Amphithéâtre de Gavarnie : vérité géologique

            A mesure qu'on prend conscience du pouvoir du jeu social, de son extension dans tous les domaines de l'existence, de ses modalités d'infiltration dans les couches les plus profondes de la subjectivité, se pose pour soi l'étrange question d'un reste, d'une part qui serait le propre du sujet en deçà des rôles et des activités joués avec plus ou moins de complaisance. Cet enjeu est si difficile qu'il exigerait pour le saisir dans sa radicalité de se délivrer du langage et de la parole comme outils représentatifs. Car ce qui est au fondement du jeu social ce sont les hiérarchies et les pouvoirs structurés par le symbolique et fixés dans l'esprit par la représentation. Pour le dire autrement, le théâtre social ne fonctionne que dans la mesure où le système symbolique cristallise de manière imaginaire ce que doit être l'ordre des choses.

        La représentation, fruit d'une séparation ontologique entre le mot et la chose nous impose un arrachement à la vie pulsionnelle, à la dynamique des forces brutes contraintes à la domestication par la pensée, cette faculté d'adaptation réactive. C'est pourquoi nous n'avons d'autre choix que d'entrer peu ou prou dans la matrice et de tenter plus ou moins de conquérir dans l'espace social joué ce qui a été primitivement refoulé.

          Sans doute se glisse-t-il là le sentiment pénible que l'illusion collective sur laquelle s'édifie la plupart des jeux de rôles auxquels nous sacrifions produit des effets bien réels avec leur lot d'injustice et de violence, de brutalité et de discrimination en tout genre. Nous croyons volontiers qu'il suffirait de changer les règles (du jeu) pour adoucir les moeurs, accueillir l'étranger et s'aimer les uns les autres. Mais quelque chose se glisse dans ce jeu pour détraquer le système et entretenir la faille, tel le grain de sable qui fait couiner la machine et gâcher irrémédiablement la fluidité de l'ensemble. Oui, quelque chose coince quelque part.

         La philosophie a ceci de particulier qu'elle cherche précisément à délivrer le sujet de ses illusions fondamentales, des représentations fallacieuses, des opinions fausses. Mais son arme, depuis Socrate n'est autre que le langage et la dialectique, l'Idée contre la croyance et l'erreur. La philosophie a succombé aux sirènes de la réaction, au pouvoir magnétique des signes en opposant le logos de la raison au pouvoir des rhéteurs. Ce faisant, elle a joué un jeu social équivalent, en s'attribuant une fonction libératrice culminant avec les Lumières contre l'obscurantisme. Tout en cultivant une présomptueuse vertu d'émancipation et de Vérité elle s'est institutionnalisée, organisée en université pour produire des professeurs, des étudiants, des assistants, pour noter, évaluer, discriminer. Elle a reproduit en son sein le jeu social avec ses dominations coutumières, ses titres et ses gloires, ses candidats, ses réussites, ses échoués. Bref, c'est cela la philosophie : une illusion sociopolitique au milieu des illusions collectives, un jeu de rôles au milieu des jeux de rôles, une étiquette dans le grand marché des étiquettes. En deux mots : une représentation ! Une emposture !

            Comment ne pas se moquer avec Nietzsche de "ces maîtres qui ne se moquent pas d'eux-mêmes" ? Même l'estimable Marcel Conche a succombé au charme et aux sirènes du jeu social. Car le maître croit à la philosophie comme au métier de philosophe qu'il revendique depuis toujours. Sa propre puissance critique s'arrête au seuil de l'idole qui a fait non seulement sa notoriété de professeur mais aussi son soubassement identitaire, son idéal du moi. Et pourtant, il y a bien chez ce philosophe le geste philosophique initial, décalé, singulier, subjectif, chez celui qui enfant courait au bout du champ paternel dans sa Corrèze natale pour savoir si le monde était fini. Il ignorait alors combien il était proche de l'archer dans le De Natura Rerum de Lucrèce, décochant sa flèche aux confins de la réalité pour tester l'illimitation de la nature et rendre sensible l'intuition antésocratique d'Anaximandre (Apeiron). Ce geste philosophique primordial ne faisait pas un métier et moins encore une fonction mais une question au bord de l'énigme du réel.

          C'est ici qu'il convient de distinguer la philosophie comme production sociale ordinaire avec son grégarisme théâtralisé entretenu par le pouvoir du langage conceptuel et ses normes logiques et le philosopher. Ce verbe, à défaut de mieux, nous rappelle à la nécessité subjective, à une tension irréductible procédant d'une énigme singulière dont le sujet est porteur et qu'il peut reconnaître pour lui-même comme source possible de son activité. Jusqu'où serons-nous capables de nous dépouiller et de voir ce qui pour nous fait énigme ? Jusqu'à quel point pourrons-nous penser contre le régime ordinaire de la représentation et rencontrer cet impensé qui n'a que faire de la philosophie ? 

            La philosophie ne peut décevoir que les esprits mondains. Elle ne peut impressionner que ceux qui ont besoin de croire et qui cherchent une nouvelle religion. Elle ne fascine que les adeptes d'un pouvoir halluciné. La philosophie n'existe pas hors de sa propension imaginaire. Seuls demeurent des gestes philosophiques en prise avec l'impensé, confrontés au réel qui n'épargne personne. La géniale formule de Pascal prend ici toute sa dimension en ce qu'elle constitue un point d'arrivée, expression amusée et quelque peu ironique d'une entière lucidité : "se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher."