Caldeira de Taburiente 

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           Il y a seulement quelques jours, je déambulais au sommet de l'île la plus inclinée et, paraît-il, la plus haute du monde compte tenu de sa faible largeur, La Palma, dans l'archipel des Canaries. C'est la troisième fois que je m'y rends. J'y ai vécu à nouveau un moment esthétique et métaphysique d'une rare densité, d'une puissance telle qu'elle nous traverse et nous nourrit pendant des semaines voire des mois : expérience indélébile de la beauté et même du sublime, mettant en scène précisément ce quelque chose qui nous lie à la Vérité et ne nous quitte plus. 

L'abîme et le chaos

           Revenu en Béarn, je m'attendais à trouver la neige sur les hauteurs (elle est arrivée depuis), la froidure sur la plaine et l'hiver déjà installé. Rien de tout cela ! Belle douceur, chaleur même, terrasses paloises prises d'assaut, couleurs d'automne spectaculaires sur les coteaux et vue saisissante sur les montagnes. Je devrais filer vers le sud et gravir de nouvelles cimes esseulées. Je devrais passer à autre chose. Mais non ! Cela résiste. Je peine à sortir de chez moi. Chez moi, c'est ailleurs, à la fois ici et là-bas, sur cette île canarienne perdue dans l'Atlantique!

Le Teide (3718 m) sur Ténérife à 120 km

        Mon esprit tout entier demeure arrimé à cette invraisemblable expérience palméenne du dernier soir, lorsque je décidai de grimper à la Taburiente malgré les brouillards opaques, les sérieux risques d'averses et les 100% d'humidité révélés par les capteurs du site astrophysique, sis au sommet de la caldeira à 2426 m d'altitude. Je ne pouvais consentir à rentrer au pays sans tenter l'aventure, car pendant toute la durée de mon séjour insulaire, les hauteurs furent masquées par des convections subtropicales splendides mais funestes dès qu'il s'agit d'envisager une marche déroutée.

Convections depuis le mirador d'El Time sur les hauteurs de Los LLanos

 

        Toujours est-il qu'en parvenant sur la bordure de l'ancien volcan, le ciel se déchira et laissa brutalement place à l'abîme fumante de Taburiente, aux couleurs rauques des antiques éruptions, aux nimbes folâtres courant sur les parois inhabitées.

Apparition - Caldeira et spectre de Brocken

 

        Pourquoi ne puis-je demeurer, comme tant d'autres, captif d'une représentation affiliée au divertissement, à l'affairement mondain et aux activités rentables ? Pourquoi l'insignifiance du monde m'apparaît-elle dans une absurde évidence, me ramenant à la plus élémentaire pauvreté ?

Navire sans boussole

         C'est que la "beauté convulsive" et fracassée de ce réel dynamique et silencieux m'emporte entièrement et créé en moi un séisme, un mouvement tellurique de grande ampleur, libérant des failles, des énergies subreptices, des lignes de force, reconfigurant entièrement le paysage intérieur de mon esprit ! L'inintelligible est la loi des choses, la surdité -le lot indépassable de l'atomiste fracturé par la déroute de sa propre vitalité et de la vie en général.

Fracas silencieux

          Je sens poindre une étrange fraternité atomique avec ces espaces de feu, ces verticales de lave, ces végétaux-sentinelles ! Je sens cette parenté, en deçà du vouloir, sous les protubérances archétypales de l'inconscient, avec l'élémentarité constitutive du "il y a". Une familiarité souterraine relie l'homme à la plus radicale étrangeté qui soit, au secret de l'originaire bordant le territoire inabordable de l'impensé.

Végétaux-sentinelles

         Le magma consume la représentation, paradoxale crudité de l'incendie ! Paradoxale cruauté du sublime qui emporte l'image et la laisse choir au seuil d'une exaltation sans boussole. C'est pourtant l'image même de la Vérité qui m'apparait comme une insurmontable aporie, source fécondante à la ressource inassignable, me laissant hagard et jubilant au bord d'un monde dé-fait et simultanément re-composé. Telle est la Vérité - Vérité qui se donne tout en se voilant, qui se présente en se dérobant, "Vérité dans l'abîme", Alètheia, perdue à tout jamais dans les insondables profondeurs de la caldeira ! 

Le gouffre de la Vérité

         Voilà l'expérience métaphysique majeure réitérée, rejouée dans cette cathédrale verticale au choeur tragique et impermanent. La danse énigmatique des brumes suspendues dans le silence moiré du sans-fond, attire le Dérouté funambule et pourrait bien le précipiter dans le néant. 

Vapeurs fumantes de l'Hadès

         Mais à l'ouest, vers l'occident, vers la bordure du cratère, se dressent des veilleurs de nuit, d'étranges gardiens des cieux, impavides, indifférents à la tectonique et à la branloire dionysiaque des profondeurs.

Sentinelle du vertige

        Ils font signe, comme des Sibylles, vers la beauté azurée des lointains, vers la tranquillité provisoire des orbes célestes, vers la fécondité du rêve d'Icare, arraché aux pesanteurs d'ici-bas.

Ouest-Nord-ouest

        Alors que le sublime donne le sentiment de la démesure, de l'hybris, à la lisière de l'effroi et de l'indicible horreur, la beauté calme les ardeurs et recentre la force vers un point d'équilibre qui maintient l'esprit à bonne distance du réel, au plus proche, mais à un atome d'écart. Atome salvateur ! Atome de sur-vie et de dérivation ! Atome qui dessine la ligne de partage entre folie du sublime et joie contemplative.  

Embrasement

        Voilà pourquoi, la beauté peut parfois apaiser et tenir en respect. Fruit d'Apollon et de Dionysos, elle fait oeuvre mais reste teintée de sublime. Entre les plis de l'harmonie, çà et là, se dissimule la sauvagerie de l'originaire. Le sacré n'est jamais loin, c'est-à-dire la vérité recouverte par le voile de la représentation. 

Dionysos et Apollon

       Il m'est si difficile de revenir. Je suis plein de cette déroute esthétique majeure et me sens plus insulaire que jamais ! Autant dire solitaire et seul parmi des hommes et des femmes qui ne sont décidément pas mes compagnons de déroute. Cela pourrait froisser quelques-uns. Mais ce dont je parle fait signe vers l'indicible et indiscernable terrain des profondeurs dans lequel la solitude de l'être se confond avec la totalité des "choses" singulières qui vont et viennent et disparaissent à tout jamais, comme la splendeur d'un crépuscule vécu au bord de l'abîme.