Œil indocile

I - Météorologie

Le mois de mai, particulièrement éprouvant sur le plan climatique fut l'occasion d'une plongée dans les méandres de l'intériorité, au coeur d'une tonicité contradictoire faite de brumes ensauvagées, d'orages tumultueux, de coups de tonnerre assourdissants, de pluies interminables. L'humeur a quelque chose d'atmosphérique, de météorique comme je l'ai souvent noté, et la dépression guette lorsque le soleil disparaît trop longtemps derrière l'inlassable férocité des nimbes atlantiques. Le ciel bas n'est pas ici la cause de cette immersion mais bien son occasion, congruence et perméabilité du corps soucieux de son propre repli et d'une sagesse en exil. Quel héros faut-il être pour accepter l'interminable descente et se risquer au plus près de la décomposition, jusqu'à la dislocation de la parole ? La sourde douleur privée de tout écho, de toute image en appelle à la vertu des profondeurs, à l'intelligence archéologique, au téméraire creusement qui ne va pas sans un certain goût pour la vérité. Sous la masse obscure de mille pitons fossilisés un autre voile ne se dissipe guère mais laisse résonner la lointaine mélopée de quelques plaies encore béantes dont les vapeurs acides courent le long des pentes de basalte jusqu'à l'improbable sortie, jusqu'à ce que le ciel se libère et que le soleil brille à nouveau.

 

II - Haine de la complexité

Mercredi dernier café-philo consacré à l'égoïsme (est-il blâmable ?). Partout où le dire se laisse prendre dans les filets de la morale, la pensée a déserté. L'usage de ce terme -l'égoïsme, traduit immanquablement le besoin holistique de faire monde et de sauver coûte que coûte un ordre préconçu, un type de hiérarchie à grands traits de simplifications outrancières. Nous ne voulons pas savoir ce que nous disons lorsque nous l'utilisons et pour cause, c'est là sa raison d'être. L'égoïste, c'est toujours l'autre et l'autre est toujours simple dès lors qu'il peut être jugé. Voilà qui sent à plein nez la réaction organique, la sueur froide d'une excitation nerveuse refoulée. Il y a de la plainte, de l'é-nervement, de l'irritation dans ce jugement, une agressivité rentrée qui condamne tout en fabriquant la magie du désintéressement dont l'altruiste est le parangon héroïque. Partout où on taxe quelqu'un d'égoïste, un juge a pris le pouvoir pour condamner ce à quoi lui, le juge, veut absolument renoncer : la complexité de son idiosyncrasie.

 

III - Le goût du barrage

"Ne pas céder sur son désir" : Combien de digues, de canaux, de murs bétonnés, d'édifices avons-nous construits pour fractionner le courant de notre intériorité et interrompre le devenir ? Combien d'idoles cristallisées infiltrées dans la psyché pour nous projeter à l'avant de nous-mêmes et nous perdre ? Combien de demandes et de transactions névrotiques pour nous tenir à distance de notre propre puissance ? Combien de symptômes et de handicaps, de paralysies et d'angoisses pour briser le flux et nous contenter d'une jouissance misérable ? Ne pas céder sur son désir, tel est le programme éthique de l'homme libre, sa vertu, son courage, sa création singulière, sa force d'âme. Chacun sait en vérité, car sa troisième oreille lui souffle le vent des profondeurs où il a à chaque fois renoncé, quand il s'est divisé au point de se compromettre dans l'aliénation et dans le jeu tyrannique des pouvoirs. Chacun peut sentir combien son dire, surtout le plus savant, teinté d'universalité n'est qu'une tragi-comédie masquant ses renoncements personnels. Céder sur son désir, voilà où se loge bien souvent ce qu'on appelle pompeusement une conscience philosophique, un art de se raconter des histoires, un art de spécialiste, d'ingénieur, de savant qui, oubliant de bricoler ou d'inventer des chemins ouverts ne cesse d'élever des barrages pour mieux céder.