Par devers soi

I

J'ai longtemps admiré Pascal, son sens aigu du tragique, ses traits fulgurants, incisifs, ses éclairs de féroce lucidité au milieu du néant, trouant les espaces infinis de leur grandiose gravité, au point de faire vaciller le moi, de le dissoudre dans l'angoisse qui monte devant l'universelle caducité. J'ai senti dans ma chair le frisson d'une "nuit de feu" comme une révélation, qui prit chez moi une forme résolument inversée. Non pas l'affliction doloriste menant au crucifié et la mortification d'un corps concupiscent, mais plutôt la jubilation de l'esprit délivré de la tyrannie du sens, découvrant sa féconde imposture, sa puissance vitale dans le Tout de la réalité.

Il fallait pour cela conjuguer l'expérience de la dépossession et de la dé-raison universelles à la découverte d'une antimétaphysique -une métaphysique du hasard, démocritéenne, nietzschéenne, rossetienne pour me mener au plus loin de la transcendance et de la haine du corps, aux antipodes d'"un moi haïssable" et "plein d'ordures".

Aujourd'hui, "ce vrai chrétien" comme l'appelle Nietzsche dans Les divagations d'un inactuel (Crépuscule des idoles) m'irrite par le régime d'affects que je sens à l'oeuvre dans les Pensées et par ses intentions apologétiques. Son projet me paraît de plus en plus manipulatoire. Il vise à créer les conditions d'une angoisse existentielle majeure avec la force de ses intuitions pour la convertir en Dieu, seul garant d'un Salut universel au milieu de "la branloire pérenne". Sa détestation des atomistes, des pyrrhoniens, sa virulence contre Descartes et Montaigne, contre les libertins, les athées sont les indices d'un rapport à la vision tragique qu'il expérimente, partage mais qu'il abhorre en vérité.

Sa lecture est utile pour comprendre ce que signifie "un type de vie", une idiosyncrasie souffreteuse et d'autant plus anti-artiste, comme dit Nietzsche qu'elle ne l'est pas toujours. Elle est utile pour lire au coeur de "l'esprit de finesse" un travail de dévoration, un acharnement masochiste, une haine rentrée consistant à retourner la force vitale contre elle-même pour être sauvé dans l'au-delà. Le génie de Blaise aura travaillé toute sa vie contre Pascal, par devers lui, au plus près de ses intuitions de physicien, au plus loin de ses intentions de moraliste, thuriféraire d'une foi cadavérique réservée à quelques-uns. C'est l'anti-Pascal en Pascal qui fait son oeuvre et sa force. La grandeur de l'homme est très précisément ce qu'il a cherché à combattre : son côté obscur.

Vitale

II

Spinoza passe le plus souvent pour un penseur de la joie, un promoteur de la béatitude, de la puissance vitale, de la libération personnelle, autant de raisons dont profitent les vendeurs de sagesses à bon marché. La dureté de L'Ethique, son âpreté formelle ne sont pas séparables de la géométrisation des passions qui consiste à rationaliser les affects et les affections, les rapportant à leur origine naturelle au même titre que les autres phénomènes physiques. Si la joie est en effet une expérience vitale d'augmentation de sa dynamique propre, son étude procède d'un examen méticuleux des ressorts de l'envie, de l'antipathie, de la jalousie, de l'avarice, de l'orgueil, de la mésestime, de l'indignation, de la crainte, de l'espoir, c'est-à-dire de la Haine dont la tristesse est le corollaire. Comment penser ce qui apparaît spontanément comme un pur négatif en soi ? Comment se heurter à la secrète causalité qui détermine l'esprit et affecte le corps d'une diminution immédiate de sa puissance ? Comment accepter de défaire l'illusion d'un moi souverain, responsable et disposant d'une volonté libre ?

Si la joie séduit, c'est qu'elle fonctionne de manière programmatique comme une fin heureuse, comme un idéal délesté de la pesanteur du monde. C'est là qu'est l'illusion éthique, la recette facile d'un projet sans processus, d'un objectif sans réforme douloureuse, sans l'investigation patiente et sérieuse vers les profondeurs intolérables de ses passions personnelles et des relents nauséabonds qui les accompagnent. C'est pourtant le chemin emprunté par Spinoza.

A ce niveau, chacun peut mesurer sa force propre. Qui pour voir en face sa haine, la reconnaître pour lui-même, comme une expression de ses affects ? Qui pour se plonger dans les causes profondes de ce vortex qui oeuvre à la destruction de l'autre comme de soi ? Qui pour reconnaître sa voracité pulsionnelle, ses dégoûts les plus archaïques et bien plus difficile encore, les déterminations dissimulées dans les plis de nos projections à l'endroit de ceux qui nous irritent ? 

L'immense mérite de Spinoza consiste à extraire entièrement le fonctionnement psychique de la logique du sens et d'une raison ordonnée à ses intentions morales. "Ni rire, ni pleurer, ni condamner, mais comprendre." Cette extraction est proprement spectaculaire et libératrice car la morale est expression de la cause extérieure en soi. Elle juge du dehors précisément parce qu'elle ne comprend pas, soumise qu'elle est à l'illusion du sens comme au délire de l'imagination. Elle impose des buts, des intentions, des prescriptions. Elle interprète sans rélâche, encore et encore et ne cesse de hiérarchiser en fabriquant du bien et du mal, du blanc et du noir. Elle ordonne le devoir-être et fixe le sens des choses affaiblissant la pensée, produisant un corps souffreteux.

Morale et religion réclament des intentions, des significations, des directions, une providence, des responsables, un Créateur. Bref, elles fabriquent du mystère à tour de bras en postulant des orientations imaginaires. Au contraire, expliquant les processus par leurs causes, Spinoza vide la haine, la joie et l'existence humaine mais aussi la nature ou dieu de toute intention signifiante. Dès lors, le mystère de l'homme s'évanouit, le mystère de dieu se désagrège dans la causalité universelle. Moins le monde a de mystère sous l'effet de la causalité, plus sa présence devient énigmatique. Telle est l'audace spinoziste ! Le monde est sans pourquoi et il s'agit de faire avec. C'est face à cette énigme que le philosopher devient authentiquement actif et que la joie devient tragique. 

III

Spinoza n'est pas seulement l'anti-Pascal, il en est l'antidote sur le terrain philosophique.