César Chesneau, sieur du Marsais (Dumarsais) écrit dans l'article "philosophe" de l'Encyclopédie que « les hommes marchent dans les ténèbres au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau ». Cet idéal de la raison qu'agite la philosophie des Lumières pour faire accroire aux naïfs en sa puissance de résistance et de désagrégation de l'obscurantisme, se heurte sans cesse aux forces cachées de la vie psychique. La raison peut-elle seulement dissoudre l'intentionnalité passionnelle, s'en prémunir, s'en protéger ?

        Rousseau soutient dans La Nouvelle Héloïse que "la passion, même la plus faible ne peut être réprimée [par la raison] car elle est sans contrepoids".  « Je n'ai été tenté qu'une seule fois note-t-il, et j'ai succombé ». Autant dire que l'activité réflexive et rationnelle du philosophe demeure impuissante tant elle reste extérieure à la dynamique irrépressible de certains besoins. Aussi, le Citoyen de Genève ne trouve-t-il qu'une passion pour résister à une autre, pour la contrer, l'affaiblir et si possible la réduire à néant. La grandeur de l'homme dans certaines de ses actions résulterait de cette lutte intestine dans laquelle des passions bonnes seraient capables de s'opposer au pouvoir destructeur des passions tristes.

        Cette contrariété de la vie psychique, cette tension entre des polarités qui paraissent s'exclure ou des désirs exacerbés qui s'affrontent, témoigne d'un régime de forces dont Nietzsche puis Freud donneront plus tard un modèle saisissant. Forces actives et forces réactives d'un côté, pulsions de vie (Eros) et de mort de l'autre (Thanatos). Entre une dynamique de puissance affirmative et créatrice et une autre liée à la destruction des liens sous la forme d'une morbidité récurrente, deux régimes pulsionnels s'affrontent et s'entremêlent dans un capharnaüm idiosyncrasique qui échappe au sujet de bout en bout. Quid de la raison ? Toujours seconde, toujours domestiquée et servile, cette faculté se range du côté de la force qui prend provisoirement le dessus et qui s’exprime sous la forme d'une puissance ou d'un pouvoir.

        La puissance est l'activation d'une énergie stimulée par la rencontre avec d'autres puissances, assurant par là une dynamique d'enrichissement et de croissance. Le pouvoir est une force de déliaison qui détruit les flux, casse la dynamique, cherche à rompre une convergence en imposant un régime pulsionnel tyrannique, autocentré et régressif. Comme le note Deleuze, "le pouvoir est le plus bas degré de la puissance", autant dire la plus faible mais dont les effets ne sont malheureusement pas anodins : agressivité, rancune, jalousie, envie, domination, manipulation, possessivité, humiliation, affaiblissement d'autrui, emprise, etc.

       De ce fait, si l'homme est précédé d'un flambeau, ce que je crois, il ne perce nullement la lumière. Il l'absorbe au contraire et la détruit dans l'opacité de son insondable rayonnement. Le flambeau noir de l'inconscient avance masqué mais se projette partout, en tout sens pouvant faire disparaître chaque chose dans le délire de la représentation. Les mots, les pensées et les images se détachent sur fond d'obscurité. La torche ténébreuse qui fait notre cécité nous précède et cache à nos propres yeux la clarté du ciel, la beauté des aurores et le sourire de nos amis. Le flambeau noir de l'inconscient, ce soleil sans éclat, se déploie devant nous, avant même toute expérience du monde, avant nos capacités empiriques, avant toute rencontre. En éclaireur dissimulé, il nous contraint à investir la réalité pour répondre aux pulsions fondamentales dont il est le produit.

      Que la psychanalyse invite à y voir d'un peu plus près, c'est une chose, mais le sujet ne saisit le monde et sa propre réalité qu'à travers  le flambeau gravitationnel de son inconscient. Sa parole peut ainsi tourner à vide indéfiniment, consumée par les flammes des passions tristes à l'image d’Ixion, attaché sur sa roue tournoyant dans le néant. La jouissance morbide semble indéracinable et (presque) toujours victorieuse. Tel un trou noir, elle se nourrit de la destruction et s'accroit dans le ressentiment à mesure qu'elle divise les forces et décourage la synergie. 

      Reconnaissons que le passage d'un mode passif à un mode actif reste pour le moins mystérieux même si nous constatons parfois et heureusement l'apparition de nouveaux agencements prometteurs. Il est certaines décisions qui accélèrent des processus et favorisent ces réagencements. Peut-être s’agit-il là d’une expérience de liberté dans cet écart qui réorganise la force au service d’une puissance plus grande et d’une joie retrouvée.