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Jamais l'incertitude n'aura été aussi grande quant à une élection présidentielle. Le sentiment très désagréable du "tout est possible" dans une France passablement fracturée par un inquiétant antagonisme des forces en présence n'augure rien de bon. La victoire dramatiquement envisageable des réactionnaires de la droite-extrême qui s'accommodent sans vergogne de la corruption de leur chef et de sa folie autistique ou de l'extrême-droite paranoïaque, fait peser sur ce ciel clair de printemps, une étrange atmosphère d'imprévisibilité totale. Rarement la fortune n'aura été à ce point sensible. Car de son "opérativité" jaillira la victoire d'un système de forces sur un autre diamétralement opposé. Pour quels effets ?

Je m'étonne des réticences stéréotypées de certain(e)s collègues "philosophes" vis-à-vis du seul candidat qui ait bâti avec des milliers de citoyens une plateforme programmatique rationnelle et rigoureuse économiquement, dans l'esprit d'une philosophie de la résistance à l'obscénité oligarchique et médiacratique de notre temps. Et pourtant, celui-là nous rappelle au "phi" de la philosophie, à la culture grecque et à l'invention démocratique, à la décroissance épicurienne des désirs, au respect des animaux, à l'amour de la Nature qui constituait pour les Anciens le référent par lequel la vie humaine pouvait se situer dans l'orbe de la nécessité naturelle et universelle. Que vaut aujourd'hui dans notre monde désenchanté cette symbolique de la philosophie qui est aussi symbolique du "philein", de l'amitié partagée, d'un lien fécond tissé entre les hommes ?

Cet appel insoumis à la pensée n'entend pas réduire l'homme à ses seuls appétits de prédateur dont l'enrichissement illimité et la guerre de tous contre tous sont devenus la règle dans une Europe qui a organisé par ses traités la dérégulation économique et sociale. Les références instruites interrogent aussi le rapport du citoyen au pouvoir qu'il n'a pas. Son auteur fait signe, en lisant le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie vers les compromissions des peuples qui font la tyrannie par le seul pouvoir de leur imagination délirante, "la folle du logis" et dont Pascal nous rappelle avec son génie propre, combien cette dernière est "maîtresse d'erreur et de fausseté". Ce qui se passe présentement en Turquie en est l'illustration dramatiquement la plus parlante. Votons pour un autocrate ! Il y a de la jouissance à se faire maltraiter, à payer une dette infinie, à saborder ses droits, à pratiquer le masochisme collectif ou le sadisme envers un ennemi imaginaire dont l'étranger ou le migrant est la figure cristallisée. Ces perversions s'emparent peu à peu des pays limitrophes de l'Europe et s'infiltrent partout jusque dans l'attitude réactionnaire de la droite française animée de pulsions agressives.

Mais voilà ! Quel prétendant à la fonction présidentielle aborde les enjeux de notre temps, fort de ces contre-pouvoirs que sont la raison et la philosophie ? Verrait-on la clique de l'Union des Moutons de Panurge (UMP) citer Montaigne ou Epictète ? Les macronistes se référer à Thoreau ou à Lucrèce pour penser le rapport de l'homme à l'animal ? Les paranoïaques de l'extrême droite évoquer les Cyniques de l'Antiquité ? Qui aujourd'hui se risque sur ce terrain de la pensée et de l'histoire, osant penser avec d'autres les possibilités d'une intelligence collective, instruite et citoyenne ? Qui aborde sans trembler les insupportables dérives de la monarchie présidentielle, la corruption des élus, la confiscation des pouvoirs, les grands enjeux écologiques planétaires, la paupérisation généralisée dans des pays de plus en plus riches en proposant des réponses raisonnées, argumentées, financées, fruit d'un authentique travail d'élaboration contradictoire, mené par des citoyens, des économistes, des sociologues, des philosophes, des mathématiciens ?

Il est difficile de raisonner en politique tant les passions sont fortes et les intérêts puissants. Il y a là une étrangeté qui ne laisse pas d'interroger l'homme de bon sens. Faut-il admettre avec Machiavel et Hobbes que la politique n'est qu'une affaire de régulation des affects et dont le principal serait la peur ? Peut-on penser autrement qu'en termes de passions tristes la question politique ? Chacun sait que la peur sépare, divise, oppose et accroit la tristesse et l'impuissance d'où émane le discours affligé et affligeant de ceux qui font profession de diffuser la crainte, l'angoisse, la ruine et la haine. Car au final, la peur n'engendre-t-elle pas la guerre dont nous constatons partout les effets délétères et que nous redoutons par dessus tout ?

Sans nier le pouvoir de la peur, il est possible et nécessaire de penser davantage en termes de puissance réconciliatrice et d'unité, de paix et de créativité, d'intelligence et de congruence. Mais pour cela, il faut une instance tierce qui autorise, émancipe et accroit la puissance de chacun, articulant le génie personnel et sa dynamique à un niveau plus général et commun garanti par la loi commune. Il faut penser une "res publica", une puissance symbolique dans laquelle, et selon l'excellente formule de Montesquieu, "le pouvoir arrête le pouvoir" mais relie simultanément les citoyens entre eux. C'est, par exemple, la révocation des élus qui ne respectent pas la loi ou trahissent leur mandat. C'est le devoir de voter et la prise en compte du vote blanc. C'est le respect strict de la laïcité comme principe d'apaisement et de séparation entre conscience privée et conscience publique. C'est l'éducation à la citoyenneté par laquelle chacun s'efforce grâce à l'extension de la culture de s'arracher aux préjugés identitaires, à l'hubris de la consommation folle et irraisonnée. C'est le partage de la richesse car la fin de l'existence ne réside ni dans la possession ni dans l'accumulation illimitée. C'est l'effort par lequel chacun peut comprendre que la liberté politique naît d'une instance régulatrice -l'Etat, qui à défaut de mieux, a été inventée, comme le note joliment Rousseau, pour ne pas obéir aux hommes et les sortir de l'assujettissement économique dans lequel le monde capitaliste dérégulé les a précipités.

Qui pour voir dans la France insoumise un gigantesque effort pour sortir de la déraison et, comme le médecin, réduire l'intensité des symptômes dont nous souffrons ? Plus que jamais nous avons besoin de philosophie et de ce "phi" réconciliateur qui fait de l'autre, non mon ennemi, mais celui avec lequel il devient possible de penser la définition d'un intérêt général humain et plus largement, d'un intérêt général planétaire.