de l'entreprise soumis à la concurrence libre et non faussée, à la prédation économique, à la violence des risques et à la brutalité d'un contrat de travail qui ne protège de rien. Voilà la vraie vie ! Une vie serve soumise au caprice des actionnaires, à l'arbitraire autocratique du chef d'entreprise, à l'hybris de la rentabilité, à la fascination addicte pour l'argent et la "réussite". La "vraie vie" est du côté de l'aliénation, de l'éradication des faibles et de la capitalisation infinie et obscène de la ressource. 

         Que ces gens soient les esclaves consentants d'un système dont ils acceptent la cécité phallique et la totale absurdité les regardent. Ne sachant rien de la servitude volontaire qui les détermine, n'ayant jamais rien lu qui les amènerait à construire la moindre position critique par rapport au dogme dominant, leur seule préoccupation consiste à imposer leur aliénation mentale à tous. Ayant renoncé à toute vie libre, sacrifiant toute créativité à l'économisme de la pulsion de mort, ils veulent entraîner l'humanité entière dans la déchéance spirituelle d'un sado-masochisme à grande échelle. Qu'ils ne voient pas qu'ils courent de manière grotesque sur une roue, à la manière du hamster, derrière la mesquine récompense qu'on leur promet, ne serait pas en soi gênant s'ils ne voulaient l'imposer à tous les humains. Mais voilà, cette conscience-là est trop haute pour eux qui vivent contents des miettes qu'on leur jette et qui rampent sur l'autel de la "vraie vie" comme des gorets.

        Ce qui est assez cocasse, c'est que leur mentor lui, n'hésite pas à exhiber sans complexe sa "vraie vie"... de château. Le malheureux risquant à tout instant de basculer dans la précarité en impose par l'exemple, surtout quand on le voit jouant avec son drone comme un gamin de 12 ans au milieu de son parc et de ses tours. Que la vie est dure pour cet homme qui ne vit que pour le redressement de son état... 

Résultat de recherche d'images pour

            Sûr qu'on ne le verrait pas lire Spinoza, Schopenhauer ou Nietzsche ! Trop compliqué ! Trop dangereux ! Occupons les masses à cogner sur les nantis de la "fausse vie", sur tous ces fonctionnaires, ces chômeurs, ces étrangers qui profitent abusivement du système ! Oui, tapons leur dessus car il est temps de remettre de l'ordre dans la maison France, mais à une condition :  qu'on puisse continuer à faire joujou dans son château, en restaurant les privilèges de l'Ancien Régime avec la bonne conscience des ressentimenteux -ces faibles d'esprit, et des courtisans de la médiacratie en renfort. Vive la République ! 

 

 


25 novembre 2016

Bander mou (version remastérisée)

Résultat de recherche d'images pour

       Je ne sais quelle folie s'est emparée de moi pour suivre le débat de la primaire des deux prétendants de la droite réactionnaire française à la présidentielle. Primaire ? C'est bien le mot ! Comment ne pas entendre dans l'obsession fillonniste pour le "redressement", l'expression d'une faille souffreteuse liée à une puissance phallique en berne. Cela fait des années qu'il nous bassine avec la "faillite", de son pays, de ses valeurs déclinantes, de sa puissance perdue. Où se loge donc ce déclin ? Ce lamentable ramollissement ? 

       Il est d'ailleurs remarquable que cette fixation pour le "redressement" ne soit soutenue que par un fétichisme économique (justifiant tout et n'importe quoi) et jamais par la culture ou l'art, la philosophie ou les sciences fondamentales ! Cette sublimation-là est trop élevée, trop spirituelle pour nos prétendants ! Que Juppé, homme de la septantaine soit atteint du même syndrome est parfaitement compréhensible. Nous savons que la chute des cours est inéluctable, passé un certain âge. Mais à 62 ans, c'est décidément trop tôt et insupportable !

       Comment se laisser aller à la dépense publique lorsque la physiologie vous contraint à une rétention solitaire ? Si tout devient une affaire de coût, de dépense et de dureté dans la pratique du pouvoir, il faut interroger l'état général de l'impétrant, sa mollesse dissimulée.

       L'autre obsession d'un Fillon pour la liquidation de la fonction publique, l'anéantissement programmé de l'assurance maladie et du code du travail nous rappelle qu'évidemment la valeur d'un Etat ne peut que se mesurer à ses bourses. Cette tentation est très révélatrice du programme pervers sadique qu'il veut infliger à tous ceux qui semblent jouir davantage (d'avantages) que lui : les fonctionnaires, ces salops coupables de la débandade collective !  

Les peine-à-jouir subliment leur propre faillite dans la conquête fantasmatique du pouvoir perdu et font payer aux autres leur pathétique déréliction. La facture arrive ! Nous devrons tous casquer, et au prix fort s'il vous plaît, pour la fascination d'un homme pour le redressement de la chose, pour une érection présidentielle qui lui fait tant défaut.

19 novembre 2016

La terreur sexuelle

Résultat de recherche d'images pour

            Le jugement de valeur culpabilisant qui accompagne en général la sexualité (même si celui-ci a évolué) et qui ne l'admet que dans la mesure où prétendument domestiquée, elle sert les intérêts sociaux, n'est pas, comme on le croit souvent, une condamnation du seul plaisir. Quelque chose se dissimule là et se dit. Quelque chose de bien plus grave, de bien plus effrayant devant l'irruption désordonnée, imprévisible de la pulsion, devant le chaos immaîtrisable des forces vives que la sexualité "met en branle".

           La pulsion "ne vient pas quand je veux, elle vient quand elle le veut", pour reprendre une formulation nietzschéenne. Le fond obscur d'où procède l'investissement pour la chose sexuelle nous dépossède de notre prétention à nous gouverner nous-mêmes et indique la présence en soi d'un centre gravitationnel, d'un trou noir, d'un Invisible d'autant plus intolérable que ses intensités sont l'expression de l'irrationnel et du hasard. Comment faire face à cette dépossession primitive du sujet devant ses propres forces ? Ne sommes-nous pas les jouets d'une irrépressible dynamique intérieure ? La sexualité fait paradoxalement signe vers une source inassignable qui, comme le note Clément Rosset dans son Schopenhauer, philosophe de l'absurde, est l'expérience de l'absurdité manifeste de la réalité humaine. 

         On comprend mieux pourquoi la sexualité a toujours plus ou moins fait l'objet d'un refoulement massif come si elle constituait à bien des égards une terrible menace contre tous les pouvoirs organisés et les institutions. Peut-être y a-t-il là, dans le tourbillon sibyllin de nos impulsions, l'expression radicale d'une singularité d'autant moins supportable qu'elle nous échappe dès l'origine : l'indomesticable en l'homme.

     Restant le plus souvent sourd (ab-surdus) à la fécondité insignifiante de cette source, l'homme ne s'y abandonne que pour mieux l'intégrer dans une maîtrise parfaitement illusoire de sa vie intérieure, tout en demeurant à l'écart de ce qui le détermine et qui échappe à toutes normes, à tout récit, à toute prétention signifiante. 

        L'orgasme ne constitue-t-il pas, par excellence, cette effroyable expérience du non-sens révélant brutalement à celui qui jouit comme à sa partenaire qu'il ne comprend rien à ce qui lui arrive ? En ce sens, le récit historico-généalogique reconstruit par la psychanalyse ressemble bien à une tentative un peu folle de réinjecter du sens dans ce qu'il y a de plus incompréhensible et de plus incohérent.

      Au fond, la sexualité est peut-être une manière de se tenir au plus près d'un réel pur, moment a-logique d'une "intime étrangeté" ou de la plus "étrange intimité" qui soit, expérience d'autant plus angoissante que le sujet se découvre au plus loin de lui-même, et définitivement séparé de l'autre, emmuré dans l'énigme insoluble de l'Ouvert ?

11 novembre 2016

L'Invisible dans la parole

La Faille de l'être

"La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté ; et nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons." La Rochefoucauld

          De même que l'œil ne se voit pas lui-même alors qu'il est la condition de la vision, l'esprit ne saisit pas ce qui le fait penser, ce point aveugle et sourd qui conditionne l'essentiel de ses représentations. Spinoza a bien montré combien nous raisonnons à l'envers, renversant avantageusement causes et effets dans un processus magique ordinaire. Cette inversion chronique, cette "illusion grammaticale" pour parler comme Nietzsche, est révélatrice de la cécité humaine et se résume dans cette célèbre formulation spinoziste : « On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne. » (Ethique III

        Lorsque nous croyons qualifier l'objet visé dans les jugements de valeur que nous produisons, ce que nous formulons procède, pour l'essentiel, d'une intentionnalité cachée, d'une causalité souterraine qui interroge les fondements de notre subjectivité, ainsi que les failles qui la traversent de part en part. Le sujet, qui reste masqué à ses propres yeux, est le véritable producteur de la valeur et non l'objet sur lequel se projettent ses tendances subreptices et ses insuffisances. C'est pourquoi, croyant parler d'autrui, de ses qualités ou de ses défauts, il ne parle, le plus souvent, que de lui, de ce qui le meut ou l'affecte, l'insupporte ou le stimule tout en déployant ses travers dans la réalité extérieure. Mais sans conscience de l'étrange causalité qui se joue de lui et menace son image, le voilà errant dans des projections qui le vouent à un dire toujours manqué. Il se pourrait même qu'en parlant, il fasse tout pour ne pas dire ce qui est en jeu dans sa prise de parole, comme pour effacer l'énigme qui le tient à distance de lui-même.

        Le penseur de l'Invisible et des profondeurs, le poète sensible aux forces dissimulées, le moraliste, maître en psychologie sociale, tous perçoivent une part de ces déterminations inassignables, de ce centre gravitationnel qui fait la structure de la parole et l'implication subjective.

      La question se pose alors de savoir comment sortir de cette circularité qui piège le moi dans une fuite en avant. En règle générale, c'est l'effraction d'une puissance étrangère, d'une autre causalité massive, lorsque le réel brise momentanément la sphère en faisant signe vers ce point aveugle conditionnant, qui rend possible une prise de conscience. Mais cela n'est jamais garanti. Tout le problème réside dans la ressource du sujet capable d'accueillir ou pas ce qui se passe, sans immédiatement préjuger ou refermer sa propre faille dans une rhétorique de la répétition.

      A défaut de le voir, nous est-il possible de penser que l'Invisible ouvert gouverne le visible cloisonné ? Encore faut-il être en mesure de s'ouvrir à l'Invisible, à la faille troublante qui nous dépossède de nous-mêmes et du pouvoir imaginaire dont nous nous croyons investis.

 

09 novembre 2016

Théâtre social et aliénation

 Résultat de recherche d'images pour

         Le caractère théâtral de l'existence sociale atteint son point le plus haut, le plus évidemment paroxystique lorsque cessent aux yeux de tous, les féroces hostilités, les coups les plus rudes, les chocs les plus profonds. Alors, l'animal humain peut-il avantageusement se laisser aller à son besoin d'humanité, aux illusions d'une domesticité à bon compte arrachée aux instincts, en refoulant simultanément dans les intermondes organiques, la cruelle vérité qui mobilisa sa folle puissance dans le combat le plus âpre qu'il mena contre lui-même.

Tout peut désormais redevenir comme avant, une force ayant écrasé l'autre, un complexe ayant enfin pris le pouvoir ; voilà la naissance d'une nouvelle hiérarchie et avec elle, une nouvelle mise en scène aussi pompeusement fictive que la précédente, indépendamment de ses effets dans la réalité. Notre indignation est déjà le signe d'un consentement manifeste. 

Nous nous en accommoderons car nous ne pouvons faire autrement. La structure mondaine de notre être n'échappe pas à cette aliénation constitutive de l'image du monde à laquelle nous ne pouvons que sacrifier, sans quoi nous serions tous poètes, autant dire des amuseurs publics, à la manière des fous du roi dans le vaste zoo des prédateurs.

Posté par Democrite à 21:53 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

04 novembre 2016

Déroutes automnales

En vallée d'Ossau

       La venue d'amis chers, Monique et Max, en provenance de la région lilloise pendant ces dernières vacances, aura été pour moi l'occasion bienfaisante d'un vétitable ressourcement, me permettant de rétablir un lien vivant et sensible, un pont avec mon ancienne vie passée au septentrion. Du Nord, je garde le souvenir de relations chaleureuses et ouvertes, d'un sens de l'accueil quasi-fraternel, des plaisirs simples de la vie tournés vers la fête, la convivialité, la culture extraordinairement diversifiée de la bière, de la gentillesse et de l'humour incompréhensible des Belges et tant de choses encore.

         Avec mes Amis ch'tis et une Sibylle béarno-aragonaise, nous avons mis le cap au sud, vers les forêts automnales pyrénéennes, en quête de lumières vives et de couleurs. Nous ne fumes pas déçus.

Cliquez sur les images

Incendie

 

Entre grands canyons, steppes ibériques et l'intimité rauque des sous-bois, nous nous sommes égarés silencieusement à la lisière du réel.

Aragon - La Foradada

 

 

Vallée d'ossau

  

Au plus près des sources, les arbres clament le chant inaudible de l'entre-deux. 

Audace

  

Silence...

Forêt de San Salvador

 

  

Forêt de San Salvador

 

  

Torla - Ordesa

 

Les Suspendues

Les Suspendues

 

 Place au grand vertige face au Mont Perdu

Mondoto : Canyon de Niscle et Mont Perdu

 

 Au bord du canyon de Niscle, la convulsion géologique : une poétique de l'abîme !

Niscle sauvage

 

 Montanesa crépusculaire

Montanesa depuis Nérin

 

 Déroute en Barétous : le pic d'Orhy à l'horizon.

Hauteurs du Barétous

 

  

Pic d'Anie

 

Max :  De l'autre côté du monde...

De l'autre côté du monde : Max

Posté par Democrite à 18:46 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
27 octobre 2016

Emmurés dans l'Ouvert : l'Incommunicable

 Failles Failles, Démocrite

      Saurons-nous nous parler en vérité, nous les plus proches et les plus lointains des hommes ? Saurons-nous surmonter l'incroyable édifice élevé depuis tant d'années, sédimenté dans la conscience comme autant de briques posées les unes à côté des autres, puis les unes sur les autres jusqu'à ce qu'un liant bouche définitivement les trous et condamne l'amitié fraternelle d'autrefois à la plus insignifiante des relations, à l'incommunicable ? 

       Nous devons savoir ces murs dressés entre nous. Rien ne nous empêchera jamais de contempler notre œuvre, ce qui nous écarte les uns des autres, ce quelque chose qui ne se nomme pas et nous tient en respect dans le grand silence de la solitude. Nous avons cru en la frivole possibilité de la rencontre. Nous avons pensé les diverses constructions déterministes, défait leurs prétentions chimériques, noyé leur ambition de maîtrise dans les vapeurs acides du pyrrhonisme. En conquérants, nous avons détruit les idoles et dansé sur leurs cadavres fumants. Notre esprit est devenu solaire cultivant, avec la persévérance du délirant, d'étranges intuitions astrophysiques. Notre corps ? Une infinie course de possibilités au plus près d'une puissance décuplée par l'action. Nous avons marché plus que de raison, sentant la difficile raideur des pentes jusqu'à éprouver organiquement le grand vertige devant l'abîme. Notre pas était tellurique et la terre nous a répondu !

       L'élémentaire était devenu notre loi, notre règle commune, notre féconde et irremplaçable source. Dans le jeu mobile et incertain de l'impermanence, au cœur des frasques incessantes du hasard, c'est le monde et son unité qui devaient voler en éclats et disparaître dans la multiplicité atomique. Fracas silencieux de l'insignifiance ! Le réel s'est emparé de nous ! Le proche est devenu lointain, le familier ? une insoutenable étrangeté !

        Nous avons rampé, héros que nous étions, sur le terrain miné de l'expérience parvenant à la dissolution parfaite des idéologies. Et nous voici hagards et frêles, condamnés à la plus basse et la plus mordante des solitudes comme le sont toutes les choses qui se savent sans raison. Nous voudrions tendre une main et chercher dans l'océan tumultueux de l'incertain un récif salutaire, un point d'ancrage. Mais cette main ne saisit que la vacuité. Nous aimerions caresser de notre esprit encore vif la belle idée qui nous sauverait de la noyade. Horreur ! Nous voilà définitivement privés du "dire", voués à la métaphore infinie, au ratage, à l'errance isolée dans le tout sans borne, à la poésie fracassée d’un vivre insulaire.

        Nous autres, les Déroutés, nous nous savons jetés en pâture dans l'Ouvert et dans l'Ouvert se meuvent partout des particules élémentaires, des atomes formant ici ou là, des briques, des murs, des édifices, isolant chacun de nous dans l'Ouvert, nous condamnant à jamais à l'incommunicable ! Tel est ce qui nous relie et ne nous relie pas. Etre et ne pas être tout à la fois.

       Mes Amis, mes Frères, nous nous supposons les uns les autres, comment cela pourrait-il suffire ? 

 

Posté par Democrite à 14:32 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
Tags : , , ,
26 octobre 2016

Du ratage fécond et de l'Infinité de la recherche

       

        La seule chose sérieuse qui importe pour le chercheur de vérité, pour le philosophe, pour le scientifique et l'historien, pour l'artiste et le créateur, ce n'est pas l'objet visé, étudié, convoité, ce n'est pas ce qu'il veut dire ou saisir dans une représentation adéquate ou dans son oeuvre, c'est "la chose" intérieure qui anime la démarche et la relance indéfiniment. Cette chose n'est autre que l'énigme qu'on porte en soi et qui se vivifie au contact d'une incessante préoccupation et qui, dans son insistance même, nous pousse à affirmer notre puissance d'exister. 

          Le philosophe doit pressentir, s'il interroge sérieusement la motivation souterraine de cette quête, que cet objet est proprement inexplicable et par suite inatteignable. Quelque chose manque toujours, quelque chose s'échappe inévitablement. La perte de l'objet sitôt constituée comme telle pour la conscience non dogmatique laisse alors place à une nouvelle dynamique, à une nouvelle recherche. C'est là le sens de toute activité créative. Le "deuil" réitéré de l'objet perdu s'accompagne simultanément d'une naissance, d'une re-naissance et d'une infinie restauration de l'ouvert.

         Ainsi, la connaissance ne saurait clore quoi que ce soit. Elle ne vaut que par l'étrange ratage qui rend possible le surgissement de nouvelles intensités. La recherche est donc à proprement parler une expression radicale et singulière du vivre, à travers quoi elle exprime une forme d'incomplétude originelle. "L'homme est ce qui lui manque", disait Bataille. La modalité la plus riche parce que la plus ruinée sur le terrain de la possession, modalité de la force active, est donc au coeur d'un ratage à la fécondité proprement inépuisable.

En ce sens, la finalité de la connaissance comme de toute recherche coïncide avec sa source, avec l'originaire. La fin se trouve étrangement à l'origine et plus rien ne vient alors boucler la boucle...

Posté par Democrite à 14:33 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
24 octobre 2016

Du complexe de jalousie

Résultat de recherche d'images pour

        La jalousie est probablement un des affects les plus archaïques à l'oeuvre dans la psyché. Ce n'est pas pour rien si on le retrouve puissamment dans les mythes fondateurs (Romulus/Remus ; Abel/Caïn...), en fait comme des réalités archétypales de l'inconscient. La fratrie est par excellence l'expérience sociale en miniature et la société -par exemple Rome comme entité constituante, l'expression de ce complexe inaugural qui organise la structure du pouvoir sur le meurtre symbolique ou réel du frère rival, de celui qui doit mourir pour céder la place et définir ainsi l'ordre immuable dont les organisations politiques sont souvent des prolongements fantasmatiques.

         Il y en a toujours un de trop ! De trop celui qui, par sa seule présence au monde prive le premier d'un amour exclusif, d'une fusion initiale qu'il voudrait définitive, d'un idéal dont il ne parvient pas à faire le deuil. De trop celui qui a le malheur de naître et qui sépare le désir du premier de ce qu'il peut, en lui indiquant par le seul fait de sa naissance, la possibilité d'un manque. L'irruption du frère ou de la soeur cadette fait signe vers une perte qui pourrait bien venir, vers un trou, un deuil qui pourrait ouvrir le sujet à l'altérité. N'est-ce pas par cette faille qu'il peut battre en brèche son égocentrisme primaire et commencer à penser que non seulement il n'est pas l'Unique et que l'autre n'est pas qu'un rival ? Il se pourrait bien que ce soit trop tard parce que sa réalité subjective se serait aliénée dans le pouvoir d'un imaginaire familial ou social envahissant et dont il se croit l'héritier voire le garant. Cet imaginaire ne cessera, comme c'est si souvent visible dans les affaires humaines, de se réactiver devant la figure angoissante du tiers ou à la manière des sociétés politiques obsédées par l'invasion d'une nouvelle altérité : migrants, immigrés, persécutés, tous ces faux-frères humains qui viennent picorer nos miettes pour survivre et dont l'héroïsme vital est volontairement ignoré voire méprisé. 

          Ce n'est pas de réel dont il s'agit mais d'imaginaire. Croire que par sa seule présence l'autre confisque quelque chose dont on se croit privé met l'accent, en un certain sens, sur ce que René Girard appelle le désir mimétique. L'autre possèderait l'objet manquant, la chose qui me fait défaut et qui lui confère une sorte de survaleur, d'autant plus investie qu'elle repose sur un trou. Ce que cet autre affirme par son seul désir, par sa lutte pour persévérer dans son être, il ne le tire que de sa force propre et non du pouvoir inaugural de la représentation. C'est pour lui une question de survie, un enjeu vital car il se pourrait bien que son frère ou sa soeur le tue pour de bon. La vérité de son être se joue dans sa résistance et dans l'affrontement, comme dans la blessure que lui inflige celui qui a dès l'origine, décidé de le détruire et de le renvoyer dans le néant pour continuer à jouir de son imaginaire syncrétique. La guerre fratricide a commencé avant la naissance et avec elle les enjeux de pouvoir et de conquête.

         Le jaloux, l'envieux ne pardonne pas aux puissances actives qu'il repère chez ceux qui affirment leur désir, désir dont lui se tient écarté par des complexes archaïques inconscients non surmontés. C'est pourquoi, l'âge ne fait rien à l'affaire. La structure de la jalousie officie bien souvent jusqu'à la mort et se réactive violemment lorsque les parents, comme instance régulatrice (plus ou moins efficace) de la conflictualité disparaissent. Alors, des frères et des soeurs s'affrontent pour des miettes imaginaires, pour des cure-dents ou des assiettes, pour un héritage, prétexte au surgissement des toutes les pulsions primitives, de hargne et de violence plus ou moins contenues. 

          A mieux y regarder, la structure de la jalousie opère partout et à tous les niveaux relationnels sitôt qu'on imagine la puissance de l'autre et qu'on croit ainsi repérer l'objet manquant, support du désir mimétique évoqué plus haut. En termes nietzschéens, c'est la problématique de la division des forces qui se pose ici et de l'invasion de la pulsion réactive qui interdit au sujet de sortir de sa "petite souffrance", de "la petite pitié" dont il est capable lorsqu'il a affaire à plus misérable que lui, à ceux qu'il peut considérer avantageusement comme des faibles incapables de le concurrencer. Ceux-là ne font guère courir de risques et ne menacent pas la structure.

         En revanche, lorsqu'il trouve en face de lui la résistance et l'affirmation d'une puissance, le voilà en prise avec ce dont il se sent dépossédé, la force active qui met en défaut la compulsion de répétition dans l'affirmation vitale. Sans doute faut-il traverser cette expérience de la guerre intestine et de la lutte, du risque de la mort, de la tension la plus extrême et la plus haute pour comprendre cette "culture active de la souffrance", celle par laquelle il devient possible de transfigurer par exemple une jalousie primitive en acte créateur, en un processus de libération par lequel le réel prend sa juste place dans la psyché et permet au sujet de sortir par le haut des rapports de prédation, ce qui est, une fois encore, aussi rare que difficile.  

 

 

 

21 octobre 2016

Généalogie du pouvoir médical : petite et grande souffrance

 

Résultat de recherche d'images pour

        Si les institutions veillent à la normalisation de la puissance vitale, la médecine exerce, à bien des égards, le même contrôle sur les corps et sur la souffrance dont elle est le réceptacle officiel, le temple et la gardienne. Hôpitaux, cliniques et cabinets médicaux sont les sanctuaires aseptisés de la souffrance et de la maladie sous des formes institutionnellement organisées et rentables et dans lesquelles le sujet fait face au pouvoir d'une caste qui le dépossède de sa subjectivité. Il suffit d'entrer dans un hôpital pour sentir combien ce lieu exige une aliénation spontanée de son être.

       Chacun sait qu'il peut trouver l'oreille plus ou moins attentive d'un médecin pour s'épancher sur ses douleurs et ses malheurs chroniques. Le malade attendra avec angoisse que ses symptômes et la sourde pathologie qui les provoque disparaissent. Il devra payer pour cela et la collectivité, dans son immense générosité et son sens de la solidarité remboursera le souffreteux. Mais cette entreprise de normalisation a un prix d'un autre ordre, un coût qui tient le sujet à distance de lui-même, au coeur de ce qu'il croit confier au spécialiste et qui se désagrège dans sa représentation avec la "prise en charge". Ce qu'il confie avec sa maladie, c'est une part de son secret, de son énigme et ce faisant, il aliène sa puissance dans le don, dans l'offrande, dans les mailles d'une altérité qui est partie prenante de ce type de désordre, qui en tire sa subsistance et qui accroit par là-même sa raison d'être et sa justification sociale.

      Il en faut de la pitié pour vivre des petites misères des hommes. Il en faut de l'abnégation pour supporter et prendre en charge ce que supportent ses patients. Il faut une âme sérieuse, altruiste et généreuse, oublieuse de son propre égoïsme et de la jouissance que lui procurent le pouvoir de sa charge, le masque protecteur de sa fonction sociale et de son signifiant pour tenir le coup. 

      "Nous nous défendons, écrit Nietzsche, contre cette pitié-là, où nous trouvons votre sérieux plus dangereux que n'importe quelle frivolité." (§225, Par delà bien et mal). Le Moustachu vise tous les pouvoirs de normalisation dont les figures philosophiques et les thérapeutes à bon marché sont les représentants. Ceux-là veulent abolir la souffrance dans la mesure du possible. Ceux-là prétendent la tenir en respect, la dissoudre, l'effacer de la conscience à coups d'anxiolytiques, la neutraliser dans un dépôt sacré. Ils ne peuvent que séduire les foules et flatter en nous la tentation de se soumettre à l'injonction d'une vie de seuls plaisirs, d'une existence sans conscience et sans question, d'une vitalité tenue à l'écart de ses propres contrariétés et de sa condition de vivant.

       Le vitalisme de Nietzsche fait de la vie une zone de tensions, de conflictualités subreptices capables de résister à la mort. La "grande" souffrance troue le monde de la représentation forclose et initie au tragique de la destruction et de la création, c'est-à-dire au réel. Mais la création n'est pas donnée. Elle se déploie dans la convulsion originelle, au plus près de l'intime de la subjectivité aux prises avec ses propres démons et ses tentations de réconciliation. Elle surgit au coeur d'une tectonique fracturée par les chocs plus ou moins violents que la vie inflige et dont la tonalité singulière rend possible une réponse singulière. C'est là que nos propres forces sont mises à l'épreuve de la souffrance. C'est là qu'une temporalité "idiote" parce que particulière travaille en sourdine et initie de nouvelles possibilités de vie. C'est ainsi que la glaise, le non-sens et le chaos, éléments idiosyncrasiques par excellence, prendront forme dans l'acte créatif, dans la sublime affirmation unitive et divine opérée en l'homme par sa seule et énigmatique puissance.

       Il est donc essentiel de distinguer avec Nietzsche la "petite" souffrance récupérée par le pouvoir grégaire de la médecine qui s'occupe de votre cas et puise dans votre malheur la raison d'être de son activité bienfaisante et le fruit économiquement rentable de sa ressource infinie (c'est pourquoi la médecine a besoin de ses malades!) et l'autre souffrance, la singulière, la mystérieuse, la grande souffrance qui fait signe vers l'énigme du sujet et le porte au plus près de son fonds propre, vers des impulsions dont il ignore tout et qui sont aussi celles de ses inaudibles ressources.

       Nietzsche aura retenu sur ce point la leçon de son éducateur -le vieil Arthur, car "si notre vie était définie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe et pourquoi il a précisément telle nature particulière." C'est bien de la souffrance originalement vécue que naît le souci métaphysique de l'homme et avec lui la compréhension que rien ne va de soi. Cette matrice primordiale est l'inquiétude fondamentale du sujet, son angoisse possiblement fécondante, sa tonalité mélancolique qui le portent vers le geste poétique ou philosophique. Cette impulsion première procède d'une suite de deuils qui trouent la surface circulaire de la représentation et par où s'engouffrent la froidure et l'infatigable morsure du réel !

       La grande souffrance nietzschéenne est donc une affaire de vérité subjective face au réel et jamais de médecine ou de protocole. Elle est aussi un rapport de soi à soi dans l'expérience insulaire de la solitude. Solitude en acte qui peut pousser au suicide comme à l'écriture, deux issues qui témoignent d'une vérité subjective dont le secret est enfoui dans l'activité tellurique de l'homme.

      Nous abandonnons la petite souffrance, la petite santé au pouvoir du médecin, ce prêtre des temps modernes au service de la réadaptation sociale. Nous le laissons opérer sur le terrain inaperçu de ses propres penchants et nous lui préférons l'enjeu décisif de la solitude. C'est sur ce fond de l'incommunicable que se posent la question de la vérité et de la création qui restent l'affaire du philosophe et de l'artiste, deux types de vie aussi rares que difficiles. Ceux-là ne cessent de nous interroger sur l'invasion des normes qui nous tiennent le plus souvent à l'écart de nous-mêmes et nous privent du sens de la vérité.