Il y a peu, j’ai assisté à une conférence donnée par Robert Misrahi bien connu des philosophes pour ses études sur Spinoza. Notre homme, d’un grand âge (85 ans) et d’une belle clarté d’esprit intervenait sur l’éthique de la joie proposant un eudémonisme jovial basé sur une triple conversion du sujet.

Ces trois conversions, à soi, à l’autre et au monde (nature) seraient susceptibles, de modifier, notre rapport au réel dans une perspective phénoménologique et d’augmenter notre puissance d’agir selon la formule de Spinoza.  La conversion est cette possibilité de faire retour vers soi dans une attitude réflexive à la manière du prisonnier de la caverne de Platon, décidant de se détourner des illusions de l’ancien monde. Ce radical changement d’orientation,  balayant le régime saturé et idéologiquement ancré des déterminismes de toute farine, débute par la prise de conscience de la liberté propre du sujet, de la puissance de création de l’esprit humain, de la manière dont nous donnons du sens aux choses (notre vision du monde) et des passions tristes qui gouvernent nos existences.  L’usage du terme « conversion » est délibérément provoquant dans la bouche d’un athée convaincu mais il indique la possibilité d’un arrêt puis d’un retournement vis-à-vis de nos habitudes de penser, un peu à la manière dont Krishnamurti suggère une révolution du silence par un acte d’auto-observation et d’arrachement immédiat à toute forme d’emprise idéologique. C’est qu’il s’agit de déployer la puissance inventive du désir et d’interroger grâce à l’attitude réflexive de l’esprit la nature de  nos consentements, l’origine de nos aliénations multiples dont nous serions d’ailleurs essentiellement responsables et complices.  

Cette radicalité n’a pas manqué de susciter des réactions d’une virulence stupéfiante comme si l’idée  d’une libération du sujet par le sujet lui-même était proprement scandaleuse. Quid des déterminismes sociaux, économiques, psychologiques, inconscients ? Le vieux  philosophe, traité ouvertement de gourou, de chef de secte a mis le doigt tout à fait volontairement sur le paradigme de notre civilisation et sur une partie de ses impensés : c’est qu’une philosophie de la création, donc de la liberté est proprement inadmissible, insupportable dans un monde gouverné - en acte - par l’impuissance économique,  par la lâcheté politique, la corruption et l’apprentissage dans l’école de la servitude volontaire et - en paroles – par la "religion déterministe" (avec ses prêtres et ses gourous, les psychologues, sociologues, psychanalystes et autres experts supposés savoir) qui accompagne ces pratiques de la tristesse généralisée et du triomphe du pouvoir. Dire que le sujet consent soit par ignorance soit par confort immédiat à la plupart de ses aliénations suscite une rage et un ressentiment qui pourraient donner raison au philosophe. Il n’est pas impossible que chacun soit renvoyé à ses compromissions,  à ses renoncements, aux passions tristes dont il est aisé de s’accommoder.  Le régime dramatiquement extensif de la dépossession, c’est-à-dire de l’impuissance est le meilleur atout pour l’accroissement intensif du pouvoir et des divisions qui l’accompagnent, à la fois dans le corps social comme dans la psyché.

Que la sociologie ou la psychanalyse s’imagine participer à l’émancipation des peuples et par là se substituer à une éthique a de quoi interroger le philosophe. L’analyse de l’institution et le renvoi désespéré du désir à la part supposée manquante constituent comme tout le reste, des représentations dont le versant négatif est aisément repérable. Le déterminisme sociologique peut tout justifier jusqu’à l’effacement de toute décision ; la psychanalyse elle-même peut renvoyer indéfiniment le sujet au chapitre censuré de son histoire qu’aucun langage ne peut réellement présentifier, analyse sans fin perdue dans un désir que rien ne vient combler en vérité.

J’avoue avoir été surpris par l’audace avec laquelle Robert Misrahi a incité le public à envisager, ne serait-ce qu’un instant, un changement radical de paradigme, une révolution mentale consistant à poser, hors de toute détermination antérieure, la possibilité d’un geste créateur  tel qu’il peut avoir lieu dans l’art mais aussi dans le monde politique et social sous la forme de la grève, de la désobéissance civile, de la résistance à l’oppression.

En réalité, ce n’est pas que l’idée de liberté soit insupportable (tout le monde y trouve son compte même si tous ignorent  de quoi il s’agit) mais que le désir puisse trouver le chemin d’un relatif accomplissement non plus sous la modalité du manque et des chimères idéalistes qui l’entretiennent mais comme puissance capable de rompre les amarres avec les divinités secrètes de notre temps,  voilà le scandale véritable.  Le déterminisme généralisé est la nouvelle idole qui épuise les sujets et aliène leur ressource à un grand autre, marque indélébile et indépassable de la figure haïssable du « on ».

J’avoue que cette petite leçon de liberté déployée dans une veine toute spinoziste ne fut pas pour me déplaire, ne serait-ce que pour le spectacle réactif qu’elle déclencha dans la salle.