L'écriture et l'expression philosophiques sur un blogue sont problématiques lorsqu'on est soi-même professeur de ladite discipline. C'est que le mot, le signifiant -professeur de philosophie- résonne d'une tonalité, d'une charge, pour le moins, encombrante. J'ai, dans le temps, consacré un article à ce phénomène hypnotique, ayant constaté à maintes reprises dans ma vie, combien le regard et la posture de l'autre pouvaient se transformer radicalement à la seule évocation de ma fonction. Le pouvoir intériorisé du signifiant opère magiquement et génère dans certain cas, chez l'interlocuteur, une conduite de minorité qui n'est pas sans rapport avec la croyance malheureuse en une infélicité naturelle. C'est là son problème, non le mien. Qu'il s'en débrouille car, pour ma part, je ne tire nulle gloire ni prétention particulière de l'exercice de mon métier, a fortiori dans un monde dont l'obsession consiste à promouvoir la réussite par l'argent, le consumérisme outrancier et la croissance. L'enseignement n'est pas la valeur de ce monde et la philosophie encore moins !  

        Ce blogue n'est d'ailleurs pas, fort heureusement, le fait d'un professeur mais d'abord et surtout une interface au service d'un philosopher dont la source est ailleurs. Il y a du jeu entre la fonction imposée par le métier et la vitalité réellement philosophique qui est mienne, celle qui se déploie bien loin des salles de classe, avec des amis, dans des lieux spécifiques, ou seul, à l'occasion de méditations et d'inspirations singulières. C'est là que je sens vibrer mon exigence intérieure de vérité, celle qui rencontre mon expérience vitale, mon rapport intime au réel, inconnaissable et insaisissable.

         Certain(e)s s'offusquent de ce qu'ils ou elles lisent ici et m'attribuent je ne sais quel pouvoir de nuisance, une dangerosité sans doute liée au fait que je contreviens à leurs attentes ou à leur besoin de croire en la philosophie, d'adhérer inconditionnellement à la liberté, aux dogmes des Lumières, à l'idéologie du progrès, au positivisme ou aux livres. Ils croient déceler chez moi un nihilisme décadent, une volonté d'en découdre sur le mode de la provocation rageuse. Ils veulent du sens et confondent philosopher et religiosité. Le fétichisme du livre en est l'expression récente la plus tangible : mythologie, ritualité et sacralité sont les signes du religieux, signes qui ont recouvert la philosophie - cette idole - la privant de sa source  : l'étonnement devant l'insignifiance du monde. Or, pour véritablement lire un livre, il faut d'abord détruire le fétiche et rendre conscient le besoin ou le type de forces qui me porte vers cet objet singulier.

           "On mesure l'intelligence d'un homme à la dose d'incertitude que son esprit est capable de supporter", écrivait Nietzsche. Jusqu'où sommes-nous capables d'aller ? Personne ne nous contraint. Mais c'est là ce que j'appelle "l'exigence de vérité" qui est de nature philosophique. De quelles forces disposons-nous pour affronter nos chimères et nos points d'ancrage, nos crispations imaginaires et nos besoins ? Peut-être est-il scandaleux qu'un professeur puisse interroger la nature de sa propre discipline, se désolidarisant en apparence de ses pairs et des "maîtres" enseignés à ses élèves ? Ce serait ne rien comprendre à la nature du philosopher. Lorsque l'historien critique l'histoire, il se sépare de son objet et construit une distance philosophique. Même chose pour le mathématicien, le biologiste etc. Mais lorsque le philosophe critique la philosophie, il ne s'en sépare pas, car cet effort est proprement philosophique. Quelles sont alors les résistances qui nous empêcheraient de construire cette critique pour peu qu'elle interroge sérieusement les conditions de l'exercice ? 

        Il n'y a pas à courber l'échine devant les philosophes ou à pratiquer de l'autoflagellation intellectuelle. Même "l'Immortel Emmanuel Kant" (comme disait mon ancien professeur de philosophie générale) a reculé devant le scepticisme en cherchant à sauver la raison à partir de cette géniale mise en scène du tribunal de la raison. La raison doit découvrir en elle-même sa propre incapacité. Oui, mais elle est juge et partie, législatrice et victime, autonome et accusée. Quelle incroyable somme de contradictions ! Le tour est joué, la critique qui examine le pouvoir de connaître n'interroge jamais les motivations de la connaissance. C'est pourquoi, elle conduit à limiter les exigences métaphysiques sans jamais questionner le besoin de vérité et le besoin qui anime la raison. Le paradigme est sauf et c'est tout ce qui compte car avec lui demeure la féconde illusion du sens qui sauvera du même coup l'homme du tragique. Voir sur ce point les remarquables pages de Deleuze dans son Nietzsche et la philosophie (Nietzsche et Kant p.102 et p.108, PUF). C'est que le philosophe de Königsberg éprouve une allergie insupportable pour l'acosmisme et la vision d'un univers non réglé à la manière des atomistes. Il faut sauver la religion, l'âme, Dieu et la morale. Sur ces points, il n'est plus philosophe et devient, à son tour, dogmatique ! 

        Sans le retour à l'originaire, il n'y a pas de philosopher, il n'y a que des constructions pseudo-philosophiques qui meublent l'esprit et le rassurent le tenant à l'écart de la source, autant dire hors de l'énigme qui pousse à philosopher. L'énigme est en nous et ne se peut résorber. Une fois découverte, "l'animal métaphysique ne cesse plus de s'étonner", comme le note Schopenhauer, et de rugir dans un effort toujours renouvelé !