Je n'ai jamais eu beaucoup de sympathie pour l'institution scolaire et à dire vrai, il m'était impensable, dans mes jeunes années, d'envisager une carrière de professeur. Cette idée me donnait des haut-le-cœur tant je percevais l'école comme un lieu sclérosé, abrutissant, sans envergure, avec pour mission réelle de surveiller les subjectivités d’élèves et non de les stimuler ou de veiller à leur élévation. L'école m'apparaissait comme une fabrique de l'ennui entretenue par des emplois du temps saturés, ne tenant aucun compte des rythmes singuliers, opérant un forçage constant sur l’intelligence par la sélection, dans des bâtiments conçus comme des prisons, avec leurs grilles, leur système de contrôle et de notation.

         Quant aux profs, comment ne pas les voir comme des normatifs anxieux et susceptibles, obsédés par leur programme et agrippés à leur maigre pouvoir ? Quelques-uns faisaient évidemment exception, ceux ou celles qui ont marqué ma formation et m’ont donné le désir de penser plus avant, d’approfondir une curiosité malmenée mais qui avait pu résister au rouleau compresseur. Quelques rares professeurs de lettres me stimulèrent et me donnèrent le goût des mots, de l'étymologie. J’eus aussi un professeur de physique qui m’initia au concept de « force », ce qui fut pour moi une révélation en classe de seconde. Il y eut enfin un ou deux professeurs d’histoire, de sport et un de mathématiques qui me réconcilia avec la discipline de Thalès. Cela fait peu lorsqu’on passe huit années de collège et de lycée, à peine sept ou huit professeurs sur une centaine (je n'ai pas compté).

        J’en suis même à me demander comment j’ai pu me sortir de cette usine à gaz avec un désir d’apprendre encore quelque chose. Heureusement, il y eut la philosophie en terminale et ma professeure qui exerçait, par ailleurs, la tâche de psychanalyste. Nous baignâmes dans les mythes platoniciens, dans l’inconscient collectif, dans les archétypes chers à Jung dont elle se sentait proche. J’avoue ne pas avoir bien compris à l’époque le sens de tout cela. Mais il y avait dans ses cours, un brin de folie, un quelque chose de décalé, lié à  une énergie hors système, qui me faisait entrevoir un autre niveau de réalité, même s’il conservait sa part de mystère. C’était suffisant pour m’inciter à poursuivre des études de philosophie. Ce que je fis.

        Plus tard, je me retrouvais devant des classes par nécessité, contraint de gagner ma vie et découvrant avec une réelle jubilation l’autre facette du métier, sa liberté, le peu de pression par rapport à la hiérarchie, la relation de qualité tissée avec les élèves, et puis l'exercice philosophique mais aussi le temps laissé pour penser, réfléchir, méditer et flâner et les vacances etc. 

       Ce qui n’a, en revanche, guère évolué, c’est le regard que je porte sur la fonction et la manière dramatiquement répandue de l'habiter, sur ces collègues qui me renvoient tristement à mes souvenirs de collégien et de lycéen. Que je n’aimerais pas me voir infliger leurs cours et être infecté à nouveau par le syndrome viral qu’(ils )elles véhiculent gravement avec bonne conscience !

       Comment décrire cela ? Esprits souvent étroits, centrés exclusivement sur leur matière, sans idées ni questions, englués dans un pédagogisme de confort, obsédés par la classification, les normes et les jugements, allergiques aux idées neuves comme à toute forme de pensée critique, servant la normopathie institutionnelle dont elles sont les apôtres. Voilà la triste définition du ou de la « fonctionnaire » - l’enseignante qui sévit partout et dont le principal objectif est d’entretenir coûte que coûte un système verrouillé et profondément hystérique. Tout doit « fonctionner » dans une confusion symbolique générale. 

       C’est avec tristesse que je vois partir quelques anciens, du moins ceux ayant le goût des mots et des idées, les rares avec lesquels il était possible d’évoquer La Rochefoucauld, Pascal ou Chamfort sans passer pour un "intello illuminé" dans la salle des profs ! Ceux-là laissent désormais la place à la nouvelle génération d'enseignants-accompagnateurs pour Maison de Jeunes, prolétarisés et acéphales en matière de pensée critique. 

       Il me semble parfois devenir un membre de la meute, ayant perdu l'écart nécessaire qui protège ma santé subjective. A d'autres moments, tout ce monde si bien organisé m'apparaît comme une bruyante basse-cour que j'observe avec un sentiment d’étrangeté croissant, me faisant l’effet d’être entré dans un hôpital psychiatrique. N’est-ce pas moi qui suis en réalité sous l’emprise d’un délire hallucinatoire ? Il me faudrait trouver quelqu’un, quelqu'un à qui parler ! Mais qui ? Comment parler de tout cela sans être immédiatement convaincu que le fou, c’est évidemment moi !?