Je sors à peine d'une période de fièvres intenses et je sais qu'à ces occasions brûlantes, la maladie n'est en rien opposée à la vie et même mieux, qu’elle active en soi une mobilisation physiologique qui plonge l'esprit dans une contemplation d'une rare densité. La fièvre et le délire rendent possible l’appréhension intense et directe des forces qui traversent non seulement le corps, les organes et le cerveau mais qui entrent aussi en résonance avec les infrastructures de la matière, dans l'élémentarité primordiale la plus terrible, dans la totalité cosmique qui nous enveloppe de part en part. Une fois pris dans ses mailles, la fièvre ne nous lâche plus et force l’esprit à l’immersion, à la noyade et je le redis, à la contemplation philosophique la plus tangible. Parler est dérisoire comme l’est la parole égarée dans la féconde hallucination. Et pourtant, cette parole hachée par la douleur, comme jadis le dire énigmatique du dieu sortant de la bouche de la Sibylle, ne fait que déployer les incroyables puissances qui animent l’univers et dont le sujet pressent, au cœur d’un brasier quasi-foudroyant, la tonalité tourbillonnaire et atomique.

Dans le repli vertigineux imposé par la fièvre, je découvre hagard et abandonné que le réel est trop grand pour moi, que ma puissance propre est dérisoire, que mon feu brille d’une lueur si pâle dans le vaste univers qu’il ne me reste plus qu’à me plaindre. Non pas que je sois vaincu, parce que, vaincu, je le fus dés la première minute de ma naissance, mais parce que je vois tout simplement que ce qui m’arrive est trop grand pour moi. Et il en faut de l’humilité pour se savoir mortel et dérisoire. Il en faut de la fièvre et de la brûlure pour sentir combien une existence est peu de chose et combien le corps se débat avant que ne cesse bientôt en lui toute prétention à affirmer sa puissance vitale. Il faut sentir cela. Et le peut-on sincèrement ? C’est donc une implacable vérité que me livre cet état. Non pas une vérité théorique, construite et savante mais un dévoilement issu des profondeurs de la terre et des gouffres insondables, là où se joue l’insaisissable partition du réel.

Cette fièvre me rappelle à une exigence majeure : la philosophie naît dans le retrait, dans le silence et l’abandon, entre brisure et errance, dans ce que les anciens appelaient la méditation, c’est-à-dire une capacité d’accueil laissant palpiter en soi la vérité, fût-elle douloureuse et implacable. Et elle l'est incontestablement. Loin des livres, des activités sociales, du souci mondain d’apprendre la philosophie, de suivre une voie tracée par les autres, de pratiquer des enseignements, d’écouter des prêcheurs de toute farine, loin de tout ce cirque grotesque et grégaire commence l’examen lucide et attentif de la vérité. La maladie, le vertige et le feu sacré de l’infection constituent paradoxalement d’étranges initiations à la philosophie tragique lorsque l'organisme nous rappelle à notre condition.

Contrairement à ce que dit Nietzsche, ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus fort. La maladie éveille l’esprit aux rapports de puissance auxquels nous sommes confrontés, rapports qui nous foudroient, qui nous rendent joyeux ou nous dévastent et qui, finalement, quoique nous en pensions, nous laissent ou  nous laisseront bientôt sur le carreau.

Portez-vous bien.