Je dois à mes discussions soutenues avec quelques amis bien choisis un bon nombre de mes inspirations philosophiques. Il n’y a là rien d’exceptionnel sauf à considérer que ce que j’appelle « inspirations » doit se comprendre comme une sorte d’ouvrage de la matière, d’élaboration latente, de configurations quasi-atomiques dont le corps est à l’évidence la caisse de résonance et le gisement inattendu. Cela veut dire qu’une pensée se découvre elle-même, expérimente sa puissance (en termes spinozistes), parce qu’elle est pétrie de tout ce qui circule dans l’infrastructure relationnelle, à un niveau complètement organique, physiologique et par conséquent, essentiellement inaperçu.

Un de ces amis, spécialiste de chimie quantique, m’expliquait hier qu’un des aspects de son travail de recherche consiste à rendre compte des perturbations électroniques lorsque deux atomes se trouvent côte à côte. Les nuages d'électrons des deux particules se mettent à interagir jusqu’à former un nouveau nuage, une sorte de nappe à la configuration inédite et modélisable (si j’ai bien compris), ce qui permet ensuite des applications spécifiques dont je suis incapable de rendre compte. Ce constat m’est apparu tout à fait représentatif de ce qui se passe aussi lorsque nous entrons en relation et que des idées opèrent à la suite de processus subreptices.

C’est là une expérience déroutante et stimulante d’interdépendance et de dépossession fondamentales qui, prise dans une modalité d’accueil à la fois du corps et de la psyché, « œuvre » en silence et travaille secrètement à la formation d’une micro tension dont le geste d’écriture est la décharge finale.

Je me demande parfois qui pense ce qui se pense présentement ? Cette question est d'autant plus ridicule que le "qui" cherche un auteur, un point nodal, une substance, une essence objective. Question psychologique sous-tendue par une métaphysique cadavérique dont il convient de se défaire. Le moi, ce « fantôme » comme dit Hume, cette illusion est une production avariée de l’imaginaire inquiet, soucieux de se préserver sur un mode affaibli, celui de la crainte et de la maîtrise. Ce n’est donc pas moi qui pense, c’est un réseau de tissus, de vibrations énergétiques, de foyers ondulatoires multiples condensés dans des faisceaux relationnels et exprimés par une superstructure que j’appelle abusivement « moi ». "Mes" idées  me sont aussi imputables que ce nuage électronique né d'une contiguïté entre deux atomes est responsable de lui-même.

Je ne les connais pas par avance, elles avancent masquées, incognito et trouveront la sortie si et seulement si un acte d’ouverture vient les libérer de leur immanence clandestine.

Ce qui me paraît particulièrement fécond, c’est la conscience d’une circulation énergétique souterraine qui n’échappe pas à l’intelligence perceptive et qui dévoile l’aspect le plus enfoui du philosopher, sa carnation et sa dynamique pulsionnelles. Mes amis et "ce que j'appelle moi" déclenchons, sans le savoir, de multiples processus, une infinité de micro-kairos qui, s’ajoutant les uns aux autres dans une combinatoire alchimique, donnent naissance à un acte d’écriture et à une nouvelle exploration.

Et rien que pour ça, je me réjouis de leur présence et de la liberté active qu’ils occasionnent et que nous expérimentons joyeusement à la terrasse de l'Aragon, face au spectacle mouvant des Pyrénées.