29 novembre 2007
Le vol du cygne
Deulémont 016, Max Lerouge, photo publiée avec son aimable autorisation
La hauteur supposée de l'auteur
Lettre à Lucillius
Salut,
Ce que tu m'écris me touche beaucoup et en même temps me "navre" un peu (n'y vois aucun jugement moral.) :"/ce n'est pas l'envie qui me manque, mais je doute de la qualité de mes réflexions/". Mon blog, tu le sais, n'a pas pour objet de décerner un prix de justesse théorique ou une note quelconque. Ta réaction, que je comprends, est aussi celle de nombreuses personnes qui sont intéressées par Clinamen mais n'osent se lancer par peur de ne pas être à la hauteur. Il y a là quelque chose qui pose problème et qui est lié, me semble-t-il, à la posture d'auteur.
L'auteur, croit-on, se doit d'être "à la hauteur" de son autorité supposée. Je crois que cette "hauteur" est un fantasme c'est-à-dire une production de l'imagination. La pensée n'a pas de hauteur, elle se déploie à la surface des choses et plus elle se trouve proche de cette surface plus elle parle du réel. La hauteur est le signe de la domination mise en place par les normes collectives et les pouvoirs déjà constitués pour empêcher les peuples d'accéder à leur propre autorité et de l'exercer. Le prof au-dessus de l'élève marchant sur son estrade est déjà le modèle de ce pouvoir incarné au-dessus de soi. L'intérêt du blog est qu'il échappe dans sa circulation numérique aux instruments de domination ordinaire en permettant une diffusion hors-cadres. C'est bien ce qui m'intéresse et qui, j'espère, peut inciter chacun à intervenir du moment qu'il estime avoir quelque chose à dire sur le sujet abordé. Donc, non à toute forme de censure y compris d'auto-censure.
Ta parole comme ta pensée me sont simplement précieuses. Le doute que tu exprimes est celui de tout auteur qui ne peut que s'interroger sur la valeur de son propos. Je suis, tout comme toi, pris et travaillé par ce doute car une pensée nous expose un peu mais en même temps, que dit-elle de si important ? Il est dangereux de réifier la position d'auteur ou pire de la déifier car alors, nul ne peut plus s'exprimer sans se sentir, soumis à un idéal inaccessible et terroriste. Les écrits passent comme tout le reste ; l'essentiel, me semble-t-il, demeure de se faire plaisir en partageant ou en confrontant des points de vue.
Ton doute me renvoie aussi à la fonction qui est la mienne et qui est clairement affirmée dans ce blog, celle de prof de philo. C'est un vrai poids et souvent un vrai poison que de dire à l'autre "je suis professeur de philosophie" car immédiatement, ce signifiant, "philosophie" écrase la relation, comme si celui d'en face se trouvait dans une position où il est immanquablement jugé, pour ne pas dire dévalorisé. C'est très lourd à porter (!) car nous ne sommes pas maîtres de cette représentation qui concentre la puissance fantasmée de "celui qui est censé savoir" alors même que le philosophe (ce qui n'est pas équivalent à prof de philo) est d'abord celui qui est censé savoir qu'il ne sait pas. Je me suis souvent demandé dans mes relations passagères s'il fallait dévoiler ma fonction car sa représentation perturbe malheureusement et souvent en profondeur la relation que je cherche à tisser avec autrui. Il m'est même arrivé de dire que j'étais prof de français et là, magiquement, tout va beaucoup mieux ! Etrange non ? Je pense souvent aux psychiatres qui doivent rencontrer ce genre de problèmes. Sitôt qu'ils ont lâché le mot "psychiatre", comment continuer à parler sans avoir le sentiment de se faire "psychiatriser". C'est curieux, on se sent moins en danger avec un masseur-kiné ou un charcutier et pourtant l'un comme l'autre peuvent être bien plus sages et plus riches que le premier prof de philo venu, souvent étriqué, inapte à la vie, emmuré dans les idées ou fonctionnaire zélé obsédé par les notes.
"/Le silence a aussi des vertus/" dis-tu, je te rejoins et nul n'est obligé de s'exprimer mais y renoncer serait dommage quand on en a l'envie.
Porte-toi bien
Amitiés
Démocrite
25 novembre 2007
Le réalisme destructeur de droite
A n'en pas douter, nous avons toutes les peines du monde à percevoir la caducité de nos modèles économiques et l'aveuglement qui a guidé et qui guide encore le capitalisme et son corollaire extensif, le libéralisme. Nous avons cru en l'existence des ressources infinies. Nous avons cru en la possibilité d'une exploitation sans limite de la planète et en une potentielle capitalisation de la richesse sur un mode lui aussi indéfini. Le réel frappe à notre porte pour nous rappeler la condition sphérique de la Terre et par conséquent, de l'homme embarqué sur un navire aux moyens et aux possibilités limités. Personne n'imaginerait préparer un bateau pour une longue traversée en le chargeant indéfiniment. Les lois physiques de la flottaison chères à Archimède et les conditions de possiblité du transport auraient vite raison de notre appétit et de nos désirs. La frugalité s'imposerait à tous. Le calcul raisonnable et une étude précise de ce qui peut entrer (pêche, escales etc.) sur le mode de la production et ce qui va irréversiblement sortir sur le mode de la consommation feraient partie intégrante de la feuille de route pour assurer l'équilibre et la pérennité du voyage. "Calcul des plaisir et des désirs" dirait Epicure dans la perspective d'une éthique de la santé, c'est-à-dire d'une " véritable éco-nomie" au sens noble du terme.
Or, tout ce passe comme si l'embarcation était à l'image de l'univers, infinie et infiniment renouvelable. Qu'avons-nous appris des grandes découvertes astronomiques ? Qu'avons-nous appris de la biologie, des théories de l'évolution, de la génétique et de l'étude des équilibres écologiques ? Rien manifestement ! La Terre n'est décidément pas sphérique, les espèces ne sont pas interdépendantes, les ressources du sous-sol sont illimitées et la dégradation de la matière radioactive est instantanée ! Le capitalisme mondial poursuit sa quête effrénée de richesses sans le moindre souci du gaspillage et de l'épuisement. Son mot d'ordre est celui de la consommation ! Il faut consommer pour relancer la demande et produire plus ! Tel est le projet fou de nos publicitaires, de nos entreprises et de nos politiques faisant du "réalisme" de la croissance les conditions nécessaires à la production de richesses. Et sur ce plan, gauche et droite sont entièrement d'accords. Pas l'ombre d'une mésentente, de l'extrême gauche à l'extrême droite, nul ne remet en question le principe de la croissance économique.
Mais sur ce terrain-là, il ne fait aucun doute que la droite est bien plus réaliste que la gauche, c'est-à-dire, bien plus lucide. Car les droites ont depuis toujours compris qu'il n'y en avait pas pour tout le monde et que le partage des richesses relevait de l'utopie et du délire. Et sur ce point, il paraît difficile de leur donner tort. Qui ignore encore que si chaque terrien consommait comme un américain moyen des USA, il faudrait l'équivalent de neuf planètes Terre pour assurer la consommation de tous (et trois si on prend pour étalon la consommation moyenne des français) ? Qui ignore aujourd'hui que dans les sociétés les plus libérales qui soient, les sociétés anglo-saxonnes, les plus grandes richesses côtoient les plus grandes pauvretés et que les écarts ne cessent de se renforcer ? Il n'y en a pas pour tout le monde ! Ce principe est ancré depuis toujours aux Etats-Unis et M.Tatcher s'était chargée de l'inscrire dans le corps social britannique avec la brutalité qu'on sait, mais avec une réelle efficacité économique pour les grands groupes industriels et bancaires.
Le capitalisme mondial crée cet étrange équilibre "réaliste" sur le plan de la globalité en ce qu'il permet à une minorité de jouir des biens planétaires qu'à la seule condition qu'une majorité soit exclue du jeu de la croissance. A cette condition seulement, les équilibres seront-ils conservés. Encore une fois, il n'y en a pas pour tous ! La morale de la droite pourrait, non sans un certain cynisme, revendiquer froidement cette logique en se basant sur des arguments planétaires ou planéthiques, pour reprendre le vocable de Guy Karl (cf Philo-poiétique). Il est absurde de produire cet argument d'une consommation des riches étendue à toute l'humanité ! Aucun système libéral n'envisage sérieusement l'idée d'une répartition égale de la richesse à partir du critère le plus haut. C'est ridicule et absurde sur le plan planétaire. Le capitalisme mondial a besoin de ses pauvres, de ses exclus, de son Afrique, de ses chômeurs et de ses dettes pour permettre au marché de conquérir de nouveaux marchés qui serviront à enrichir quelques-uns et à entretenir l'illusion pour les autres d'un enrichissement ultérieur. Cet équilibre économique ne vaut que dans la nécessaire fabrique d'un déséquilibre social et dans le désaveu systématique de toute morale humanitaire et égalitariste.
En ce sens, la gauche qui cherche à adoucir l'inégalité et prônant une répartition équitable des richesses doit d'abord éventrer le mythe de la croissance sans quoi son argumentaire ne peut que se dissoudre dans une réalité planétaire qui lui conteste cette possibilité. Aucun de nos dirigeants, situés à gauche de l'échiquer politique, n'envisage sérieusement une remise en question de la croissance. Pourtant, la croissance pour tous et à l'infini marquerait l'effondrement et la ruine du modèle dont nos politiques ne cessent de se gargariser en précipitant l'épuisement des ressources. De ce fait, le "réalisme" politique semble se situer paradoxalement à droite, dans ce renforcement lui aussi illimité des inégalités, renforcement exigé par l'appauvrissement des denrées et des énergies.
23 novembre 2007
Les derniers indiens (suite)
Photo et commentaire (posté dans la rubrique correspondante) envoyés par Max faisant suite à l'article posté il y a quelque jours relatif aux derniers indiens.
Lille chaude rivière, Max Lerouge, publiée avec son aimable autorisation
Je réagis à ton article sur "les derniers indiens" et au message de Guy. [..] j'aimerais y associer une image où les éléments "parlent", me parlent de notre incompréhension à comprendre le monde dans lequel nous vivons. Max Lerouge
Merci, cher Max pour cette incroyable photo à la terrible puissance d'évocation. D'emblée, j'y vois le symbole de notre humanité occidentale emmurée dans ses certitudes aveugles, dans son obscurité pathétique avec pour seul horizon, un autre mur drapé d'un espoir futile et dérisoire.
Ce couloir obcur me fait songer à la fameuse allégorie de la caverne de Platon, ce lieu maudit des évidences sensibles et des illusions sans retour dans lesquelles se trouvent les hommes, prisonniers de leur imagination et de leurs grotesques intérêts. Mais ici, c'est pire ! Infiniment pire ! Car dans la figure platonicienne, les hommes sont enchaînés au fond de la caverne et ne peuvent par conséquent pas tourner la tête vers la sortie. Ils ne voient que des ombres qu'ils prennent pour le réel. Ils ne saisissent pas l'évidence de la lumière du jour. Les hommes sont excusables d'être dans l'aveuglement tant leur condition et leur misère quasi anthropologiques les maintiennent dans la noirceur des profondeurs et de l'ignorance.
Ici, ton oeuvre nous situe dans ce couloir ténébreux, le regard tourné vers la sortie ; il fait face et perçoit l'obstacle, que dis-je l'impasse dans laquelle nous sommes. Ce drap, figure de l'illusion par excellence, le voile de Maya, dissimule à peine l'autre mur qui fait barrage, le mur implacable du réel vers lequel l'homme se précipite et qui annonce son écrasement ! Allégorie de la caverne inversée en somme, car l'ombre est devenu notre vérité et le linge blanc, cette ridicule tentative de nier la caducité de nos propres modèles et de nos modes de vie. Or, pour Platon, l'homme qui se tourne vers la sortie peut apprivoiser la lumière et conquérir le ciel des idées ; il peut accéder au logos éternel et à la vérité première. La sortie ne fait pas barrage, seule la résistance de l'homme déterminée par son esclavage premier constitue un frein pour sa libération.
La tragédie semble en marche, irrésistiblement. Et pourtant, la lumière du dehors persiste, fragile rappelant dans sa faible diffusion et la source et le lieu d'une sauvegarde. Un passage semble se dessiner au milieu de notre voracité et de ce terrifiant désir de combler la béance de nos failles, désir symbolisé ici par ces deux tas de terre fine qui, à la manière d'un sablier, finiront par nous ensevelir et nous priver de toute issue . Le compte à rebours a débuté. Plus l'homme creuse la terre et ajoute à sa vaine croissance un tas à un autre tas, plus le temps frappe sur le gong de notre finitude.
La loi des hommes condamna Antigone et les dieux se turent.
Qu'attendons-nous pour dire ?
Démocrite
20 novembre 2007
Aspe secrète
Lescun et ses aiguilles, Vallée d'Aspe, 08/2006, Démocrite
Hier, j'ai proposé une petite halte en vallée d'Aspe, voici de quoi se représenter les dernières splendeurs d'un pays à l'irréductible géologie.
Sous le Billare, Cirque de Lescun, Aspe, été 2006
Faites un tour dans l'album Béarn et voyez l'apparition des pic et des rocs incroyables de ces lieux magiques, hantés par le vol secret des Gypaètes barbus.
Lac d'Estaing, Haute vallée d'Aspe, Navarre-Béarn
Sous la frontière qui mène en Navarre, la beauté des paysages saisit le marcheur. Après une belle montée, on accède au magnifique lac d'Estaing survolé par quelques vautours fauves. Non loin de là, le Bisaurin dresse sa flêche calcaire à plus de 2600 m d'altitude.
Chevaux d'Aspe, Haute vallée d'Aspe, Béarn, été 2006
Hésitation, Marmotte d'Aspe, sur les hauteurs d'Aydius, été 2006
19 novembre 2007
Les derniers Indiens
La Goutte d'eau, Ancienne gare de Cette-Eygun, Vallée d'Aspe, Béarn
Ce n'est pas sans une certaine nostalgie ni une vraie tristesse que j'ai retrouvé tout récemment l'ancienne gare désaffectée de Cette-Eygun, lieu dit de "la goutte d'eau", soumise aux caprices de l'intempérie, aux mauvais vents, ceux de l'oubli et de la désolation. Il y a pourtant ici une mémoire inscrite dans la pierre, sur le sol et les murs. Les arbres se souviennent encore de ceux qui, il y a 20 ans ont fait de ce lieu le symbole de la résistance contre l'E4, ce couloir à camions devant relier Zaragosse à Pau puis Bordeaux par le trop fameux et triste tunnel du Somport.
Ici vécurent les Indiens, les apaches désireux de protéger l'une des plus belles et plus sauvages vallées des Pyrénées où jouaient encore il y a peu les derniers ours. La Goutte d'eau était devenue l'emblème de la résistance pacifique et festive contre l'ignoble marchandisation des montagnes et de la nature. Ce lieu, loué par le réseau ferré de France s'était mué en gîte d'accueil pour une population habitée par un idéal d'espaces sauvages et préservés comme l'était jadis la vallée d'Aspe. La Goutte d'eau, c'était aussi une communauté aux principes philosophiques ancrés dans l'autogestion et une forme déjà assumée de décroissance. J'ai dormi là, à l'étage de la vieille gare pour quelques francs. J'y ai mangé une excellente omelette, bu une bière basque et discuté longuement devant le feu avec l'indien le plus célèbre, le dissident Eric Pététin (emprisonné 14 fois pour résistance aux pouvoirs publics et sabotages répétés).
Cuisine anachiste de la goutte d'eau, Béarn
Cette petite troupe aux tendances anarchistes avait réussi à constituer une sorte de jardin d'amis et d'accueil pour tous, dans un souci de partage autour de la contemplation de la nature. Certains des habitants des villages voisins y voyaient là une secte avec leur gourou illuminé, d'autres une bande d'anachorètes mal inspirés ou de baba-cools hirsutes et dépravés plongés dans quelques vapeurs moribondes. Qu'importait ! Ici vécurent pendant 14 ans ceux qui, à la marge des pouvoirs institutionnels ont oeuvré pour une cause que la modernité a balayé dans sa suffisance et son aveuglement, une cause que les hommes dans leur furie de pouvoir et de rentabilité seront contraints d'exhumer quand ils auront fini de détruire les grands équilibres écologiques.
Si le tunnel fut ouvert officiellement en 2003, Les derniers indiens furent chassés par les forces de l'ordre et les huissiers en octobre 2005 suite à une réclamation du RFF soucieux de récupérer le site. Depuis, seul le vent de Navarre et d'Aragon vient souffler aux oreilles atrophiées des bétonneurs et des politiques l'insignifiance de leur mépris et l'absurdité de leur sacrilège... no passaran... no passaran !!!
18 novembre 2007
La faute de grammaire, le coach et le marché
Jeudi matin, alors que je consulte, comme je le fais régulièrement en début d'heure, le cahier d'une élève de terminale ES (sciences économiques et sociales), je lui fais discrètement remarquer qu'elle a écrit "les symptômes(s) psychique(s) sans les accords de pluriel. Immédiatement la demoiselle me rétorque sur un ton vif et manifestement agacé : "Si vous commencez à regarder les fautes , vous n'avez pas fini !"" Je lui fais alors observer que c'est justement l'occasion pour elle de les corriger et qu'il n'est jamais trop tard pour ajouter deux "s"." Alors réplique-t-elle, irritée : "Si vous croyez que j'ai le temps de corriger les fautes !!! "
Ces deux remarques de la part de cette élève, "sérieuse", dynamique et attentive par ailleurs, me laissèrent stupéfait car j'assistais là à l'expression la plus tangible de la dénaturation largement pressentie par le corps enseignant du métier et de ses prérogatives - dénaturation liée à un déplacement ostensible des fonctions et des rôles d'élève et de professeur mais aussi dénaturation et crise de l'autorité. Pour être tout à fait clair, ce n'est pas que cette élève ait pu commettre ces erreurs qui soit problématique, on en rencontre des milliers et des bien plus étonnantes et inquiétantes que celles-là (voir mes articles liés à la correction du baccalauréat). Qui peut honnêtement se déclarer à l'abri d'une transgression ou d'un écart dans le respect du français, cette langue impossible ? La problème n'est pas là. Ce qui est en jeu ici est le type de réaction de cette élève face à l'erreur constatée. Car son attitude porte en réalité sur l'intervention du professeur dans un domaine qui, estime-t-elle, n'a pas lieu d'être.
Cette affaire est loin d'être anecdotique. Elle témoigne, me semble-t-il, d'un nouveau travestissement du rapport à l'autorité, non pas celle qui consiste à se faire obéir sous la contrainte, mais celle qui s'exprime dans un rapport nécessaire de transmission, d'une génération à l'autre par l'intermédiaire d'un maître (magister) permettant à l'élève de conquérir sa propre autorité et son autonomie intellectuelle. Ici, tout se passe comme si le professeur n'était en rien autorisé à lui signaler ce type d'incorrections et qu'elle était, elle, la seule apte à évaluer et à légitimer sa propre démarche, y compris dans l'inexactitude, la transgression grossière des règles élémentaires de la grammaire et qu'elle était en droit d'assumer ce rapport défaillant aux normes linguistiques sans avoir le moindre compte à rendre. La dénaturation de la fonction de l'enseignant opère comme un renversement. C'est moi qui suis fautif de la troubler dans sa quiétude d'élève. C'est le professeur qui est ringard à l'idée de pointer ses failles et ses imperfections. Elle, qui a dû passer de classe en classe sans jamais avoir été dérangée par ce défaut de rigueur ou d'inattention retourne à la face du maître qu'elle n'a pas le temps de se corriger et qu'il serait de bon ton que chacun reste à sa place ! Là où il y a vingt ans, l'élève se serait senti immédiatement un peu honteux ou gêné que le professeur signale des fautes de grammaire dignes d'un élève de CM1, fautes qu'il se serait empressé de corriger, c'est aujourd'hui au prof d'être penaud et de vivre son intervention comme une transgression d'un genre nouveau ! Une manifestation de ce type s'est récemment produite pour ce professeur de terminale scientifique qui, faisant la démonstration par plusieurs voies d'un théorème mathématique, s'est trouvé interpellé par deux élèves sur les raisons qui lui permettaient de leur imposer ce type de démonstration !
Cela fait un certain temps que j'interroge la relation éducative et ses transformations récentes. Mais ce qui pourrait constituer un point de détail ici me semble tout à fait représentatif du déplacement des positions et des rôles institutionnels qui structurent aujourd'hui la relation professeur-élèves. Car dans cet exemple qui n'est pas isolé (de nombreux collègues rapportent ce type de situations), l'enseignant apparaît comme intrusif dans un monde qui n'est plus censé le concerner, celui de la langue, des lettres, de la syntaxe, de la grammaire et de l'orthographe et même celui de la démonstration mathématique. L'élève, au centre du système serait magiquement devenu capable d'auto-fondation, capable de constituer de lui-même la légitimité de sa posture et de ses productions à partir d'une position qui ne le subordonne à rien, pas même aux règles constitutives de la méthode, de la logique et du bon sens. Le savoir et la règle ne faisant plus autorité, la médiocrité peut désormais côtoyer les thèses philosophiques les plus élevées, les plus brillantes déductions mathématiques, tout contenu se voyant nivelé dans un rapport de production strictement utilitaire d'où découle une indifférence massive et entière à l'égard de la langue ou des idées, des règles et de la cohérence. Seuls comptent les points obtenus et au final, l'examen que l'on achète par une soumission passive et une conduite de défiance vis-à-vis de contenus considérés comme indigestes et sans valeur culturelle. L'élève a désormais le droit d'écrire comme bon lui semble et s'il lui plaît de malmener la langue, on ne voit pas où est le problème puisque chacun pense ce qu'il veut, fait ce qu'il veut et dans le relativisme généralisé, peut écrire à ses amis dans le style "élaboré" du SMS.
Dans cette configuration, le professeur passe pour "un emmerdeur" et pour quelqu'un qui abuse de son pouvoir dans un registre qui ne le concerne plus, alors même qu'il demeure l'évaluateur des travaux d'élèves. Mais qu'importe ! Le nouveau centre, c'est le moi-élève cette sorte de faux-sujet mal constitué qui fait de sa propre relativité la valeur suprême qu'aucune exigence de vérité ou de savoir ne vient troubler. Et comme la plupart des collègues, totalement débordés sur ce terrain n'évaluent plus l'orthographe ou la grammaire, les élèves ont parfaitement intériorisé l'affaissement de ces normes et l'inutilité pratique (croient-ils !) d'une langue correctement écrite.
Qu'attend-on du prof sinon qu'il endosse désormais les habits du coach et la nouvelle fonction d'accompagnateur ? Il faut accompagner l'élève, le seconder sur un terrain qui fragilise et menace la transmission. Car le seconder, c'est lui laisser croire qu'il est le maître de ses représentations, qu'il peut, à sa guise, choisir le monde auquel il va devoir se confronter. Cette vaste hypocrisie soumet davantage l'élève à ses caprices et aux mécanismes du marché. A libéraliser l'école, à défaire le sens de la transmission, on prive les nouvelles générations de la construction d'une position critique ; on les prépare ainsi à renforcer l'utilitarisme économique le plus forcené à travers la triste corruption de désirs, stimulés et fascinés par la consommation délirante.
C'est aussi dans le recul de la langue que se préparent les violences à venir et les futures aliénations.
Le chiffre et la lettre
Commentaire du texte gnoti seauton sur Philopoiétique
Je remarque que pour ce qui concerne la physique des particules et à l'autre bout de la chaine, l'astrophysique, une certaine poésie s'impose au geste scientifique sitôt qu'il tente de rendre compte de ses observations. La physique quantique est tout entière dans l'épreuve de la discontinuité, en-deça des catégories de la logique binaire, constamment dépassée par le jeu de la combinatoire hasardeuse qui "déjoue" toutes les formes classiques de la rationalité. C'est à se demander si la matière n'est pas elle-même poétique, à la façon de l'atome d'Epicure et de Lucrèce, déviante et délirante, déclinante et dérivante, le clinamen. N'est-ce pas cette créativité de la nature qui s'impose à la science ? Et du côté de l'astrophysique, que n'use-t-on de la métaphore de la naissance et de la pouponnière pour embrasser les vastes mouvements cosmiques ! Essaims d'étoiles, gestations stellaires, ruches et aurores font l'histoire des galaxies et notre histoire, "poussières d'étoiles" pour l'excellent Hubert Reeves. Quand l'image s'impose au discours scientifique alors la poésie n'est plus très loin. Peut-être est-elle déjà contenue dans les plus hauts degrés de la formulation mathématique, la mélodie secrète de l'univers, chère à Trinh Xuan Thuan.
Je crois que le propre de la métaphysique est d'embrasser dans ce mouvement spécifique, celui qui, visant la totalité du réel, pointe l'unité indissoluble des contraires, comme tu le soulignes si justement avec Héraclite. Science et poésie se rejoignent peut-être dans une pantomime ou dansent le nombre et la lettre réconciliés dans la vanité dévoilée du discours , dans son insignifiance retrouvée, par conséquent, au plus près du réel.
15 novembre 2007
Ciel, Terre et vent
Message envoyé ce jour sur Philopoiétique, le blog de Guy Karl suite à des articles consacrés à la Mythopoiétique.
Merci infiniment pour la beauté de tes écrits et la vérité dévoilée dans l'étrange résonance mythologique. Cette vérité parle encore quand le verbe se tait. Vérité de l'inconscient surgi du fond des âges, jamais le projet philopoiétique ne m'a paru plus sensible et immédiat que dans ces textes magnifiques de la mythopoiétique. Bravo !
Je lis et ma vibration sollicitée rencontre l'horizon et le ciel, la terre et ses fissures. Comment dire ?
L'horizon est la limite même du ciel qui ne peut s'emparer totalement de l'astre ; l'horizon mobile se courbe dans le mouvement chaotique des forces terrestres ployant la terre en des rocs dressés. Ici, dans mon plat pays - le septentrion chanté par Brel, mais de l'autre côté d'une frontière illusoire, défaite depuis toujours par la parenté géologique - la terre fait la modeste et le ciel victorieux pousse au rêve et au délire. Ce ciel immense ne se livre que dans l'affaissement des plis telluriques, que dans l'acceptation de la surface et le déclin des verticales ! Le vent a eu raison des vallées et des sillons tectoniques, l'érosion s'achève dans l'extrême "planitude". Nous autres les nordistes sommes voués à la contemplation de surface et à la pesanteur aérienne d'un ciel qui tisse sa continuité lumineuse d'est en ouest et du nord au sud. Hèphaistos a déserté ces contrées livrées au pouvoir des hommes et à leur esprit de conquête. L'homme a creusé ici la matière, il a cherché dans les entrailles sacrée de la terre sa lampe secrète. Là, dans les couloirs des profondeurs et tel Prométhée volant le feu du ciel à Zeus, il s'est emparé des énergies fossiles et a souillé de son empreinte morbide ce qui fut jadis une nature.
L'homme, tourné vers le ciel condamne le sol et se détruit lui-même. Naufrage sans retour ! Provocation sans retour ! Profanation ! Les dieux ne répondent plus quand la surface est lisse, étale et sans cache. L'immensité du ciel fait l'obscénité de la terre du nord car nulle part, ne se dressent une montagne inviolable, un îlot protégé de la vue de tous, un rempart, abritant le singulier, une falaise inaccessible d'où se joue le risque de la chute. Tous ici travaillent à leur propre dévoration, le foie éternellement rongé par les stupides ambitions de croissance et de richesse. La danse nuptiale dont tu parles magnifiquement reste la danse des poètes, ces fous éventés épris de vérité et de musique, ces fous assis sur le vent des comètes !
Bon vent !
14 novembre 2007
De la galère
En ces temps troublés par des conflits sociaux, je "m'étonne", une fois de plus, du discours mené tambours-battants par les journalistes et la subtile rhétorique qu'ils empruntent décidément au pouvoir politique. Que n'entendons-nous constamment les médias faire leurs choux-gras avec la grève de ce jour depuis une bonne semaine et annoncer systématiquement la "galère" des usagers et la paralysie voire les risques de fermeture des entreprises qui comptent sur les services publics de transport pour assurer leurs livraisons. Que cela puisse être vrai est évidemment possible. Par contre, que des journalistes se transforment en vaticinateur, en prophète de la galère collective me laisse perplexe sur le rôle qu'ils s'attribuent pour l'occasion.
Cette nouvelle capacité d'anticipation articulée au choix des mots n'est pas anodine. La galère est la métaphore et le symbole de "la punition aux travaux forcés" qui concernent ici tous ceux qui font justement le choix d'aller travailler et non ceux qui, constatant la dégradation annoncée comme inéluctable de leurs conditions de travail, de leur contrat et des engagements historiques de l'Etat en la matière, se mettent à perdre des jours de salaire en protestant contre le traitement subi ! Etrange renversement s'il en est car la punition aux travaux forcés ne vaut dans l'esprit des journalistes (comme des politiques) que pour ceux qui travaillent ce jour et qui ont accepté le recul de leur propre droit à la retraite et l'allongement forcé de la durée du travail. De quelle galère faut-il parler ? Les autres résistent encore et utilisent pour ce faire, un des rares droits qui subsistent, le droit de grève, jugé pour l'occasion irresponsable par nos gouvernants ("chacun doit prendre ses responsabilités" martèle le gouvernement car certes la grève est constitutionnelle mais on n'a pas le droit d'empêcher les autres de se rendre sur leur lieu de travail, prenez vos responsabilités !"). Ce discours totalement contradictoire est contenu et même stimulé dans et par la métaphore de la galère. Car "la grève va être dure" proclame le gouvernement en promettant la tempête et l'enfer de la durée aux usagers, manière de dire : "voyez ce qu'ils vont vous faire subir , ces égoïstes, ces privilégiés!".
L'autre aspect de la métaphore concerne le renversement des rôles qui attribue aux gaziers, électriciens, cheminots etc celui de méchants esclavagistes prenant en otage grâce à leur immense pouvoir la totalité des salariés français. Logique implacable qui permet de prendre le peuple à témoin en le renforçant dans sa position de victime. La victime réelle (celle qui voit ses droits historiques remis en cause) devient ainsi le persécuteur d'une victime fabriquée pour l'occasion (mais victime il a 2 ans et plus, à l'occasion des autres réformes des retraites, du recul de ses propres droits) qui est devenue entre temps responsable et honnête, travailleuse et docile jusqu'à revendiquer, paraît-il, dans sa morne ( et lâche ?) acceptation une "équité" imaginaire constamment confondue avec une "égalité" des droits.
D'autre part, le fait d'annoncer la galère des usagers fait du journaliste le porte-parole d'un état anticipé, n'ayant pas encore eu lieu mais prévu donc selon cette logique, avéré ! Cette manière d'appréhender la réalité sociale transforme le journaliste, non pas en analyste de l'actualité mais en devin, en sorcier, en astrologue et en illusionniste. A moins qu'il s'agisse d'un moyen subtil de fabriquer l'opinion publique en rencontrant son exaspération supposée, en l'incarnant et même en la devançant dans un discours permettant d'opérer magiquement une immédiate identification du sentiment et de l'état de l'usager à une galère objective et fatale, censée aller de soi ! Bref, annoncer la galère c'est évidemment y souscrire et y participer en élaborant le sentiment d'être pris en otage par des manifestants qui décidément abusent de leur élémentaire liberté. En clair, les médias participent de la formation d'un front anti-grève en nommant ce qui n'a pas encore eu lieu ! Position embarquée, si j'ose dire, position qui sert des intérêts qu'il n'est guère besoin de nommer.
Cette collusion entre le journaliste des grands médias télévisuels et radiophoniques et le pouvoir politique est dans le choix des mots mais aussi dans le traitement et la construction de l'information (voir l'incroyable florilège relevé par acrimed ) : Qu'on songe à France Info toujours prompte à ramener la grève à un mouvement canin, strictement réactif et stupide sous l'appellation récurrente de "grogne".
La galère s'incarne toujours dans le micro-trottoir qui la justifie avant même l'analyse des enjeux véritables toujours passés sous silence et des situations réelles des salariés visés par les réformes. La galère contamine d'emblée le débat et la compréhension en soumettant la pensée au règne des passions collectives que le discours médiatique utilise dans des stratégies de discrédit manifeste et d'exaspération programmée.
A ce titre, le sort réservé à la "grogne étudiante" est parlant. Radio France (France Inter et Info) s'est empressée de reprendre la terminologie gouvernementale pour qualifier le mouvement étudiant baptisé pour l'occasion, mouvement "politique" puis de "mouvement d'extrême gauche", comme si c'était là le signe d'une disqualification immédiate, alors qu'il va de soi que la réforme des universités qui promet la participation des entreprises privées au financement des programmes de recherche n'est pas de nature... politique. Sans doute la politique est-elle le seul fait des spécialistes et des gouvernements, non des étudiants politisés, c'est-à-dire manipulés par des corporatismes illégitimes. Là encore, la mise en avant systématique des étudiants anti-blocage, la position de victimes (étudiants scandalisés pour n'avoir pas accès aux cours !) que les médias construisent et entretiennent s'inscrivent dans une logique de convergences d'intérêts médiatico-politiques à peine camouflés.
Quoiqu'il en soit, la galère française n'empêchera ni nos députés de profiter de leur nouvelle (et honteuse !) rétribution que les décrets parus discrètement cet été ont avantageusement modifié (voir les articles du Canard enchaîné), ni notre président de jouir de son augmentation de 204% sur le yacht de ses amis milliardaires, quelle galère !
















