Peyreget - Ossau_modifié-1

Suite à un café-philo relatif au désir, une idée importante est apparue vers la fin entre ce qu'il conviendrait d'appeler une relation de plaisir et une relation de désir. La première caractérise un type de lien dans lequel le sujet est mu par la recherche assidue et persistante d'une satisfaction momentanée, agréable (voir PS), sans autres enjeux apparents que l'expérience immédiate : plaisir de boire un verre, de déjeuner et diner avec d'autres, plaisir de rire, de festoyer, de discuter, de regarder la télévision, de s'abandonner aux sirènes d'une relative excitation physiologique. Voilà l'oeuvre du principe de plaisir. Comme l'a bien vu Freud et bien avant lui Epicure, l'appareil psychique fuit spontanément la douleur, le déplaisir en recherchant sans cesse la polarité opposée, ce qui exprimerait ici des pulsions d'autoconservation dont le bénéfice est assez évident mais dont le risque est aussi la déréalisation. Ce qui vient corriger pour partie ce risque est le principe de réalité contraignant le sujet à l'adaptation et au compromis.

La seconde relation -de désir, peut s'entendre comme l'expression d'une relation d'intégration par laquelle le sujet laisse une place à la polarité multiple de son désir et se propose de rencontrer aussi l'autre dans son désir. Cette relation est d'emblée problématique, délicate, risquée, aventureuse, contradictoire et complexe mais aussi vivante que peut l'être un tissu vivant apte à se transformer par métabolisations successives d'éléments divers. Sans doute tente-t-elle l'exploration d'un noeud qui articule les divers plans de la vie intérieure : imaginaire, symbolique et réel dans une recherche et une expression d'autant plus impliquantes qu'elle peut se tourner vers l'autre.

Si la première relation est centripète et considère le désir comme moyen de combler un manque à la manière du besoin, la seconde est plutôt centrifuge en ce que le désir pousse le sujet à se heurter d'une part à sa propre énigme -l'énigme de son désir, d'autre part à celle d'autrui (altérité) sous la forme de l'intersubjectivité. C'est là qu'un acte de pensée devient possible autour de ce centre obscur qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre mais qui rend la relation aussi intéressée (au sens de Heidegger) que dynamique. Notons que ces deux modalités configurent le désir soit comme manque défini ainsi par Platon et Schopenhauer, soit comme puissance  par Spinoza, Nietzsche et Deleuze.

Si les philosophes depuis l'Antiquité se méfient du désir, ce n'est pas nécessairement parce qu'il serait mauvais en soi mais plutôt parce qu'en tant qu'appétit de l'agréable comme le note Aristote, il engage l'homme à ne plus tenir compte de la réalité en fabriquant des illusions souvent tenaces. Sans doute est-ce là une des raisons qui détermine la plupart des humains à considérer les philosophes comme des rabat-joie, comme des gens décidément trop sérieux, comme de tristes sires toujours prompts à saper le moral de ceux et celles qui font du plaisir tranquille l'unique source d'organisation relationnelle.

De là cette allergie de leur part vis-à-vis de toute forme de négativité, de discours portant sur la souffrance, la difficulté de vivre, l'angoisse ou l'inquiétude structurelle qui accompagne la vie psychique. Certaines personnes préfèrent considérer que tout va bien coûte que coûte dans une attitude qui transpire le déni des profondeurs voire la forclusion. Cela n'a rien de condamnable en soi. Toutefois, il est aisé d'entendre derrière cette organisation pulsionnelle caractéristique un système plus ou moins efficace de verrouillage maintenant les pulsions agressives hors de la représentation grâce au divertissement ou à cet art de la diversion comme dit Montaigne. Ainsi, la relation de plaisir ne peut-elle devenir qu'un moyen d'entretenir une consommation de plaisirs successifs sans interroger quoi que ce soit du désir du sujet, en le tenant à l'écart de sa propre réalité comme de celle d'autrui. On peut se demander si dans cette configuration la présence de l'autre ne vaut pas que par le vide qu'elle doit remplir et non par les enjeux qu'elle pourrait susciter, relation circulaire et tautologique sans tiers dont les émanations sentent la fixité à la norme, ce que Canguilhem appelle le pathologique.

Notons que c'est ici que se distingue une conscience philosophique d'une conscience qui ne l'est pas. "Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse" écrit Epicure. Oui, mais il ne s'agit nullement d'un point de départ imaginaire fondé sur une cécité personnelle et une incapacité introspective. Pour parvenir au plaisir éthique du sage qui ne soit pas que le reliquat d'une déréalisation, il est indispensable d'opérer par la pensée "un travail du négatif" par lequel le sujet interroge la contrariété de son désir, non pour la nier mais pour lui donner une forme créative dont l'amitié peut devenir le cadre privilégié. Si la relation de désir laisse une place au plaisir ce n'est pas par simple commodité mais plutôt de surcroît. Plus que de plaisir alors, cette relation peut s'accompagner d'une joie qui n'est certes pas garantie mais qui a au moins le mérite de prendre le risque de la création, ce qui n'est jamais l'enjeu d'une relation de plaisir.

PS : On peut établir une analogie avec la distinction kantienne entre l'agréable et le beau dans la Critique du jugement. L'agréable est toujours un jugement relatif, autocentré portant sur un plaisir passager ; le beau est un jugement tourné vers une altérité : l'universalité d'une expérience possible.